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Mai-Juin 2019

N° 676

Littérature
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Le prix Nobel de littérature à Svetlana Alexievitch : conversation avec Galia Ackerman, l’une de ses traductrices

C’est dans une petite salle de 10 m2 que Svetlana Alexievitch a tenu sa première conférence de presse, en tant que prix Nobel de littérature. 14ème femme a être distinguée par l’Académie suédoise depuis 1901, elle succède à Modiano, mais murmure-t-on aussi, à Pasternak, ou encore Soljenitsyne. Le jury du prix Nobel a salué une «  œuvre polyphonique, mémorial de la souffrance et du courage », entièrement ancrée dans le souvenir de l’URSS : « Les 30 ou 40 dernières années, elle a passé son temps à cartographier l’individu soviétique et post-soviétique. Mais ce n’est pas vraiment une histoire des événements. C’est une histoire d’émotions », a expliqué l’Académie.

Svetlana Alexievitch, née en 1948 dans l’ouest de l’Ukraine et diplômée de la faculté de journalisme de l’Université de Minsk, utilise toujours la même méthode pour écrire ses “romans documentaires” : elle recueille des années durant le témoignages de personnes ayant vécu une expérience bouleversante. De ce procédé si particuliers, est issu son premier roman, en russe, comme les suivants : « La Guerre n’a pas un visage de femme« . La traductrice de plusieurs de ses ouvrages en France, Galia Ackerman, elle-même journaliste et spécialiste du monde russe et ex-soviétique, a accepté de répondre à quelques-unes de nos questions.

L’Arche. – Choix littéraire, choix engagé, quelle est la portée politique de cette oeuvre et de ce prix ? 

Galia Ackerman. – Je ne sais pas exactement quelles ont été les considérations prises en compte dans les coulisses de l’Académie Nobel, je ne peux pas m’y aventurer, mais je crois qu’il faut aller plus loin pour essayer de comprendre ce qui a motivé le comité. L’oeuvre de Svetlana, qui s’étire sur environs 30 ans maintenant, a pris une toute autre dimension aujourd’hui. Elle a commencé son travail de collecte de témoignages à partir de l’année 1983 et a publié son premier livre en 1985, “La guerre n’a pas un visage de femme”, c’est une oeuvre de 30 ans dont la vision et la finalité ont évolué avec le temps. Les premiers témoignages rassemblés sont ceux de femmes survivantes de la Seconde Guerre mondiale, essentiellement en Biélorussie. Pour son second livre, ce fut une collection de souvenirs d’enfance de ceux qui avaient vécu cette même guerre. Ensuite elle s’est penchée sur le sort des soldats russes, de leurs familles, et des civils en Afghanistan. Après l’effondrement de l’Union soviétique, qui s’est accompagné d’une vague de suicides car beaucoup de gens ont ressenti alors que leur vie n’avait servi à rien, elle a rassemblé les témoignages de ceux qui avaient tenté de se tuer ou des proches de ce ceux qui avaient “réussi”, si on peut dire, leur suicide. Entre les deux, elle a travaillé sur la catastrophe de Tchernobyl. Je ne sais pas si, à l’époque, elle avait une idée claire de ce qu’elle faisait. Elle a essayé d’écrire sur plusieurs évènements à travers de multiples témoignages, comme pour faire entendre une sorte de polyphonie, différentes voix, et à travers cela apparaissaient ainsi non seulement l’évènement mais aussi comment les gens l’avaient vécu et ressenti. Pour elle, ce n’est pas l’évènement en soi qui primait, ce dernier servait en fait presque de “prétexte” : c’est l’ événement traumatique qui a permis de « tirer « des gens des vérités essentielles sur leur existence. Je dois dire que, personnellement, à certains moments, par exemple au moment de la sortie de Supplication (Tchernobyl, chroniques du monde après l’apocalypse), j’ai commencé à avoir quelques petits doutes sur sa méthode de travail où il n’y a pas de voix d’auteur mais une sorte de symphonie de voix, avec des thèmes récurrents, orchestrés de façon très intéressante : comme des thèmes en musique, il y a plusieurs instruments, et des thèmes répétitifs qui se développent tout au long de la symphonie. C’est en quelque sorte une oeuvre globale. Aucun instrument n’a d’importance en soi. C’est une approche extrêmement originale.

L’Arche. – Pour dépeindre ses ouvrages, on parle  en effet de “romans à la lisière du documentaire”,  est-ce que cela vient de sa formation initiale de journaliste ?  

Galia Ackerman. – Voilà, oui, mais je dois dire qu’à certains moments, surtout lors de la traduction de  “La guerre n’a pas un visage de femme”, j’ai été assaillie d’un doute, parce que ce qu’elle faisait tranchait beaucoup avec la pratique disons “normale “ du documentaire. D’une part, j’ai constaté qu’elle réécrivait beaucoup, et    bien sûr, la réécriture d’un témoignage oral est quelque chose de complètement ordinaire, mais elle y ajoutait du sien : des phrases, des moments forts, elle faisait parfois la fusion entre différents personnages. Ensuite, j’ai eu une autre réflexion : toujours dans ce même livre “La guerre n’a pas un visage de femme”, elle a interviewé plusieurs dizaines de femmes qui avaient été soit au front, soit des partisanes, soit dans les villes occupées de Biélorussie, notamment à Minsk. Et pourtant aucun destin juif n’étais jamais mentionné. Rien n’était jamais dit de ce qui est arrivé aux Juifs. Or, la Biélorussie était peuplée d’au moins un tiers de juifs et le ghetto de Minsk comportait au moins 100 000 personnes. Comment est-ce possible qu’aucune de ces femmes n’ait évoqué cela ? J’ai trouvé cela bizarre. J’ai posé la question à l’époque à Svetlana et cette dernière m’avait répondu : “elles ne m’en ont pas parlé, donc je n’en ai pas parlé”. Je sais aujourd’hui pourquoi cela n’était pas abordé. En 1985, le thème de cette Shoah par balles était un sujet tabou et Svetlana ne l’a pas exploré car ce n’est pas ce qu’elle cherchait et à l’époque. Et moi, je ne comprenais pas encore bien sa quête.  Ce n’est que beaucoup plus tard, en lisant le livre “ La fin de l’homme rouge” que j’ai pu comprendre la justesse de son oeuvre et c’est peut-être cette justesse, de façon clairement formulée ou non, qui a persuadé les membres du jury de lui décerner ce prix, soit le summum de la carrière d’un écrivain. Je pense que ce qu’elle a toujours voulu faire, c’est présenter ce spécimen tout de même très spécial qui est “l’homme rouge”,” l’homme soviétique” ou encore ce qu’Alexandre Zinoviev a jadis appelé “l’homo sovieticus”. Elle ne cherchait pas la vérité de l’Histoire mais la vérité profonde de ces êtres, et dans ce sens, peu importait si ce que les gens racontaient n’était pas vrai, si c’étaient des mensonges ou leurs fantasmes, car l’ensemble avait créé un portrait collectif de cet homme soviétique. Ce à quoi je peux comparer son oeuvre, c’est le Cuirassé Potemkine, un film sans héros individuels. Ce sont toujours les masses qui agissent, par exemple la masses sur le bateau, les matelots, les militaires, le commandement , mais ce film ne dit rien sur aucun personnage, seule l’action collective compte. On se souvient de quelques visages particulièrement expressifs ou canalisant, en quelque sorte, les émotions mais ces dernières sont collectives. Idem concernant ce qu’il se passe sur le rivage, à Odessa : ce sont des masses qui défilent, des femmes qui pleurent ce matelot abattu, des masses qui descendent, les cosaques qui descendent, il s’agit toujours de la confrontation des masses contre des masses. Dans l’oeuvre de Svetlana, même en oubliant toutes les histoires individuelles, il reste cet énorme portrait collectif. Maintenant, pourquoi c’est intéressant aujourd’hui, et c’est là que nous nous approchons d’une explication explicite ou implicite du choix du comité Nobel : quand l’Union soviétique a éclaté en 1991, quand le communisme nous a semblé derrière nous, nous pensions que cette espèce spéciale décrite par Zinoviev de façon assez satirique, allait aussi disparaître, et cette vie soviétique, avec la primauté de la collectivité sur la personne, avec cet esprit de sacrifice, avec cette idée totalement sacrée de la vie avec d’ énormes souffrances, avec des humiliations, des incarcérations etc., avec . Mais en même temps, c’est une vie qu’ont partagée quatre générations d’individus : ils ont aimé, ils se sont mariés, ils ont fait des enfants, des carrières, sur ce fond constamment tragique. Nous pensions que la vie deviendrait “normale”, comme ici en occident. Et bien, 25 ans plus tard, on voit que l’éclatement de l’URSS n’a été qu’une bombe à retardement, et que paradoxalement, “l’homme soviétique” est encore plus vivant aujourd’hui qu’il ne l’était auparavant. Il y a une énorme nostalgie, et un intérêt toujours présent parmi la génération née pourtant après l’effondrement de l’union soviétique : on en rétablit de plus en plus la symbolique, on en a rétablit l’hymne, ou encore les complexes d’épreuves sportives qu’on fait passer à tous les jeunes, prêts ensuite pour la défense et le travail… Et “ l’homo soviéticus” par excellence, le numéro 1, c’est Vladimir Poutine. S’il est en adéquation avec son peuple, si le peuple le soutient, c’est que ce dernier est resté profondément soviétique. Le plus récent livre de Svetlana (en français : “La fin de l’homme rouge”, titre donné par l’éditeur), ne signifie en rien la fin de cet “homme rouge”, bien au contraire. Elle dit d’ailleurs, et elle ne s’en cache pas : “je suis moi-même cet “homme soviétique””. Et c’est pour comprendre cet homme, cette  civilisation, que son oeuvre est d’importance capitale. C’est surement cette dimension qui a du motiver le comité Nobel. Aujourd’hui, nous pouvons regretter de ne pas avoir quelque chose de similaire sur  la vie des petites gens dans l’Allemagne nazie, nous n’en savons finalement pas grand chose. Il n’y a pas eu de Svetlana Alexievitch pour faire ce travail.

L’Arche. – D’après ses déclarations tenues lors de la conférence de presse qui a suivi l’annonce de son prix Nobel, elle n’a pas l’air de tenir vraiment à la qualification d’opposante, de dissidente. L’est-elle ? 

Galia Ackerman. – Non ! Elle n’est pas opposante ! Elle a même dit à plusieurs reprises que “les barricades, ce n’était pas son truc.”. Elle l’a répété 100 fois. Elle est plutôt du côté de l’écrivain qui n’est pas toujours juge, elle essaie de comprendre, et raconte. Elle ne signe pas de document politique, elle n’a jamais été persécutée ni en Russie, ni en Biélorussie. Elle a vécu plusieurs années à l’étranger grâce à des bourses d’écrivain (du PEN Club américain et de la Fondation Soros, ndlr).

L’Arche. – Elle a pourtant écrit quelques tribunes fortes, dans le journal Le Monde par exemple, sur la guerre en Ukraine. Est-ce qu’elle s’est positionnée sur le Maidan ?  

Galia Ackerman. – Très prudemment. Simplement , je pense que la politique, ce n’est vraiment pas son truc. Elle dit qu’elle n’aime pas Poutine mais elle n’a pas signé de tribune contre lui et elle n’a pas participé aux manifestations de l’opposition. Si ses livres n’ont pas été imprimés en Biélorussie, ils circulent néanmoins là-bas. Attention, ce n’est pas une sympathisante pour autant ! Elle n’est pas, comme on dit, “de mèche” avec Poutine ou Loukachenko, mais elle ne montera probablement pas sur la barricade, ni au sens littéral, ni au sens figuré du terme.

L’Arche. – L’agence de presse Sputnik, gérée par le Kremlin à destination de l’international a évoqué un « Nobel russophone et russophobe ». Que dire de cette dépêche ? 

Galia Ackerman. – Svetlana n’est pas russophobe, ce n’est pas vrai non plus, elle s’est toujours réclamée de la culture russe, c’est une langue qu’elle maîtrise et dans laquelle elle écrit, c’est un peu difficile d’être russophobe dans ces conditions…Une autre agence de presse russe  a décrété qu’elle écrit “ce que l’occident demande et qu’elle a pleuré les victimes du Maidan sans trouver de mots pour les victimes du Donbass”. Bon. Elle n’a pas trouvé de mot. Peut-être simplement qu’elle n’approuve pas l’occupation russe du Donbass…

L’Arche. – Elle a aussi déclaré lors de sa conférence de presse à Minsk  : “J’ai honte de ce qui se passe (en Biélorussie, ndlr) ». Comment voyez-vous la présidentielle de ce dimanche ? 

Galia Ackerman. – Peut-être que tout cela va la pousser à agir, nous verrons bien ! Pour ce dimanche, à priori Loukachenko sera réélu, et si quelques opposants sortent dans la rue, ils seront réprimés, c’est tout…Il faut dire qu’il a fait quelques efforts ces derniers temps… il a relâché les opposants politiques, il est un un petit peu mieux vu par l’Union européenne qu’avant.

Propos recueillis par Aline Le Bail-Kremer