L’humour indien nous apprend qu’il existe trois types de villes en Inde : bad, very bad et Ahmedabad. C’est dans cette « pire ville » d’Inde que s’inscrit Jamai Rajah, le récit de Nathaniel Herzberg. Ahmedabad n’a pourtant pas toujours été « la ville la plus irrespirable d’Inde ». La légende raconte qu’elle a été fondée par le Sultan Ahmed car l’endroit possédait quelques qualités exceptionnelles : Ahmed avait en effet vu un lièvre poursuivre l’un de ses chiens pendant une partie de chasse, voila pour la légende.
Avait-il raison ? En 1930, Ahmedabad fut le point de départ des actions non violentes menées par Gandhi, indépassable figure tutélaire de l’Inde moderne. Avait-il tort ? Ahmedabad fut le théâtre d émeutes inter-religieuses d une violence inouïe en 2002. C’est ce paradoxe d’un pays aussi violent que non violent, aussi splendide qu’irrespirable que tente de saisir Nathaniel Herzberg à travers un voyage dans sa famille ou plutôt sa belle famille indienne, au sens propre comme au figuré.
Rickshaw, NRI, saris, klaxons, vaches sacrées : dès les premières pages du livre, nous sommes en Inde : l’Inde urbaine, l’Inde en mouvement, l’Inde en devenir. Pourtant, c’est dans un endroit apparemment préservé, digne d’une carte postale d’Incredible India que vivent la mère et le frère d’Amrita, la femme du narrateur. Là, le temps semble s’être arrêté depuis la mort de David, le grand-père, fondateur du zoo d’Ahmedabad. Tamarin, coriandre, pois, guêpier d’orient, pies, le jardin d’enfance d’Amrita a des parfums de jardin d Eden : l’Inde. De l’autre côté de la barrière, c’est à peu de choses près l’enfer, le bidonville : « un mélange de misère urbaine et de pauvreté rurale, où voisinent une carcasse de voiture abandonnée et deux enfants de 10 ans poussant une charrette a légumes vide sur un chemin déjà craquelé par la sècheresse, six mois avant les premières pluies », l’Inde, aussi… Ce paradoxe, cette coexistence, cette imbrication de deux mondes : le riche et le pauvre, le traditionnel et le moderne, le modéré et le radical se retrouve partout, à chaque niveau d’observation et d’analyse. Ce que l’on voit en se promenant dans son jardin se retrouve jusqu’à la tête de l’autoproclamée « plus grande démocratie du monde » où les suspicions les plus graves planent sur la régularité des scrutins…
Loin des clichés tiermondistes qui figent l’Inde dans un passé révolu et des fantasmes libéraux la présentant comme le nouvel eldorado faisant l’impasse sur tous ses problèmes, Nathaniel Herzberg trace une voie du milieu qui, faite d’observations des « petites choses qui font la vie », nous montre l’Inde dans tous ses états. Il y a l’Inde qui avance, celle des amoureux qui osent enfin se tenir la main et s’embrasser en public. Il y a l’Inde qui stagne : celle des mariages arrangés qui perdurent, du destin toujours aussi tracé des domestiques, des infrastructures défaillantes. Il y a aussi l’Inde qui recule, celle des tensions religieuses qui s’exacerbent jusqu’à l’horreur, jusqu’aux massacres. L’auteur n’est pas non plus dupe de son propre point de vue d’homme occidental sur le pays. Jamais il ne fait l’impasse sur sa condition « d’étranger » malgré sa belle famille, jamais il ne cache ses doutes qui lui font se demander s’il l’on peut « éprouver le désamour pour un pays comme on cesse d’aimer une personne. » ou ses erreurs quand arrivé d’urgence dans un hôpital, il n’a confiance ni en l’hygiène du lieu, ni dans le professionnalisme des médecins qui ne manquent pas de lui rappeler qu’ils n’ont aucune leçon à recevoir…
C’est un condensé d’Inde que livre Jamai Rajah. Ceux qui l’ont visitée, ceux qui y ont vécu il y a cinquante ans comme il y a cinq ans la reconnaîtront sans doute… mais pas tout à fait… Ce sentiment, Nathaniel Herzberg l’exprime dans une phrase aussi simple qu’essentielle : « presque rien n avait changé, et pourtant, tout était diffèrent »…
Jamai Rajah – Nathaniel Herzberg -Fayard – 365 pages


