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Daech/Kurdistan syrien : la Turquie doit-elle intervenir au sol ?

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Génocide arménien: le dérapage de Pierre Nora (I)

Légende photo : Carte des déportations de la population arménienne de l’Empire ottoman en 1915. « Si vous écrasez trois mouches, on peut aussi vous parler d’un génocide » (Pierre Nora, historien, sur France-Inter, le mercredi 12

octobre 2011).

Pierre Nora, historien, Président de la 14e édition des « Rendez-Vous de l’Histoire », Président de l’association « Liberté pour l’Histoire » et membre de l’Académie française, a dérapé en direct sur France-Inter le mercredi 12 octobre 2011, à propos du génocide arménien, au micro de Bernard Guetta et Thomas Legrand (http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=189863). Des propos hasardeux qui interpellent sur la légitimité de l’historien à s’exprimer sur des sujets qu’il ne maîtrise visiblement pas. Le Collectif VAN réagit sur le site de l’Arche, par une tribune en deux parties.

Mieux qu’Ankara

Expliquant sur France-Inter ses réticences à qualifier de génocide le sort des Arméniens de l’Empire ottoman en 1915, Pierre Nora est d’abord revenu sur la Shoah et le génocide des Tutsi, incontestables. Puis, au terme d’une démonstration laborieuse, il a conclu: « Si vous écrasez trois mouches, on peut aussi vous parler d’un génocide ». Comme la question initiale portait sur la qualification de génocide pour les Arméniens, la réponse « en creux » est donc claire. Et glaçante. Quelques minutes auparavant, l’historien avait affirmé: « Que la Turquie fasse tout pour reconnaître éventuellement son passé, encore qu’historiquement, l’affaire est très, très compliquée, je n’en suis pas spécialiste. Mais elle n’est pas univoque ». Puis : « Les Arméniens ont été à la fois les immenses victimes mais pas seulement les immenses victimes » [1]. L’académicien se dit non spécialiste de « l’affaire (sic) arménienne », mais c’est malgré tout en expert qu’il se prononce au micro d’une radio nationale, à propos d’un crime de masse. Peut-il rendre publiques les sources sur lesquelles il fonde sa minimisation du génocide arménien ? Peut-il ignorer que les allégations de « massacres mutuels » servent d’argumentation à l’Etat négationniste turc ? Et que ce dernier rend tous les Arméniens, enfants compris, responsables de leur propre anéantissement ? Anéantissement qu’il nie au demeurant…

Comme feu René Rémond, son prédécesseur à la présidence de « Liberté pour l’Histoire », en confessant « ne pas être spécialiste », P. Nora révèle que sa posture sur l’extermination des Arméniens est ipso facto purement politique, alors même qu’il exige des élus de la nation (dont certains sont plus documentés que lui sur le sujet) qu’ils désertent, eux, le champ de l’histoire http://www.collectifvan.org/article.php?r=0&id=9367

 

Historien : une profession par définition irréprochable ?

Pierre Nora conteste – et c’est son droit – le bienfondé d’une loi pénalisant la négation du génocide arménien. Selon lui, une législation aurait pour conséquence de museler la recherche. Diantre. Mais hormis Yves Ternon et quelques rares universitaires – le plus souvent d’origine arménienne – où sont-ils donc, ces historiens français qui étudient depuis des décennies le génocide arménien et que l’on briderait dans leurs travaux futurs ?

Alors que la Turquie use et abuse de pressions économiques, diplomatiques, universitaires, juridiques et politiques autrement plus inquiétantes pour l’indépendance de la France, qu’elle finance à travers le monde des chaires et des instituts turcs d’histoire « officielle », que ses think tank ouvrent leurs portes aux jeunes Français, doctorants en histoire, qui réfutent sur internet les « allégations arméniennes », qu’elle pratique une désinformation grossière auprès de ses touristes http://www.collectifvan.org/article.php?r=0&id=32654, qu’elle éduque ses millions d’élèves et d’étudiants – futurs citoyens européens ? – dans la haine des Arméniens, qu’elle exporte un négationnisme terriblement offensif y compris dans le cadre des programmes Erasmus http://www.collectifvan.org/article.php?r=0&id=22580et au sein des communautés turques http://www.collectifvan.org/article.php?r=0&id=22620 de l’étranger, qu’elle réprime la liberté d’expression – en se réservant le droit de poursuivre au titre de l’Article 306 (ex 301) du Code Pénal quiconque affirmerait la réalité du génocide arménien[2] -, bref qu’elle aligne des moyens médiatiques, financiers et logistiques contre lesquels il est impossible de lutter avec des moyens purement académiques, l’auteur de l’Appel de Blois soutient, lui, que ce sont « le groupe des Arméniens » (re-sic[3]) et les lois françaises dites mémorielles qui menacent la démocratie.

P. Nora n’est pas sans savoir qu’en France et aux USA, des procès en diffamation ou des sanctions visent des hommes politiques et des historiens qui pointent du doigt « l’historiographie de la dénégation » comme la nommait Pierre Vidal-Naquet : ainsi, Bruno Chaouat, Directeur du Centre d’études de l’Holocauste et du génocide de l’Université du Minnesota [USA], collaborateur de l’Arche, la Revue du Judaïsme français, a été poursuivi pour avoir qualifié de « non fiable » le site de la Turkish Coalition of America; et feu le Prof. Donald Quataert http://www.collectifvan.org/article.php?r=0&id=52124, président de l’Institut d’Etudes Turques à Washington, a été « démissionné » pour avoir – après 25 ans de soumission au dogme officiel – qualifié de génocide les massacres des Arméniens…
Le 8 décembre 2010, Meir Waintrater signalait que « Les défenseurs des génocidaires voudraient faire passer leur discours de négation pour un discours légitime ». Est-ce cette Liberté pour l’Histoire que Pierre Nora entend promouvoir ?

L’historien voudrait mettre sa corporation à l’abri de toute loi. C’est oublier que la société évolue chaque jour vers une marchandisation plus grande de l’activité historique et que personne n’en contrôle la déontologie. Si 1915 est devenu une question relevant de la justice et du politique, on le doit à la négation permanente de l’Etat turc dans toutes les instances nationales et internationales, à la complaisance des nations dites démocratiques, mais aussi – et c’est regrettable – au manque d’implication des historiens : car sinon, comment expliquer qu’il ait fallu attendre la Loi n°2001-70 du 29 janvier 2001 relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915, pour que cet événement-phare de 14-18 soit abordé dans les manuels scolaires français ?

Malgré cette loi de la République, les enseignants se heurtent souvent à une contestation farouche. Ainsi, en novembre 2009, un jeune collégien http://www.collectifvan.org/article.php?r=0&id=37751 de Pont-à-Mousson a écrit dans un devoir d’histoire : « le génocide arménien n’a pas existé, mais s’il avait existé, il aurait été mérité ». Cet élève, fêté en héros à la Une du plus grand quotidien de Turquie, Hurriyet, http://www.collectifvan.org/pdf/01-06-16-19-11-09.pdf a vu sa sanction pédagogique levée, suite à l’intervention http://www.collectifvan.org/article.php?r=0&id=37751 d’une association franco-turque. De même que « ce n’est pas aux politiques de faire l’histoire », va-t-on désormais prétendre que ce n’est pas aux professeurs de l’enseigner ?

Liberté pour l’Histoire s’est-elle inquiétée de la prestation « éducative » du Consul Général de Turquie, Ugur Ariner, reçu en février 2010 au Lycée Chateaubriand de Combourg http://turquieeuropeenne.eu/article3917.html? Ce diplomate turc a déclaré aux lycéens français : « Il s’agit d’un massacre, pas d’un génocide. Une commission d’historiens a été créée en 2009 pour décider ». Deux mensonges en deux phrases : ainsi, le temps d’une rencontre, le soin « d’instruire » les élèves d’un lycée public français a été confié au représentant d’une puissance étrangère, notoirement négationniste, et régulièrement condamnée pour violations des droits de l’homme. C’est par l’éducation et par la sensibilisation aux génocides, au négationnisme, à l’antisémitisme, au racisme et à toutes les discriminations, que les jeunes d’aujourd’hui peuvent se préserver de futures tentations totalitaires.Une chose est sûre : face à un négationnisme d’Etat, il faut une réponse d’Etat. Et cette réponse, c’est la loi [4].

Enfin, notons qu’à l’heure où de courageux intellectuels, historiens et humanistes turcs utilisent – sans équivoque et au péril de leur vie – le mot génocide, il est navrant de constater qu’un membre éminent de l’intelligentsia française les laisse au milieu du gué avec une désinvolture accablante. Qu’il nous soit permis ici de signaler, que depuis l’interview de Pierre Nora, la Turquie a connu une vague inquiétante d’arrestations d’intellectuels, parmi lesquels l’éditeur Ragip Zarakolu, lauréat de nombreux prix pour son action en faveur des droits de l’homme, et la sociologue Busra Esranli, universitaire renommée : tous deux questionnent l’histoire officielle turque sur le génocide arménien et la question kurde. Des « délits d’opinion » qui leur valent d’être incarcérés pour « terrorisme » dans des prisons de haute sécurité.

Ces femmes et ces hommes, qui sont l’honneur de la Turquie, espèrent le soutien de leurs collègues français [5]. Vont-ils pouvoir compter sur celui de Pierre Nora, qui, pour défendre la liberté d’expression en France, avait fait appel à des signatures internationales ?[6]

Séta Papazian
Présidente du Collectif VAN [Vigilance Arménienne contre le Négationnisme]
http://www.collectifvan.orgcontact@collectifvan.org

[1] Voir ICI http://www.collectifvan.org/article.php?r=&id=58183 la retranscription de l’interview de Pierre Nora. Ou écouter la bande audio sur France-Inter http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=189863.
Faut-il s’en étonner ? L’interview, dans laquelle M. Nora stigmatise à plusieurs reprises les « Arméniens » avec un dédain non dissimulé, a déjà trouvé son public : sous le titre « L’historien Pierre Nora réprouve énergiquement les agissements du lobby arménien en France », les propos de P. Nora figurent sur le site raciste Arménologie http://armenologie.blogspot.com/2011/10/lhistorien-pierre-nora-reprouve.html, dont le bandeau annonce « Le peuple arménien, son histoire, ses mœurs, ses mentalités ».

[2] Voir Rapport de la CEDH http://www.collectifvan.org/article.php?r=0&id=58222 du 25.10.2011 : « La législation turque expose un professeur d’histoire à la crainte constante d’être poursuivi pour ses opinions sur les événements de 1915 concernant la population arménienne. » Et : Les autorités ont manqué à leur devoir de protéger la vie et la liberté d’expression du journaliste Firat (Hrant) Dink (14.09.2010). http://cmiskp.echr.coe.int/tkp197/view.asp?item=2&portal=hbkm&action=html&highlight=g%E9nocide%20%7C%20arm%E9nien&sessionid=80792514&skin=hudoc-pr-fr

[3] « Le groupe des Arméniens » :notons l’appellation discriminatoire qui, de plus, écarte de manière réductrice les Français sans attaches arméniennes qui appellent eux aussi à la pénalisation du négationnisme.

[4] Notons que le 4 mai 2011, Robert Badinter http://www.collectifvan.org/article.php?r=0&id=53956 a mis en garde contre une loi qui serait rattachée à la loi du 29 janvier 2001 : « Depuis la révision de 2008, un texte qui s’enracine dans un autre autorise le Conseil constitutionnel à se saisir de la constitutionnalité du premier, dès lors que lui serait posée une question prioritaire de constitutionnalité. J’en appelle à tous les hommes de cœur : cette initiative conduirait au contraire du but poursuivi. » Autrement dit, selon l’ancien Garde des sceaux, la loi pénalisant la négation du génocide arménien ne doit pas être l’Article 2 de la loi du 29 janvier 2001 par laquelle « La France reconnaît publiquement l’existence du génocide arménien », car elle rendrait la loi de 2001 susceptible d’être retoquée au niveau constitutionnel.

[5] Pétitions de soutien à Ragip Zarakolu et informations ICI. http://www.collectifvan.org/article.php?r=9&id=58378

[6] Liste des signataires de l’Appel de Blois. http://www.lph-asso.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=61%3Aliste-des-signataires-de-lappel-de-blois&Itemid=14&lang=fr

Lire aussi : Génocide arménien, les témoins du réseau NILI http://www.collectifvan.org/article.php?r=0&id=49769
(ces activistes juifs luttant contre l’Empire ottoman ont été les témoins de l’extermination des Arméniens).