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Le dernier numéro

Mai-Juin 2019

N° 676

Religion

Le hassidisme, grandeur et illustration

Dans son dernier roman « La disputation de Vilna » (éditions des « Presses du Châtelet ») Daniel Radford nous conduit au cœur du Yiddisland du 18 ème siècle, dans cette Europe orientale où le Hassidisme connaît alors un succès grandissant. Il nous fait revivre cette renaissance du judaïsme qui a touché tout un peuple d’artisans et de paysans et qui rencontra une farouche opposition des garants de la tradition fédérés autour de l’autorité suprême du Gaon de Vilna.

 

L’Arche : Pourquoi avoir choisi le roman plutôt que le récit historique ?

Daniel Radford : J’ai choisi le roman car pour moi, seul le monde émotionnel révèle la réalité. J’ai appris, comme tous, la misère avec Victor Hugo, la douleur née l’industrialisation avec Zola, le joug de la Russie du tsar avec Tolstoï ou l’esclavage des Amériques avec Aléjo Carpentier. Je pense que le roman ne raconte pas mais fait vivre des événements sans en trahir l’essence, il soulève l’émotion et c’est tout cela, que j’ai tenté de reproduire.

Quelle est la situation des juifs d’Europe à cette époque ?

Le mouvement hassidique prend naissance avec le Baal Chem Tov (1698-1760) en Ukraine dans les provinces de Podolie et de Volhynie, régions dans lesquelles vivaient de nombreux juifs dans les terres et les cités, qui se trouvaient appartenir à des propriétaires terriens. Des juifs d’Europe participent aussi à l’économie comme paysans et métayers gérant les biens des seigneurs. La situation économique pour les familles juives est souvent catastrophique. La Podolie, pour ne parler que d’elle, comptait en 1648 environ 4000 juifs décimés dans des communautés rurales. Les malheurs, les maladies, les persécutions (accusation de meurtres rituels), les massacres de 1648, les pogroms qui les ont asservis, surtout en période de la domination polonaise, répandent la terreur dans la communauté. Le désespoir et misère tant spirituelle que matérielle favorisent l’élan tant d’un mouvement piétiste comme une thérapie, un remède à leurs maux. On peut comprendre que tant de souffrances aient conduit la population juive à recevoir favorablement le message du Besht basé sur la reconstruction individuelle et la fondation de nouvelles communautés.

Comment définir ce mouvement ? En quoi renouvelle-t-il le judaïsme ?

Le mouvement naissant du hassidisme ouvrait grand la porte aux gens simples, ce n’était plus l’élite qui étudiait la partie profonde de la Torah mais même les juifs illettrés faisaient partie des élèves et à bien des égards, le Baal Chem Tov les élevait au dessus de ses disciples. Ainsi, tous les « laissés pour compte » trouvaient le chemin par la prière et l’enseignement, souvent par parabole d’ailleurs, afin d’ouvrir leur cœur à une rédemption redevenue possible. Autour du Besht et de ses élèves, ils donnèrent tant par l’expérience de la prière, du chant et de la danse que par l’étude. Ainsi, se concrétisait et se vivait physiquement l’élan spirituel. Servir D-ieu ce n’était pas tant se sentir coupable mais bien au contraire, aimer son prochain, s’attacher à la doctrine même si on ne la possédait que par le truchement du maître. Paradoxalement, les hassidim étaient aussi méticuleux par les détails rituels et la pratique juive, comme le Talmud le dit : « Qui est un hassid ? Celui qui va au-delà de la lettre de la loi. »

Le mouvement hassidique trouvait son enseignement ésotérique dans l’œuvre de Rabbi Itash’ak Louria dit «  Le Ari Zal », kabbaliste du 16e s ( Safed). Cet état-d’être et la pratique juive rendait l’Homme plus proche de l’âme que la simple morale religieuse . C’est un enseignement dont le but est de pénétrer le cœur. Le Besht appelait cela « entrer dans les lettres de la prière », un homme savait qu’il était un homme de bien simplement en entrant dans la salle de prière et pour cela, il devait effacer sa personnalité et ne faire plus qu’un avec les mots. La bouche articule mais c’est l’esprit qui lui souffle.

Comment comprendre l’opposition des « mitnagdim » au hassidisme ?

Si le mouvement hassidique aujourd’hui n’est plus vu comme une curiosité et encore moins comme vestige du passé, au temps de Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi (1745-1812), il est honnis et fortement opprimé par les opposants. Ils allèrent jusqu’à l’anathème pour tous ceux qui suivaient les préceptes du mouvement. Ils furent combattus, même physiquement, battus jusqu’à la dénonciation aux autorités. Le mouvement dans son ensemble, avec la figure emblématique du Rabbi à sa tête, représentait l’ennemi à battre pour les rabbins garants de la tradition. Les chefs hassidiques étaient pour les érudits un danger qu’ils assimilaient à celui que connu le peuple juif à l’époque de Sabbataï Tsevi (1626-1676). Ce dernier se sacra « Messie » en terre ottomane. Protégé par un érudit, Nathan de Gaza, pseudo prophète qui prétendait incarner l’âme d’Elie. Le cœur du peuple s’embrasa dans une grande fièvre messianique. Les croyants avaient attendu trop longtemps le rédempteur qui le ramènerait en Terre Sainte. Leur désir de changement attisé par la misère avait balayé la parole des rabbins restés en grande majorité sceptiques. Ainsi de Jérusalem à Alep, de Hambourg à Amsterdam, des communautés entières se divisèrent sur la messianité de Sabbatai Tsévi. Cet engouement pour un homme discrédita et affaibli profondément les bases du judaïsme de l’époque et incarnait pour les rabbins une très grave offense en vers D.ieu. Un terrible massacre s’en suivi. Les érudits à l’époque du Besht craignaient de voir dans le mouvement hassidique naissant, poindre le même enthousiasme qui fut partagé par les foules de Bagdad et mirent le feu au monde juif. Foule ignorante, qui par leur enthousiasme ébranlerait les fondements juifs du judaïsme : l’étude, ses préceptes et ses lois.

Comment expliquer que cette opposition ait pu être si intense ?

La crainte de voir le hassidisme tomber dans l’hérésie contraignit les opposants à fédérer autour de l’autorité suprême du Gaon de Vilna (1720-1797)

On les nommera plus tard les « mitnagdim » (opposants), en réaction contre ce mouvement naissant. Les partisans de ce même mouvement furent appelés « hassidim » par moquerie, comme des dévots. Ils ne savaient pas qu’ils offraient les lettres de noblesse à ce grand mouvement.

Votre livre évoque les figures de deux géants du judaïsme le Gaon de Vilna et Rabbi Chnéour Zalman. On a le sentiment que vous aviez dû choisir, vous auriez choisi le second.

Parfois, pour faire jaillir la vérité, il faut une opposition profonde. Le Talmud regorge d’histoires qui vont jusqu’à l’anathème à propos de Rabbi Eliézer (Brahot 19a, Le four d’Akhnaï). Ou encore les disputations entre Raban Gamlieil, Rabbi Méir et Rabbi Nathan (Akhayot 13b).

Entre les mitnagdim et les hassidim, les Rabbis qui les dirigeaient étaient d’un tel niveau spirituel, que leurs différends ne pouvaient trouver leur fondement et leur foi que pour et au « Nom de Ciel », un peu comme deux énormes montagnes qui, pour nous laisser entrevoir quelques bribes de lumière et de pierres précieuses spirituelles, furent contraints de se briser. L’enjeu était de taille : pouvait-on faire descendre les secrets de la Torah, la Kabale au niveau de la nation toute entière ou se devait-elle de rester cachée, dévoilée que pour les élites ?

Quant au deuxième volet de votre question, en tant que hassid loubavitch, il est sûr que j’ai écrit ce livre pour que le cœur habad l’emporte. Mais après avoir écrit et entendu les mouvements de l’âme qui s’élevaient à l’époque, je peux vous dire que l’opposition par le Gaon de Vilna me semble aujourd’hui avoir une valeur profonde car sans elle, peut-être que le mouvement n’aurait pas connu une telle ampleur. Et quand je parle du Gaon, je ne peux m’empêcher de penser à ce comte polonais, qui fut son ami, Abraham ben Abraham et à ce voyage vers la Terre Sainte qui, finalement, m’a ouvert les yeux sur la clairvoyance de ces hommes, qui sont tous deux de grands exemples pour les générations.

Comment qualifieriez-vous l’humour du shtetl ?

L’humour, pour tous les peuples est l’arme suprême, la dissidence. Ayant passé mon enfance aux Antilles, le langue créole fut et est toujours, pour les esclaves, le langage de détournement de l’autorité brutale. Le Yiddish est, oh combien! la « maître-langue », le langage suprême où se cache l’âme. Rire de soi, si ce n’est pas le propre de l’Homme comme l’écrit Bergson, c’est au moins une porte de sortie quand la crainte de rire des autres suscite la peur. L’humour juif et celui du shtetl est aussi cet échappatoire de la réalité…peut-être même supérieur à elle; une preuve, un contrepoison, une révolte. Ne rient d’eux-mêmes que les peuples opprimés, le rire est une forme d’espoir et de détournement.