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Cinéma: Quelques mots à propos du film « Donoma » de Djinn Carrénard

Chaque semaine, Paul Roland-Lévy vous propose sa critique ciné. Aujourd’hui il nous parle de Donoma, film de Djinn Carrénard tourné avec des moyens extrêmement limités.

À la fin des années 50, les cinéastes de la Nouvelle Vague se sont affranchis des studios et se sont mis à tourner des films moins coûteux. Puis Spike Lee a popularisé le Guerrilla Filmmaking (films à micro budgets tournés en décors naturels et en équipe réduite) avec son premier long-métrage, She’s Gotta Have It (1986). Aujourd’hui, on repousse toujours plus loin les limites de la créativité, on crée des festivals de films tournés en 48 heures ou avec des téléphones portables. Mais il a fallu attendre le 23 Novembre 2011, date de sa sortie en salle, pour voir ce qui devrait logiquement devenir le film référence d’un nouveau mouvement. Djinn Carrénard, cinéaste autodidacte de trente ans, a réalisé Donoma, son premier long-métrage, avec cent cinquante euros (le prix d’un smoking qui a finalement été coupé au montage !). Le contraste vertigineux entre ses moyens et son talent est évidemment remarquable. Dommage que la performance attire l’attention plus que le film lui-même.

Dacio sort avec Salma, mais il est attiré par sa prof d’espagnol, Analia. Chris, photographe mutique, vit dans sa chambre noire. Elle rencontre Dama, un beau parleur qui vient de se séparer de Leelop et avec qui elle décide de communiquer uniquement par signes. On suit les couples qui se font et se défont, comme dans un film d’Eric Rohmer. À la différence que Donoma (« le jour est là » en langage Sioux) déborde d’une énergie vitale rare. Les personnages sont jeunes, beaux, on est au plus près de leurs corps, de leurs visages, on est plongé dans leur intimité, avec ce qu’il faut de pudeur. Pas de repère spatial.

La classe d’espagnol où Dacio chahute sa professeur (parce qu’il a de plus en plus de « compassion » pour elle), n’est rattachée à aucun lycée, aucune ville. Une simple porte au fond de la salle, qui donne sur l’extérieur. C’est tout. Nous sommes avec des êtres humains qui se parlent, et le reste n’a pas d’importance. Les décors nous mettent sur la voie, mais ils sont souvent flous dans la profondeur. Ici, c’est l’homme qui est au centre. La réalité économique, la maladie, les différences sociales, la fragilité psychologique, la religion, autant d’éléments qui finissent par rattraper la rêverie et accélèrent le récit, autant de prétextes pour parler du véritable sujet : l’inextricable attirance des êtres. Carrénard se place en observateur omniscient, même dans le film ou il tient le petit rôle de Stephen, celui qui se détache de tout, celui qui semble ailleurs, qui tente de rentrer dans la ronde mais qui se fait rapidement éjecter.

Face à cette bande d’acteurs étonnants de justesse et de réalisme, on se demande parfois si l’on est face à un film de fiction ou dans la vie réelle. Ce qui est sûr, c’est qu’on est en France. La France d’aujourd’hui, métissée, ouverte, dynamique. À propos du film, un journaliste emballé se demandait de quoi Carrénard serait capable s’il réalisait un film avec un budget plus conséquent. Or, c’est précisément cette urgence, cette situation de cinéaste « précaire » qui lui a permis d’accoucher d’une œuvre si forte :

J’essaye de combattre le côté absurde de toute la préparation en amont. Ça m’angoisse. J’ai essayé de trouver une façon de créer sur place

Djinn Carrénard, qui a cumulé sur ce film les casquettes de scénariste, réalisateur, chef opérateur, ingénieur du son, monteur et acteur, a su maîtriser son énergie bouillonnante et la transformer calmement en film. Donoma est un cri magnifique. L’industrie du cinéma l’a rattrapé, et son prochain projet sera produit. De la même manière que les acteurs du muet ont dû s’adapter au parlant, nous verrons s’il saura s’adapter à l’argent. Espérons-le.

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1 réaction

  1. Votre article est passionnant et je vais du coup le relayer à une amie qui semble être sur la même longueur d’onde que vous et je suis certaine qu’elle m’en sera reconnaissante. Bravo pour ce post et votre temps pour partager ces idées. Je serais reconnaissante de pouvoir lire votre blog sur ce thème à l’avenir. Ca m’est très agréable ! Merci 1000 fois !