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mars-avril 2019

N° 675

Littérature
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La Juste place

Journaliste littéraire au Figaro, Mohammed Aïssaoui replonge dans le puits du passé pour remonter une histoire oubliée. Celle du fondateur de la Grande Mosquée de Paris, qui a sauvé des juifs pendant la guerre.

D’où vous vient l’obsession des traces ?

Les traces m’ont toujours fasciné, mais comme je n’ose pas approfondir cette question pour moi-même, je le fais pour les autres. Coupé de mon pays et de ma langue – à l’âge de 9,5 ans – je n’ai pas pu interroger mes grands-parents. Il me reste néanmoins un profond respect pour les personnes âgées. Qu’est-ce qui fait le lien entre les générations lors des moments importants de l’Histoire ? La mémoire, l’éducation et la transmission. Il faut des témoins pour expliquer le passé car si on ne s’intéresse pas à lui, on devient des animaux. Chacun a une histoire… Or comme le signale Serge Klarsfeld, personne n’a songé à poser des questions aux survivants de la Shoah. On constate que c’est plutôt la troisième génération qui ose les interroger. Je les encourage vivement à le faire, dans ce livre, parce qu’il est encore temps. Ce n’est pas un pas évident, mais après il sera trop tard ! On ne parle jamais assez de la Shoah, alors qu’il faut comprendre que notre cheminement fait partie d’une histoire. Chez les musulmans, on privilégie la transmission par l’oral, alors que la culture juive s’attache d’avantage à celle de l’écrit.

Comment avoir découvert le destin de Kaddour Bengrabit, que vous décrivez comme un homme, pas comme un saint ?

Je l’ai découvert dans un documentaire (de Derri Berkani) et ça m’est resté dans la tête. Par ce biais-là, je savais qu’il serait intéressant de raconter une histoire. Kaddour Bengrabit semblait être une légende, mais l’homme qui m’intriguait était d’une complexité rare. Loin d’être un Superman, ce dignitaire musulman ne cache pas son amour des fêtes, du théâtre ou des femmes ; il va même jusqu’à écrire des pièces à la limite de la pornographie. Une image qui ne paraît guère idyllique actuellement. De par sa position unique, le fondateur de la Mosquée de Paris n’est pas un simple musulman. Il incarne le représentant d’une religion, ce qui équivaut au titre de ministre. Dire que c’est précisément cet homme, dépourvu d’intégrisme, qui a été l’ami des juifs. Il aimait l’art et les gens, quelle que soit leur confession religieuse.

Pourquoi n’est-il ni reconnu comme Juste, ni mis en avant par les musulmans de France ?

On peut imaginer des raisons politiques et idéologiques à ce tabou. D’après les critères très stricts de Yad Vashem, Bengrabit mérite le titre de Juste parmi les Nations, même si certains actes sont à reprouver. Mes recherches ont abouti à la preuve qu’il a caché le chanteur juif, Salim Halali, pendant toute l’occupation à la Mosquée de Paris. Philippe Bouvard témoigne aussi de l’aide qu’il a apporté à sa mère. Sans parler de celle de Serge Klarsfeld qui a reçu des papiers au nom de Mme Kader. Certains ont bénéficié de faux documents, d’autres se seraient enfuis grâce aux passages de la Mosquée menant vers la Seine. Qu’ils aient commis de petits ou de grands actes, il y avait des philosémites. J’admire le travail de Yad Vashem, mais pourquoi n’y a-t-il pas un seul arabe parmi les 23.000 Justes ? C’est un non-sens. Y ajouter Bengrabit ou le Roi du Maroc, Mohammed V (ndlr. il a refusé que les juifs du royaume portent l’étoile, quitte à la faire porter à l’ensemble de sa famille), aurait une valeur symbolique forte. D’après Serge Klarsfeld, ces découvertes importantes sont récentes. J’espère que ce livre suscitera d’autres témoignages. Tout comme le film de Claude Lanzmann, il aspire à donner des noms qui ne pourront plus s’effacer.

Votre ouvrage révèle aussi les zones noires que représentent la légion SS musulmane et Al-Husseini. Pourquoi ?

Parce que je n’ai rien voulu occulter dans mon approche de cette période complexe. Il est essentiel d’être honnête pour expliquer l’antisémitisme arabe qui persiste. Le grand mufti de Jérusalem, Al-Husseini, est encore un héros aujourd’hui. Ses obsèques étaient d’ailleurs dignes d’un chef d’état. Il illustre la sombre union du nazisme et de l’islam. Cet homme rêvait d’appliquer la Solution finale au Moyen-Orient. On l’a vu aux côtés d’Hitler, Himmler ou Mussolini. Loin de vivre caché, il a été protégé et gracié par les Britanniques. Tout tournait déjà autour de la question du territoire : éliminer les juifs pour avoir la Palestine. Les SS musulmans incarnent la realpolitik, ou comment trouver un intérêt commun dans la haine du juif. Cela mérite un livre en soi…

Elie Wiesel vous rappelle que « celui qui écoute un témoin, devient témoin à son tour. » Pourquoi est-ce valable pour le journaliste et l’auteur que vous êtes ?

A travers ce travail, je voudrais être un témoin. Le journaliste retranscrit la parole de celui qu’il interroge, or ça devrait être un métier d’homme. Ce livre-ci a exigé près de trois ans de travail. J’ai été pris à témoin pour traduire, du mieux que je peux, la parole et les documents recueillis. La « France des archives » démontre qu’elle n’a pas peur de son passé. Il n’en va pas de même dans les pays non démocratiques, où le passé est falsifié ou caché. La Grande Mosquée de Paris représente une institution supérieure, à l’histoire extraordinaire. C’est aussi un lieu de vie, qui assiste à des naissances, des mariages ou des décès. Il n’y néanmoins plus aucun extrait disponible. Boubakeur m’a ouvert les portes, en me disant que tous les documents ont été perdus en raison des guerres. Ce lieu renferme une opacité, réelle ou subie, quel dommage.

L’histoire de ce livre prouve « qu’au moins une fois, des Arabes et des Juifs ont marché main dans la main ». Pourquoi résonne-t-elle d’autant plus aujourd’hui ?

Je suis persuadé que ces deux communautés sont frères, ça saute aux yeux ! Il y a eu un âge d’or entre elles, alors j’ai tenu à chercher des preuves parlantes dans une période traumatisante. Aujourd’hui, nous nous trouvons dans une situation où ni l’une ni l’autre ne veut reconnaître que cette entente a existé. Les actes antisémites me bouleversent quotidiennement. Aussi mon livre tient-il à évoquer cette page merveilleuse de l’histoire entre juifs et musulmans. J’adresse un message d’espoir à l’attention des jeunes : « Vous vous plantez complètement, il y’a quelques années, vous étiez des amis. » On observe, hélas, une ignorance entretenue par des « voyous » qui utilisent la religion à des fins belliqueuses. Les croyants n’appellent jamais à tuer l’Autre. Ces reflexes identitaires stupides m’inquiètent beaucoup car les jeunes se voient bourrer le crâne par des adultes, qui usent et abusent d’un sentiment religieux. Sachant que la politique s’ajoute à ces tensions, ça ne risque pas d’arranger les choses.

« Ce qui est passé doit rester vivant. » Est-ce finalement le rôle de la littérature ?

La littérature laisse des traces. Comme le dit Semprun, la fiction peut aider et nourrir la mémoire. Sa force se situe dans la transmission. Je n’ai pas voulu romancer cette histoire, afin d’éviter toute ambigüité. Plus j’ai fouillé la vie de Kaddour Bengrabit, plus elle dépassait la fiction. C’est un sacré personnage, avec toute sa complexité, son humanité, ses zones de grisaille et de lumière.

 Mohammed Aïssaoui, « L’étoile jaune et le croissant », éditions Gallimard, 17,50 €.