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« Contagion » de Steven Soderbergh

Entre humanité et catastrophisme, Paul Roland-Levy nous propose ici une critique du film « Contagion » du réalisateur américain Steven Soderbergh

Beth Emhoff (Gwyneth Paltrow) revient à Minneapolis après un voyage d’affaire à Hong Kong. Elle semble avoir contracté une petite grippe. Son état s’aggrave à vue d’œil et, sans laisser le temps à son mari Mitch (Matt Damon) ni au spectateur de s’émouvoir, elle meurt aux urgences deux jours plus tard. Les médecins sont incapables de déterminer la cause du décès. C’est lorsque Mitch rentre chez lui et découvre son beau-fils de cinq ans, sans vie, la bave aux lèvres, qu’on mesure l’ampleur du problème.

L’avenir de l’humanité est menacé par un terrible virus qui fait des ravages à la vitesse de la lumière. On fait appel aux meilleurs scientifiques du monde, on traverse les plus hautes sphères dirigeantes, les laboratoires de recherche les plus sophistiqués et, pour respirer un peu, on suit le quotidien d’un citoyen américain lambda, plein de courage et de bon sens. Tous les ingrédients sont réunis pour un bon gros film catastrophe.

Il serait dommage de s’arrêter là. D’abord parce qu’il ne s’agit ici ni de science-fiction ni d’anticipation, mais de la simple illustration d’un phénomène de pandémie tout ce qu’il y a de plus plausible. En 1918, la grippe espagnole fit environ cinquante millions de victimes à travers le monde. Nous sommes loin des extrapolations délirantes et du grandiloquent bêtifié à la 2012. Ensuite, même si la bande-annonce ne le mentionne que comme le « réalisateur de “Traffic” », il s’agit du nouveau film de Steven Soderbergh : un touche-à-tout qui fait lui-même, sous pseudo, la photo de la plupart de ses films et le montage de certains ; un cinéaste ambivalent, qui alterne les petits films intimistes (« The Girlfriend Experience », 1,3 million de dollars de budget), et les grosses machines (« Ocean’s Twelve », 110 millions) ; le plus jeune cinéaste à avoir obtenu une palme d’or à Cannes. A priori, un type plutôt talentueux.

L’ouverture du film est à l’image de l’ensemble : tendue, sèche, sans fioriture. On entre sans préambule dans le vif du sujet. Avec ce qu’il faut d’humanité. Le docteur Ellis Cheever (Laurence Fishburne), directeur adjoint du Centre de prévention et de contrôle des maladies, échange quelques mots avec l’agent de propreté du bâtiment, à qui il promet un service. Beth Emhoff passe un coup de fil à son amant en grignotant des cacahuètes au bar de l’aéroport, un sourire béat aux lèvres : ils viennent de faire l’amour. Tout va bien, nous sommes sur terre, et l’on baigne encore un peu dans une atmosphère de solidarité et de bienveillance. Atmosphère qui ne présage rien de bon : très vite, le virus se propage, les morts se multiplient, les visages se crispent. Soderbergh tient son cap. Il nous plonge dans un climat de méfiance absolue. La peur s’insinue sournoisement, comme un virus dans l’organisme. Pas besoin d’effets spéciaux, de mouvements de caméra ultra-complexes ou d’apitoiements larmoyants des personnages. La mise en scène est simple. Les acteurs sont dans la retenue. On ne sort pas les violons à chaque mort. Bientôt, la peur silencieuse se change en peur panique. Et l’anarchie s’installe. Là encore, Soderbergh fait simple : une rue de San Francisco jonchée de fringues et d’ordures, un parking de supermarché avec trois bagnoles en feu, et le tour est joué : ça sent la fin du monde, et l’on y croit. Pas besoin de faire couler Los Angeles dans le Pacifique ou de faire exploser la lune, il suffit de savoir placer sa caméra et de travailler la bande-son, bref, d’être un bon cinéaste. Le résultat est convaincant.

La fin du film retombe un peu, comme si Soderbergh ne savait pas comment conclure. Qui a triomphé ? Qui a perdu ? Si certains personnages s’affrontent, il est difficile de blâmer qui que ce soit. L’attitude de certains d’entre eux face à la catastrophe est irréprochable (Kate Winslet), celle des autres un peu moins (Laurence Fishburne). Mais on se surprend à les comprendre tous, à pardonner leurs fautes, leurs excès. Même Alan Krumwiede (Jude Law), l’agaçant bloggeur qui hurle au complot international, fait preuve  d’une détermination aveugle qui peut émouvoir. Chacun lutte contre le même ennemi : la destruction.

Les séquences de pillage et de ravitaillement contrebalancent une vision dans l’ensemble très humaniste et unilatérale et offrent une alternative assez plaisante au manichéisme habituel des films américains à gros budget. « Des Hommes et des Dieux » proposait l’amour absolu, sans condition. Avec « Contagion », Soderbergh propose le triomphe de la solidarité. C’est moins drôle qu’un Woody Allen, mais c’est bien plus optimiste !

 

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