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Le dernier numéro

Mai-Juin 2019

N° 676

Israël

Syrie : un chaos aux multiples causes

Pourquoi la situation semble-t-elle bloquée en Syrie ? Quel intérêt le Hezbollah libanais a-t-il à intervenir ? Géographe, spécialiste de la Syrie et du Liban, maître de conférences à l’université Lyon-2 et directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (Gremmo), Fabrice Balanche décrypte les enjeux du conflit.

 

L’Arche: Les Etats membres de l’Union européenne ont reconduit lundi 18 février et pour trois mois, les sanctions infligées à la Syrie. Ils ont toutefois accepté d’amender l’embargo sur les armes pour permettre l’envoi de matériel non-offensif et une assistance technique pour la protection des civils. Que pensez-vous de cette décision ?

Fabrice Balanche: Je pense que de toute façon l’Europe n’a aucune intention de s’engager dans le conflit syrien. Elle autorise certes l’envoi de matériel technique. C’est un petit signe d’encouragement à l’opposition syrienne, mais cela ne va pas au-delà.

L’Europe joue-t-elle assez son rôle dans ce conflit ?

L’Europe ne peut guère jouer de rôle dans n’importe quel conflit, vu qu’elle est soumise à la règle de l’unanimité pour les interventions extérieures. Forcément, quand on est 27 pays, on est obligés de se mettre d’accord sur le plus petit dénominateur commun pour intervenir. L’Europe est prisonnière, y compris pour le conflit syrien, de son « guide de bonne conduite », sur la défense des droits de l’homme.  Et l’opposition syrienne – en tout cas l’opposition militaire sur le terrain – ne donne pas des signes de garanties de défense des droits de l’homme, de défense des minorités, de défense de la démocratie. Forcément, cela refroidit les ardeurs de nombreux Etats européens.

Et la France en particulier ?

Elle jouait un rôle un peu plus actif à l’époque d’Alain Juppé, qu’aujourd’hui avec Laurent Fabius. On sent bien qu’il y a eu un tournant qui s’est pris en douceur, durant l’été puis l’automne dernier. La France est beaucoup moins en pointe dans le dossier syrien qu’elle ne l’a été au début. L’opposition syrienne ne donne pas satisfaction. Ses membres n’ont toujours pas réussi à construire un gouvernement provisoire notamment, donc je pense que la France comme beaucoup de pays occidentaux est assez déçue par l’opposition et la soutient de moins en moins.

Que faisait Alain Juppé à l’époque, que ne fait pas aujourd’hui Laurent Fabius ?

Alain Juppé était plus actif sur le terrain diplomatique, parce qu’à l’époque beaucoup d’observateurs pensaient que le régime syrien allait tomber rapidement, comme celui de Moubarak ou celui de Ben Ali. Le nouveau ministre des Affaires étrangères hérite d’une situation beaucoup plus complexe. Le régime n’est pas tombé. Laurent Fabius a lui-même déclaré que sur le terrain rien ne bougeait. A mon avis il est beaucoup plus conscient des risques de partition territoriale, de nettoyage ethnique en Syrie, que ne l’était Alain Juppé. Et plus le conflit dure, plus on est passé d’une situation de contestation d’une dictature à, en fait, une guerre civile avec de fortes tendances communautaires, ce qui n’était pas forcément avéré au départ. Laurent Fabius se doute qu’en intervenant dans le cadre d’une guerre civile communautaire, il n’y a que des coups à prendre…

C’est cette situation de guerre civile communautaire que vous décrivez qui fait que cette révolution-là dure depuis près de deux ans, quand d’autres aboutissent en quelques mois ?

Le régime syrien utilise le communautarisme pour se maintenir au pouvoir. La communauté Alaouite est véritablement le pilier du régime et de l’armée. Cela ne réduit pas évidemment le régime syrien aux seuls alaouites, mais quand vous pouvez vous appuyer sur un noyau dur comme cette communauté-là, vous êtes déjà plus sûrs de votre stabilité. Ni Ben Ali ni Moubarak ne pouvaient faire cela. De plus, la situation géopolitique est différente en Syrie. La Tunisie et l’Egypte étaient des alliés de l’Occident. L’Occident, évidemment, dès les premières semaines de contestation, a lâché ces régimes, ne pouvant pas soutenir ad vitam aeternam des dictatures tirant sur leur population. Dans le cas de la Syrie, l’Iran et la Russie peuvent très bien soutenir un régime dictatorial, ils n’ont pas les mêmes comptes à rendre à leur opinion publique que la France ou les Etats-Unis.

On entendait parfois dire il y a quelques mois que le régime d’Assad vivait ses derniers soubresauts. On a pourtant l’impression que les combats s’éternisent et que les lignes de front ne changent pas au fil du temps. Comment voyez-vous l’évolution de la situation ?

On s’achemine vers une année 2013 avec une poursuite des combats. Globalement, il y a une Syrie du Nord qui se trouve de plus en plus sous la domination des rebelles. Le régime, de son côté, tient la Syrie côtière, centrale ou encore du Sud (l’axe Lattaquié-Homs-Damas). Il s’y  renforce, brisant toute tentative de l’opposition syrienne de prendre Damas. On le voit bien sur Homs, le régime a quasiment repris la totalité de la ville, il n’y a plus qu’une petite poche de résistance au centre. Dans le Nord au contraire le régime recule, il abandonne à la rébellion les campagnes qui lui sont hostiles. Il préfère se maintenir dans les grandes villes comme Alep, Idlep, Der Zor, Racca, pour les empêcher de tomber entre les mains des rebelles qui pourraient en faire, notamment à Alep, le siège d’un gouvernement provisoire.

L’année 2013 risque donc d’être celle du statu quo ?

Il va y avoir une reprise des combats au printemps à mon avis assez intensive car le régime a fait appel aux réservistes à l’automne dernier. Après quelques mois d’exercice, ces réservistes sont aujourd’hui aguerris. Ils peuvent être utilisés pour lancer une offensive. Du côté des rebelles, le régime s’attend à un regain d’activité au printemps. L’hiver n’est pas une saison favorable au combat. Les rebelles ont des difficultés à se déplacer, et à maintenir au sec notamment leur armement. C’est plutôt à partir du mois d’avril que l’on aura une reprise des combats. D’autant que les rebelles espèrent enfin, à l’occasion du troisième ramadan consécutif de guerre, avoir la victoire. Cela va faire trois ramadans que l’émir du Qatar dit qu’il va venir fêter l’Aïd à Damas, donc cette fois ils aimeraient en finir avec le régime. Chaque camp voudra marquer des points, parce qu’il semble également qu’on s’achemine au niveau international vers des négociations entre russes et américains. Chacun veut pouvoir négocier en position de force.

Vous dites que l’armée a mobilisé des réservistes. Est-ce que les rebelles eux aussi de leur côté arrivent à trouver du renfort ?

Les rebelles peuvent s’appuyer sur un vivier inépuisable de nouvelles recrues, que ce soit à l’intérieur du pays ou à l’extérieur dans les mouvements djihadistes. On estime qu’il y a entre 150 et 200 000 rebelles en Syrie, ce qui est vraiment un chiffre énorme. Les rebelles subissent pourtant beaucoup de pertes mais chaque jour l’armée a beau reprendre un quartier, tuer des dizaines voire des centaines de rebelles, le lendemain il y en a autant qui surgissent.

On a l’impression que le Hezbollah se mêle de plus en plus au conflit. Pourquoi ? Quels sont précisément ses intérêts ?

Le Hezbollah intervient de plus en plus en Syrie notamment dans la région de Homs. Il agit au prétexte de protéger des villages chiites qui sont effectivement menacés par la rébellion. Il ne faut pas nier le conflit chiites/sunnites qu’il y a actuellement en Syrie. D’autre part le conflit syrien se transfère au Liban. Le Hezbollah a très peur qu’en cas de chute du régime de Damas, il soit ensuite la prochaine victime de l’axe Turquie – Arabie Saoudite soutenu par les Etats-Unis. Par conséquent, l’attaque est la meilleure des défenses, et il tente d’aider le régime syrien à tenir le coup. Il ne veut pas ensuite être la prochaine victime. D’autre part vous savez que la région de Tripoli au Liban est une région sunnite, une base islamiste depuis une vingtaine d’années. Elle sert de base arrière à la révolte syrienne, avec des armes qui arrivent par bateau, des combattants libanais qui vont se battre en Syrie, des Syriens qui viennent se reposer. La stratégie du Hezbollah consiste à encercler cette poche de Tripoli pour éviter que des mouvements islamistes ne prennent trop d’ampleur dans le Nord Liban et ensuite portent leur coup contre lui.

Comment la situation pourrait-elle se débloquer à votre avis ?

Le conflit s’achèvera quand les bailleurs de fond internationaux cesseront de soutenir l’un ou l’autre camp, soit de manière graduelle des deux côtés, soit lorsque l’un des deux camps jettera l’éponge. Il y a plusieurs hypothèses : les russes arrêtent de fournir du matériel militaire à la Syrie ; l’Arabie Saoudite et le Qatar cessent de financer les mouvements islamistes ; la Turquie ferme sa frontière ce qui permet à l’armée syrienne de travailler en vase clos et sans doute de venir assez rapidement à bout de la rébellion… Aujourd’hui le destin de la Syrie échappe aux Syriens. On est dans le cas d’un Etat tampon, comme a pu l’être le Liban pendant la guerre civile, un Etat qui est un lieu de conflit régional entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, et même derrière de conflit de cette nouvelle guerre froide qui apparaît entre la Russie et les Etats-Unis.

Et sur le conflit Israélo-palestinien, quelles conséquences ?

Je ne pense pas que cela ait beaucoup d’influences. Israel se tient à l’écart du conflit syrien sachant que tout ce qu’il fera sera retenu contre lui – donc il vaut mieux éviter d’intervenir. Certes, quand il y a un danger de transfert d’armes chimiques au Hezbollah, Israël intervient comme cela a été le cas fin janvier par un raid aérien à côté de Damas, pour signifier au régime syrien qu’il y a des lignes rouges à ne pas franchir. Le régime syrien a quant à lui essayé d’instrumentaliser la cause palestinienne au début, pour montrer que cette révolution serait en fait l’objet d’un complot américano-sioniste. Cela n’a pas fonctionné, il n’y a pas eu d’élan de solidarité des palestiniens ou des arabes derrière le régime syrien. Donc je ne pense pas qu’il puisse y avoir une influence directe sur le conflit israélo-arabe. Il faut cependant garder à l’esprit la Jordanie et le Liban. Ces deux pays sont extrêmement fragiles. S’ils sont déstabilisés du fait de l’afflux de réfugiés ou du fait de combats, il pourrait alors y avoir une influence sur le conflit israélo palestinien.