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octobre 2017

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Quelle actrice incarna le mieux à l'écran la mère juive contemporaine ?

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Steve Suissa raconte son Journal d’Anne Frank

Homme de cinéma (L’envol, Cavalcade…) et de théâtre (Pieds nus dans le parc), Steve Suissa met aujourd’hui en scène Le journal d’Anne Frank au théâtre Rive-Gauche à Paris. La pièce se joue du mardi au dimanche, à 15h30, 21h ou aux deux horaires selon les jours. Il évoque pour nous ce qui l’a attiré dans ce projet, et la manière dont il a voulu le mettre en œuvre.

 

L’Arche : Steve Suissa, l’histoire d’Anne Frank vous hantait depuis longtemps ?

Steve Suissa : Oui, forcément. C’est l’enfant chérie du monde entier, c’est un destin incroyable. Quand on a envie de devenir un artiste, on s’identifie nécessairement à des personnages comme elle. À 13 ans, elle a combattu et vaincu Hitler avec un bout de papier et un stylo. Elle est allée chercher en elle quelque chose de très beau alors qu’elle ne se trouvait pas belle. Et je pense que les filles du monde entier peuvent s’identifier à une fille comme Anne Frank.

Vous diriez qu’elle a vaincu Hitler ?

Quand les nazis sont venus rafler cette maison, il trouvèrent son journal avec ce dessus écossais, et les Allemands l’ont jeté tellement ils le trouvaient crasseux. Plus tard, lorsqu’on a retrouvé le journal, les historiens allemands ont dit pendant des années qu’une adolescente ne pouvait pas avoir écrit cela, que c’était l’œuvre d’historiens juifs qui avaient voulu faire culpabiliser l’Allemagne. Oui, elle a vaincu Hitler, mais avec douceur, avec élégance et finesse, avec quelque chose qui montre qu’une personne intolérante et raciste n’a pas le mérite d’exister. Et surtout, elle est allée au bout de son rêve dans une époque impossible.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’en faire précisément une adaptation théâtrale ?

Le texte d’Eric-Emmanuel Schmitt, qui est brillant. Il y a eu une audition des plus grands auteurs du monde entier, et c’est l’angle d’Eric-Emmanuel Schmitt qui a retenu l’attention de la fondation Anne Frank. Quand j’ai lu le texte, je l’ai trouvé bouleversant. Il est drôle, émouvant, et universel. Il montre comment tout d’un coup quelqu’un d’ordinaire va avoir une vie extraordinaire. Cela ne peut que me toucher… Et puis, c’est un challenge théâtral ! Huit théâtres ont refusé Anne Frank. Ils ne voulaient pas de problèmes d’émotions, de juifs, ils ne voulaient pas qu’on parle de guerre, ils avaient peur que ce soit autre chose qu’une comédie. C’était un vrai défi.

La première de la pièce était cette semaine. Quelles émotions avez-vous ressenties ?

Il y avait 400 personnes dans la salle, elle était pleine, les spectateurs étaient tous des payants, il n’y avait pas un seul invité. Le spectacle s’est passé, les gens ont ri, ont été émus, on en a entendu pleurer, et au moment des saluts, le public s’est levé d’un coup, nous gratifiant de 25 minutes de standing ovation. Je n’ai jamais vécu ça de toute ma vie. Je ne suis toujours pas conscient…

Parlez-nous du choix de Francis Huster dans le rôle principal ?

Il a été mon professeur au Cours Florent, c’est quelqu’un que j’aime, que je trouve passionné et digne. Une personne hors des modes, aimant son travail. Comme Otto Frank, il a deux filles, qu’il aime par-dessus tout, il a l’impression de les connaître sans les connaître à l’image de chaque père avec ses filles, il a des parents et des grands-parents déportés, il a une âme juive. C’était donc le choix le plus logique et le plus évident pour moi.

Francis Huster dit s’être beaucoup identifié au rôle, vous avez ressenti la même chose en tant que metteur en scène ?

C’est le travail que l’on a fait ensemble, je lui ai rasé la tête, on a lu tous les livres possibles. Il ne joue plus sur scène, il vit, il ressent. Il n’y a pas une phrase dite de façon théâtrale. Le travail sur cette pièce était de ne rien jouer, ne rien fabriquer, juste ressentir et être des porte-paroles, pour faire revivre ces gens.

Parlez-nous de la comédienne qui incarne Anne Frank, Roxane Duran ?

J’ai reçu 4800 photos, j’ai rencontré 288 actrices, et j’ai eu un coup de cœur sur elle. Elle présente exactement le même paradoxe et les mêmes contradictions qu’Anne Frank. Elle a le visage d’une fille de 13 ans, elle est pure, et elle a le mental d’une femme de 40 ans… C’est un cristal brut, elle est d’une vérité incroyable, condition indispensable pour ce rôle. Je l’ai ressenti dès la première rencontre, j’ai fait passer trois tours quand même à toutes les actrices que j’ai sélectionnées parce que je n’avais pas le droit de me planter sur ce rôle, mais j’ai eu un coup de cœur énorme.

Quel ton avez-vous voulu donner à cette pièce ?

Un ton humain. Trois familles sont enfermées dans cette annexe. La structure et la conjoncture autour sont horribles comme on les connaît. Il y a des moments de stress, des moments de nerfs, des moments où tout cela s’agite et où cela finit par en devenir drôle, il y a parfois des fous rires. C’est une pièce vivante, et les gens sortaient hier en disant qu’ils n’auraient jamais pensé avoir des éclats de rire. Le talent de Schmitt est là.

Qu’aimeriez-vous laisser comme trace au public avec cette      pièce ?

J’aimerais que l’on comprenne ces gens, qu’on les aime. Que tous les jeunes qui ne connaissent pas cette époque aient envie de venir en famille vers un théâtre populaire. J’espère, avec le plus d’humilité possible, faire revivre tous ces gens-là, si dignes et courageux. Je me sens investi dans un théâtre nécessaire, dans une histoire utile à raconter. Pour les générations d’aujourd’hui, voir une fille qui se bagarre avec son destin pour en faire quelque chose de magnifique, je trouve que c’est une leçon d’espoir incontournable.