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Le dernier numéro

Mai-Juin 2019

N° 676

Littérature
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Frénésie des prix

L’automne rime avec la chute des feuilles, mais en terre littéraire, c’est la saison des prix qui tombent. Une folle semaine, où les paris se heurtent aux surprises des jurys. Goncourt, Renaudot ou Femina, comment cela se vit-il de l’intérieur ?

 

Vendredi 27 octobre. Située en bord de Seine, l’Académie Française détonne par la beauté de son architecture et de sa coupole, illuminée par les rayons de soleil. L’après-midi touche à sa fin, alors que les Académiciens sont toujours occupés à délibérer. Trois finalistes sont en lice pour le prix : Jérôme Ferrari, Joël Dicker et Gwenaëlle Aubry, pour un roman autour du conflit israélo-palestinien. La presse écrite, la radio, les photographes et les télés se pressent déjà en bas de l’escalier en attendant les nouvelles. Jérôme Ferrari arrive sur la pointe des pieds. Tout le monde y voit un signe de victoire, mais il nie fermement en affirmant être là pour féliciter le futur lauréat. Soudain, les Immortelles apparaissent. La secrétaire perpétuelle de l’Académie, Hélène Carrère d’Encausse, est entourée de Jean d’Ormesson, Giscard d’Estaing ou Jean-Christophe Rufin. « Le Grand Prix du Roman de l’Académie Française a été attribué, au premier tour, à Joël Dicker. » Inconnu, il y a encore quelques mois, ce beau jeune homme a séduit la critique avec un suspense haletant, La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert (éd. De Fallois/L’âge d’Homme). L’auteur suisse arrive, tout souriant, pour la photo de famille auprès de ses illustres aînés. « Je suis heureux et ému. En m’attribuant ce prix prestigieux, les Académiciens envoient un joli message à la jeune génération. C’est leur façon de nous dire qu’ils nous lisent et qu’ils nous écoutent. »

 

Lundi 5 novembre. L’hôtel Crillon donne directement sur la Place de la Concorde. C’est dans l’un de ses salons que déjeunent les Dames du Femina. Son jury se compose uniquement de femmes, alors qu’elles manquent justement cruellement chez leurs confrères. Les médias sont au rendez-vous et chuchotent dans le couloir. Parfois, la porte s’ouvre… fausse alerte, c’est pour apporter un dessert. La Présidente de l’édition 2012, Camille Laurens, annonce le résultat. « Patrick Deville a été plébiscité au premier tour. » Son roman, Peste et choléra (éd. Seuil), met en lumière le parcours étonnant de celui qui a découvert le bacille de ces maladies. L’éditeur se dit « fier de cet écrivain qui ne dépassait pas, autrefois, les 10.000 exemplaires. Cette année, il rencontre enfin la consécration ! » Ravi, il arrive sous le crépitement des flashs. « Je me réjouis de cette reconnaissance, d’autant qu’on m’a accusé de faire des livres de garçons. Voici la preuve que non. Tout comme mon héros, je n’ai jamais cherché les honneurs. L’écrivain n’a pas pour mission de sortir un homme de l’ombre, mais ça m’a intéressé de montrer cet homme – issu de la petite bande des Pasteuriens – qui est parvenu au bonheur. » L’Américaine, Julie Otsuka, ne cache pas le sien depuis que son roman a obtenu le Femina étranger. Certaines n’avaient jamais vu la mer (éd. Phébus) retrace aussi un destin méconnu, celui de Japonaises qui vont rejoindre les Etats-Unis, au début du XXè siècle, pour épouser un homme qu’elles n’ont jamais vu. « Je suis honorée et touchée que cette histoire trouve un bel écho auprès des femmes françaises. » Quant au Prix de l’Essai, il est remis à Tobie Nathan pour son autobiographie Ethno-roman (éd. Grasset, voire magazine l’Arche).

 

Mardi 6 novembre. Cette fois, c’est la Place de l’Odéon qui est le théâtre du Prix Médicis. Remis au restaurant, La Méditerranée, il abrite une salle intimiste au premier étage, où se réunit le jury le temps du déjeuner. Dominique Fernandez prend place dans le petit escalier rouge, afin de proclamer que c’est « Emmanuelle Pireyre qui l’emporte au premier tour. » La surprise est de taille, tant personne n’avait misé sur sa Féérie générale (éd. L’Olivier), une poésie expérimentale. En tant que nouveau membre du jury, Alain Veinstein estime « qu’il s’agit d’un prix de la découverte et non pas d’une reconnaissance d’un auteur déjà établi. » Il n’en va pas de même pour l’Israélien Avraham B. Yehoshua qui obtient le Médicis étranger pour sa Rétrospective (éd. Grasset, voire son interview dans l’Arche). Dire que l’an dernier, David Grossman a été récompensé. « Il n’y a pourtant pas une majorité de juifs dans le jury », s’esclaffe l’heureux élu qui prend la pose pour les photographes. « L’un des plaisirs de la vieillesse est d’être respecté (rires) ! Mon roman ne se veut ni politique ni sociologique, il parle des frustrations de la création et de la question oedipale. La littérature, le cinéma et la musique israélienne se portent bien, mais le pays est problématique. Quand la culture est bonne, c’est mauvais signe pour la société… » Comblé, il va fêter son prix ce soir, en compagnie de Tobie Nathan et de quelques invités privilégiés.

 

Mercredi 7 novembre. C’est le jour J pour le prix suprême, le Goncourt. Non loin de l’Opéra, le restaurant Drouant est déjà pris d’assaut par la presse. La police règle, tant bien que mal, la circulation autour des lieux, noirs de monde. L’escalier est décidemment un élément central de la mise-en-scène, puisque c’est là que Didier Decoin prend solennellement la parole. « Le Goncourt 2012 a été attribué, au second tour, à Jérôme Ferrari pour son roman Le Sermon de la chute de Rome (éd. Actes Sud). » Place ensuite au Renaudot, qui délibère au même endroit. Le jury obtient la palme de la surprise avec le sacre de Scholastique Mukasonga, qui n’était même pas finaliste ! Cette rescapée du massacre rwandais retrace son destin particulier dans Notre-Dame-du-Nil (éd. Gallimard). Pas le temps de respirer, tout le monde s’amasse devant la salle qui abrite les jurés du Goncourt. Pierre Assouline estime que « ce texte porte l’exigence littéraire au plus haut, mais chaque écrivain en lice avait son univers à lui ». Les portes s’ouvrent d’un coup avec l’arrivée de Jérôme Ferrari. Et là, c’est l’émeute ! Certains journalistes se font piétiner, d’autres sont étouffés ou perdent connaissance, tant l’ambiance relève du match de catch. Le lauréat est « si surpris et content », qu’il plane complètement. Professeur de philosophie, au Lycée français d’Abu-Dhabi, il a pu « se concentrer sur d’autres choses, ces derniers mois, mais je suis trop heureux de vivre ce moment. Quelle joie que mon travail soit reconnu. Je suis aussi content pour ma maison d’édition. » Assailli, par la presse, il prend le temps de répondre à chacun. Ce n’est que ce soir, qu’il profitera pleinement de sa victoire. Côté Renaudot, les jurés sont fiers d’avoir créé la surprise. « On nous reproche que tout est prévu d’avance, or nous sommes une bande de garnements qui aiment faire des cachoteries », affirme Frédéric Beigbeder. Il soutient plus sérieusement que Scholastique Mukasonga est « une auteure d’expression française, méconnue, que j’avais repérée pour ses textes autobiographiques. Cette fiction dénonce la violence du génocide rwandais. » Habitant à Caen, elle ne sera honorée que ce soir, dans les salons de Gallimard. Elle a tenu à faire le voyage avec ses fils « car ce livre leur transmet aussi le flambeau de la mémoire. » Une belle histoire…