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Une interview exclusive de David Grossman

C’est à l’unanimité que le Prix Médicis Etranger a été attribué à l’écrivain israélien, David Grossman. Il couronne « Une femme fuyant l’annonce » (éd. Seuil), un chef-d’œuvre qui défie la mort, en composant un hymne à l’amour et à la vie.

Paris, 4 novembre, à 13h. Situé face au Théâtre de l’Odéon, le restaurant la Méditerranée abrite les jurés du Prix Médicis. Dominique Fernandez donne le nom des lauréats : Mathieu Lindon, Sylvain Tesson (essai) et David Grossman pour son roman étincelant, Une femme fuyant l’annonce (éd. Seuil). Visiblement impressionné, l’écrivain israélien fait son entrée sous les applaudissements. « Je suis surpris et ravi de découvrir que cette histoire intime puisse toucher les cœurs, si loin de la réalité israélienne. » Alain Veinstein, qui fait partie du jury, y voit « un livre touché par la grâce ». Un livre qui retrace le parcours d’Ora, une mère dont le fils part à la guerre. Redoutant l’annonce de sa mort, elle fuit son décor quotidien avec son premier amour, Avram. Direction le nord d’Israël, où ce couple originel s’interroge sur la source de la vie, la féminité, la maternité, la famille et ce pays qui exige le plus élevé des prix. David Grossman en sait quelque chose, puisqu’il a perdu son fils, Uri, lors de la dernière guerre du Liban. Aussi ce roman résonne-t-il de façon singulière. Il est d’ailleurs venu en compagnie de Mihal. « C’est étrange de remercier ma femme, mais elle est ma meilleure amie depuis 37 ans. Nous avons traversé les meilleurs et les pires moments ensemble, alors il est important de l’associer à ce prix. Sans ses encouragements, je ne pourrais pas écrire. C’est elle qui me porte. » Tous deux ont les larmes aux yeux. Grossman lève son verre, « Lehayim », à la vie.

 

Se mettre dans la peau d’une mère, quasi biblique, était-ce indispensable pour cette histoire ?

Ce livre mêle l’intime au public et au politique. En Israël, il a eu l’effet d’une chambre d’écho, comme si mon drame avait été repris à titre personnel. La littérature permet de rendre un visage humain à une situation qui nous échappe. L’invasion de la guerre déteint indéniablement sur notre vie privée, alors tout le monde se sent concerné. Ici, les parents sont confrontés à un dilemme : ils veulent élever leurs enfants dans les plus hautes valeurs humanistes, mais peut-être que cela ne les prépare pas à affronter la guerre. Un comportement trop humain peut-il les mettre en danger ? Tout comme Ora (cf. lumière), les femmes sont sceptiques vis-à-vis de la guerre. Elles sont indéniablement plus loyales envers leur enfant qu’envers leur pays. Si Dieu s’est adressé à Abraham pour sacrifier Isaac, c’est parce qu’il savait que Sarah l’aurait remballé !

 

Après avoir donné naissance à deux enfants, Ora peut-elle redonner vie à son premier amour, Avram ?

En relatant et en revisitant l’existence de son fils, Ofer, Ora lui redonne vie. Ce récit lui permet aussi de ramener Avram à la vie et « d’accoucher » de lui-même, alors qu’il a été tellement blessé par la guerre. Tous mes livres abordent ce thème, celui d’accorder une deuxième chance à l’existence. Comment réécrire la réalité pour être au plus proche de sa vérité ? Grâce à l’écriture de ce livre, j’ai pu dire JE à une période où mon individualité à été volée par la tragédie.

 

Pourquoi avoir publié un hymne à la vie, alors que vous étiez en plein deuil ?

Israël vit depuis ses débuts au bord du gouffre. Il y a toujours quelqu’un de blessé ou de tué dans notre quotidien. A l’instar de mon héroïne, chacun d’entre nous s’attend à une terrible nouvelle. La peur de la mort existe, mais le pays ne peut pas uniquement vivre dans un climat d’anxiété. Il incarne l’un des lieux les plus vivants au monde. Dire que cinq générations d’écrivains s’y côtoient dans une bouillonnante arène littéraire. On perçoit une telle paralysie dans d’autres domaines de la vie. La politique, l’économie et la société étant problématiques, ce pays ressemble à un aveugle qui a développé d’autres sens, le sens artistique. Il y a, par ailleurs, une telle vitalité qui se dégage des gens. La paix risque d’être « ennuyeuse », mais je prie – de façon athée (rires) – pour qu’on vive normalement un jour.

 

Ce livre vise-t-il à confronter les frontières personnelles aux frontières géopolitiques ?

Les frontières sont inhérentes en nous. Celles d’Israël se sont modifiées lors de chaque décennie. C’est comme si nous vivions dans une maison aux murs mobiles. Paradoxalement, seule la mer – qui est liquide et non pas solide – représente notre frontière la plus stable. Vivre sur une terre, dépourvue de lignes de démarcation, bien définies, a forcément un effet sur nous. On évolue dans un shaker aux émotions exacerbées. L’histoire, en dehors de nos murs, n’est guère plus rassurante. A la tragédie de la diaspora s’est additionné un autre danger, l’assimilation. Ma bataille politique : avoir une maison, dont le monde entier accepte les frontières. Par nature, l’écrivain suffoque dans les mots des autres. La littérature a la faculté de rendre un visage humain à un thème politique. Ora expérimente comment celui-ci s’introduit dans une famille israélienne et irradie tous ses membres. Dignes de la vie, mes romans désirent s’ouvrir à tous les possibles.

 

Comment ce livre vous a-t-il aidé à renouer avec l’homme, le père et l’écrivain que vous êtes ?

Toute écriture romanesque est essentielle pour comprendre qui l’on est. Je ne cherche pas l’apaisement à travers elle, au contraire, je veux en ressortir affaibli. Ma plume est attirée par les situations extrêmes, parce que ce sont elles qui nous aiguisent. Ce livre-ci est particulier, dans la mesure où il représente un moyen de me remémorer ma propre famille, avec tout le drame qui s’est produit. Parfois, le chagrin peut colorier un passé bien sombre… Ce roman m’a permis de me souvenir des coloris de notre vie.

 

 

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