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France

Alain Finkielkraut & Gilles Bernheim : la force de la pensée en temps de guerre

Mercredi 18 novembre près de 500 personnes sont venues écouter et échanger avec le philosophe Alain Finkielkraut et le Grand Rabbin Gilles Bernheim dans le cadre d’une conférence-débat à La Victoire.

La foule s’est pressée il y a deux jours à la Grande synagogue pour écouter Alain Finkielkraut et Gilles Bernheim échanger sur le thème : « Qu’est-ce qu’être français et juif ? » Malgré les attentats de Paris du 13 novembre dernier, les conférenciers ont tenu à être présents pour cette conférence-débat programmée par la Victoire il y a deux mois. Près de 500 individus ont pris place à 20h dans la synagogue du IXème arrondissement.

 

Regards éclairés sur les sanglants attentats islamiques de Paris

Au vu des attaques terroristes qui ont touché la capitale française, ni Alain Finkielkraut, philosophe et essayiste, ni Gilles Bernheim, Grand Rabbin, ne pouvait faire l’économie d’une analyse de la situation. Gilles Bernheim a commencé son intervention en insistant sur l’importance de nommer les choses et notamment ses ennemis afin de pouvoir comprendre leurs motivations. « Etre un Etat souverain c’est désigner son adversaire » a-t-il précisé. Si le Grand Rabbin a évoqué « l’islamo-fascisme », il a appelé à évacuer la catégorisation du monde entre dominants et dominés, tout comme le recours aux notions médicales, « fous », « malades », visant à qualifier les auteurs de ces actes. Gilles Bernheim fait partie de ces observateurs du monde qui déplorent une restriction du pouvoir du langage sous prétexte d’entretenir la stigmatisation, les amalgames, et le Front National. C’est pourtant lorsqu’on ne nomme plus qu’il y a danger selon lui.

Bernheim

Pessimiste ou optimiste averti, Alain Finkielkraut estime que « nous vivons la fin de la fin de l’Histoire », alors que « ce continent se croyait tiré d’affaire ». Citant Georges Perec, le philosophe voit dans les attaques terroristes de Paris « l’Histoire avec sa grande hache » qui peut nous faucher. Et d’ajouter, mélancolique : « L’Histoire nous dépouille du droit à l’insouciance. »

Pour l’auteur de La seule exactitude[1], nous prenons conscience tardivement de l’ennemi qui avance pourtant à visage découvert. Nous avons longtemps refusé de l’identifier, pas tant par lâcheté mais à cause de notre rapport à la mémoire, avec en toile de fond l’antiracisme. Alain Finkielkraut n’a pas peur de mettre en lumière ceux qui préfèrent anéantir le messager plutôt que d’accepter de considérer le message de réalité qu’il apporte. Ainsi, les spectateurs ont appris qu’Alain Badiou avait refusé de participer à l’émission de France Culture « Répliques » animée par le philosophe sous prétexte que la pensée de ce dernier était « néo-nazie ». L’Etat islamique cherche à provoquer une guerre civile en France. Si la colère et le désespoir peuvent nous habiter, il est néanmoins essentiel de garder à l’esprit que tous les musulmans ne sont pas animés par le fondamentalisme islamiste. Le fils d’immigrants polonais refuse aussi de céder aux sirènes de la culpabilisation occidentale : « Nous n’avons pas enfanté ce monstre (…) Le jihad n’est pas un retour de bâton mais un projet de conquête (…) L’Etat islamique a une adresse, il faut répondre par la guerre. » Néanmoins Alain Finkielkraut a conscience que la question de l’islamisme radical en France dans les territoires perdus de la République ne pourra se résoudre ainsi ; « toute la question est de savoir s’il est encore temps. »

 

Français et Juif : la force de l’équation

Revenant sur le thème originel de la conférence, Gilles Bernheim a refusé d’aborder le sujet sous l’angle de l’autocélébration ou de la déploration et de la plainte. Les deux orateurs expliquent qu’il s’agit avant tout d’une solidarité de destins dont les deux identités sont aujourd’hui remises en cause. Dans ce contexte, comment faire de ces héritages une promesse pour la France et les Juifs ? Comment forger un avenir heureux ? Cette entreprise passe par la lutte contre le repli sur soi et l’apport d’une certaine inquiétude dans un monde rempli de certitudes et dans une société souvent dominée par la bien-pensance. Le Grand Rabbin est revenu sur la notion d’identité et le salut collectif. A cet effet, l’école se révèle être un lieu privilégié. L’Histoire et le langage sont également deux éléments majeurs trop souvent négligés dans notre société.

Revenant sur le franco-judaïsme à partir de la Révolution française, Alain Finkielkraut explique qu’il n’a pas survécu à Auschwitz. Israël est alors devenu le recours possible. L’assimilation des Juifs à la culture française a été rendue possible grâce à l’école et l’héritage national. Sans qu’il n’y ait de contradictions d’identités, un militantisme juif s’est organisé à travers la sphère associative, afin de rester vigilants quant aux « vieux démons ». Un antisémitisme est réapparu sous une forme inattendue et l’antiracisme a été pris de court. Pour Alain Finkielkraut : Juifs et Français sont désormais dans le même bateau : ils doivent faire face à la renaissance de la judéophobie et à une francophobie de plus en plus agressive à l’intérieur même du pays. Le guetteur inquiet conclut : « Je crains que les Juifs un jour n’aient plus leur place. » C’est du moins ce qu’il redoute « si on entrait dans une société post-nationale sous le règne de la diversité et de l’égalité ».

 

[1] La seule exactitude, éditions Stock, 2015