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Le Billet de Alexandre Adler

Le moment Ben-Gourion

Deux hommes ont incarné ce moment que l’on a voulu prolonger le plus possible : Ariel Sharon et Shimon Pérès.

C’est au début de 2001 que les Israéliens unanimes se sont rendu compte de l’identité de nature qui unissait depuis fort longtemps Arik Sharon et Shimon Pérès. Arafat et Barghouti venaient de déclencher autour de Kippour une nouvelle Intifada qui, à leurs yeux, devait être décisive. Après les pantalonnades inutiles de Taba, il était définitivement apparu qu’il n’y aurait pas de retour à la table de négociation avant longtemps entre Israéliens et Palestiniens.

L’Israël post-moderne était bel et bien terminé. Et l’Israël plus ancien refaisait son apparition : un pays qui devait à nouveau lutter pour sa survie, qui subissait de plein fouet une condamnation à mort de principe sans rémission de la part d’un monde arabe apparemment réunifié dans la solidarité avec Arafat, et une opinion publique, particulièrement en Europe, hostile à Israël et complaisante à ses ennemis. Ce retour à la case départ entraînait ipso facto une remise en cause, particulièrement des choix institutionnels tels que l’élection du Premier ministre au suffrage universel, qui avaient semblé baliser un nouvel avenir politique dans lequel les personnalités charismatiques deviendraient plus importantes que les anciens partis politiques dont les frontières s’étaient peu à peu abaissées. Sous l’effet de la toute nouvelle prospérité et de l’appartenance de moins en moins contestée à une économie mondiale globalisée. Et bien non ! La tragédie était toujours là, les difficultés n’avaient nullement disparu par la magie du verbe ou par les prestidigitations de la Bourse.Il fallait à nouveau se battre, comme le fit l’armée de conscription en reprenant, maison par maison, la casbah de Hébron, malgré les hurlements de la propagande palestinienne et de ses nombreux amis, notamment en France.

C’est donc à ce moment-là que l’opinion israélienne, quasi unanime, décida un retour en arrière salutaire vers l’Israël de David Ben Gourion. Deux hommes incarnaient en réalité ce moment Ben Gourion que l’on a voulu prolonger le plus possible : Sharon et Pérès. Sans aller bien loin, on constatera que l’un comme l’autre avaient en effet accompagné le fondateur d’Israël dans sa rupture de 1957 avec le Parti travailliste. Shimon Pérès, en lieutenant fidèle du Vieux, sera l’éphémère secrétaire général d’un improbable parti nationaliste de gauche, le Rafi. Lequel finira par se dissoudre à la veille de la guerre des Six jours et du retour de Ben Gourion, déjà retiré à Sdé Boker dans le Néguev, aux bercails travaillistes. Quant à Arik Sharon, sa condition d’officier général lui interdisait de participer activement à la vie politique, mais personne n’ignorait sa très grande proximité avec Ben Gourion et l’évolution de ses idées vers un nationalisme de gauche. Lequel était très proche de celui de Pérès et très opposé au socialisme traditionnel de la vieille garde travailliste encore au pouvoir : Lévy Eshkol, Golda Meïr et bientôt Itzhak Rabin.

Anticipation

Cette rencontre était déjà l’anticipation de l’union nationale qui allait se réaliser en 1967, comme elle était aussi l’annonce du dépérissement des oppositions idéologiques qui avaient encore marqué de leur ampleur la fondation de l’État en 1948. La gauche sioniste, en effet, tout en ayant toujours manifesté son attachement viscéral à la démocratie et au pluralisme, lequel remontait à l’expérience de la révolution d’Octobre en Russie ainsi qu’a la survie difficile de la Pologne des années 1920, avait néanmoins fait l’option d’un socialisme radical dont le collectivisme agraire du kibboutz incarnait l’apogée. On oublie aujourd’hui la prégnance de cette idéologie dans une nation israélienne en formation où se combinaient les pénuries économiques d’un pays neuf et les blessures béantes d’un génocide qui venait de se conclure. Face à une telle avalanche de difficultés, la répartition égalitaire la plus stricte du fardeau de l’État nouveau avait abouti à faire des travaillistes israéliens le mouvement le plus à gauche de toute la sociale-démocratie mondiale. Le plus à gauche, mais aussi le plus à droite : car dans le même temps où Israël mettait au cœur de son projet une utopie collectiviste qui étendait son ombre jusqu’à la vie culturelle, le nouvel État allait s’affronter aux puissants courants d’émancipation de ce qui devenait le Tiers-monde, bientôt rejoint par l’Union soviétique et ses alliés eux-mêmes. Cela, sitôt que Staline eut décidé vers 1949 de liquider la position prééminente des juifs en URSS et en Europe de l’Est et de déclarer une guerre ouverte au sionisme, officiellement, au peuple juif en réalité.

La mort de Staline, compensée par l’avènement de Nasser en Égypte, bientôt alliée de l’Inde de Nehru et de l’Indonésie de Soekarno, allait maintenir et étendre ce statut de réprouvé de la démocratie israélienne. C’est ainsi qu’après l’offensive victorieuse de 1956 menée par Ben Gourion dans le Sinaï, Israël présentait le paradoxe d’une société de pénurie entièrement à gauche et d’une alliance désespérée avec les deux vieilles puissances impériales en train de perdre leur influence sur le monde arabe, la France et la Grande-Bretagne. Au lendemain de Suez, une évolution commença donc à se faire jour. De plus en plus liée à la diplomatie américaine, la gauche travailliste au pouvoir acceptait de modérer sa signature internationale pour renouer avec Washington qui lui-même souhaitait ménager le monde arabe et freiner l’alliance du nouveau Tiers-monde de Bandoeng avec la puissance soviétique.

Ben Gourion ne l’entendait pas de cette oreille. Formé dès son plus jeune âge à la lutte contre le Bund social-démocrate et antisioniste, convaincu par son expérience polonaise de la nocivité destructrice de l’autoritarisme léniniste, le Vieux entreprenait alors une sorte de Longue Marche qui se voulait la synthèse de l’égalitarisme sioniste et de l’indépendantisme farouche du sionisme originel : « samo ozvo bojdenye ». C’est-à-dire, sous la plume du Docteur Pinsker d’Odessa, « l’autoémancipation du peuple juif ». Ce programme, très en avance sur la conscience des travaillistes du Mapaï comme des révisionnistes du Hérout, prenait le pari de maintenir l’intégrité éthique d’un Israël communautaire tout en faisant subir à un monde arabe apparemment surpuissant la pression d’une dynamique militaire et nationaliste croissante.

La bravoure et l’efficacité

En filigrane de cette nouvelle posture bengourionniene, il y avait bien sûr les débuts prometteurs du programme nucléaire israélien, entièrement conçu et réalisé en association avec la France. Le jeune Pérès aura été, sur ce front, l’acteur principal et le chef d’orchestre de cette extraordinaire réalisation. Dans le même temps, le jeune Sharon était parvenu à transformer peu à peu une armée de milices paysannes faiblement mobile et arc-boutée sur les kibboutzim en une force de frappe très mobile qui faisait de la formation parachutiste l’exemple incontournable de la bravoure et de l’efficacité. Aux deux bouts de la chaîne militaire, Pérès et Sharon exprimaient déjà les ambitions d’une stratégie offensive qui n’utilisait les alliances extérieures qu’à bon escient et envisageait de dominer l’ennemi par la supériorité de la dissuasion ainsi que par l’extrême mobilité du combat sur le terrain. Le Rafi impliquait aussi, sur le plan politique, le dépassement rapide de la bipartition d’Israël entre une droite intransigeante, incarnée par Menahem Begin et une gauche de plus en plus institutionnelle qui pouvait alors compter sur le soutien inconditionnel des socialistes de gauche du Mapam, d’un côté, et des nationaux religieux de Yossef Burg, de l’autre.

Au lendemain de la victoire de 1967, Pérès était rentré au Parti travailliste. Avec Sharon qui avait commandé le front sud de l’offensive face à l’Égypte, ils faisaient figure de précurseurs mais ils sentaient l’un et l’autre le souffre. Les États-Unis s’étaient opposés vigoureusement au programme nucléaire israélien et en tenaient, non sans vraisemblance, Pérès pour le véritable fauteur. Quant à Sharon, sa réputation de fonceur n’était plus à faire mais avait aussi fini par lui nuire, en comparaison de chefs militaires plus sages comme Dayan et Rabin. Créateur avec l’Unité 101 des premiers commandos parachutistes qui opéraient dans la profondeur – les ancêtres directs de l’actuelle Sayeret Matkal – Sharon avait failli être révoqué de l’armée. Cela, après le succès contestable d’un raid de nuit où ses hommes avaient poignardé dans leur sommeil plus de 50 soldats égyptiens. Pérès, déjà, avait plaidé auprès de Ben Gourion pour l’indulgence envers ce soldat un peu bouillant. En 1956 encore, Sharon, qui est à l’avant-garde de l’infanterie mécanisée, s’empare trop tôt du col de Mitla et encaisse cette fois-ci des pertes humaines lourdes, qui, sans doute, auraient pu être évitées avec plus de prudence.

En 1973 pourtant, c’est la vieille garde travailliste et nulle autre qui commet les négligences (mehdalim). Lesquels entraîneront les succès initiaux des armées égyptienne et syrienne dans les premiers jours de la guerre du Kippour. Et aussi, auparavant, la sous-estimation dédaigneuse de Anouar el-Sadate par Golda Meïr qui bloqua initialement toutes les tentatives américaines de médiation avec le nouveau régime égyptien, pourtant manifestement plus modéré. Mais 1973 fut aussi le couronnement de la carrière militaire de Sharon, qui venait de prendre sa retraite trois mois plus tôt et fut rappelé à la tête du front sud en pleine déliquescence après que son prédécesseur eût été éliminé par un providentiel bombardement aérien des Égyptiens. Là, la tête chaude que la presse présentait volontiers se révèle comme l’un des grands capitaines du XXe siècle, réalisant en un mouvement tournant gigantesque l’encerclement de l’armée égyptienne. Il pousse aussi, grâce à l’efficacité surprenante des sapeurs du génie, une offensive par-delà le canal qui ouvrait à Tsahal la route du Caire.

Désormais, les deux lieutenants de Ben Gourion sont donc devenus, sur la faillite déclarée du vieux Parti travailliste, les personnages clefs de la vie politique israélienne. Pérès s’impose à un Parti travailliste de moins en moins socialiste tandis que Sharon, qui détrône peu à peu Dayan dans la hiérarchie des grands militaires d’Israël, va apporter à Begin cette légitimité institutionnelle qui manquait encore au vieux parti révisionniste. Pourtant, nous sommes en Israël et les frontières entre les partis et les individus ne sont jamais si difficiles à franchir. Les deux alliés du temps de Ben Gourion demeurent de part et d’autre de la vie politique israélienne des amis et des proches. Pérès est moins pacifiste que la gauche politiquement correcte de son parti, mais Sharon est moins intransigeant que la droite nationaliste de la coalition dont il est à présent l’un des ciments.

La Pologne et la Russie

Au fond, on peut même se demander si ce qui les sépare à ce moment-là n’est pas la vieille et incertaine frontière entre Pologne et Russie. Laquelle déchirait alors les communautés de Lituanie, et tout particulièrement celle de Brest-Litovsk. Les modérés comme Ben Gourion et Pérès étaient résolument de culture polonaise et tournés vers l’Occident. À Brest-Litovsk, une majorité de gauche penchait pour la culture russe et pour la Révolution. Si le père de Sharon, qui s’appelait encore Scheinermann, demeurait un socialiste convaincu, ses idées originales en matière d’agriculture l’avaient conduit à l’isolement dans son moshav et au choix d’une indépendance anticonformiste par rapport à la direction du Parti travailliste. Mais cet homme à principes, et plus encore son épouse – qui aurait pu être médecin en Russie et s’était habituée à contre cœur aux aléas de la vie sioniste – exprimaient au jeune homme qu’était Sharon la complexité d’un engagement anticonformiste dans ses racines mêmes. Et c’est alors qu’une partie conséquente de l’opinion de gauche préférera Sharon, pragmatique même lorsqu’il est brutal, à Netanyahou, policé et idéologiquement intransigeant, comme l’a toujours été la famille Mileïkowsky.

Ensemble, Sharon et Pérès réunifient l’opinion israélienne au moment le plus difficile, et en sacrifiant un Parti travailliste qui aurait dû de toute façon déposer son bilan avec l’Intifada des mosquées. Ils n’humilient pas une gauche qui demeure puissante, quand bien même elle serait devenue incertaine et appuie avec la même ferveur ce nouveau combat antiterroriste d’Israël. Lequel se solde trois ans plus tard par une victoire stratégique complète dont le couronnement n’est autre que la capacité de l’économie israélienne, contre toutes les tentatives de boy-cott, de réaliser une croissance moyenne de 4 %, grâce à la pénétration de ses produits technologiques sur le marché mondial. Il était donc parfaitement logique qu’à l’issue de ce combat victorieux, les deux hommes demeurent associés, cette fois-ci, après la liquidation du Parti travailliste dans celle du Likoud.

En prenant position tout de suite après la fin des hostilités avec les Palestiniens pour la création d’un État palestinien indépendant à côté d’Israël, Sharon exprimait des convictions anticonformistes qui coïncidaient avec sa longue éducation dans la gauche socialiste des moshavim. En rejoignant alors le nouveau parti Kadima, Pérès lui apportait le précieux concours d’une gauche qui avait combattu pour une reconnaissance rapide et complète d’un État palestinien. La synthèse trouvée par les deux hommes d’État, celle d’un abandon unilatéral des régions les moins contestées, en commençant par Gaza, n’a pu pourtant triompher. Sharon, le corps accablé de toutes les tensions internes et externes de son grand tournant, allait payer d’un accident vasculaire cérébral cette bataille qui fut sans doute l’une de ses plus grandes. Pérès, désormais marginalisé dans Kadima par son âge, comme par la faiblesse du courant de gauche en son sein, ne pourra plus qu’accompagner la dérive israélienne actuelle, tout à la fois vers des triomphes économiques éclatants et une incertitude politique croissante.

L’État et les principaux partis politiques auront tout de même la force de le hisser à la présidence, poste toujours honorifique mais qui symbolise cette fois-ci toute l’histoire d’un État et d’un peuple depuis ses balbutiements miséreux de 1948 jusqu’à son avènement de puissance régionale incontournable de ces toutes dernières années. Il demeure que Kadima n’aura pas été le rassemblement attendu mais aujourd’hui un petit parti de centre gauche indispensable à la coalition et réduit à la seule personnalité, pourtant attachante, de Tzipi Livni. Fortifiée par ses succès, l’opinion israélienne ne cherche plus avec nostalgie, à maintenir le plus, longtemps possible la génération des pères fondateurs au pouvoir. Sagesse, étourderie ? Il n’empêche que le moment Sharon-Pérès aura représenté pour Israël un tournant fondamental, celui de l’acceptation quoi qu’il en coûte d’un État palestinien installé dans des frontières reconnues. Et il est particulièrement heureux que, grâce à ces deux hommes, Israël ait pu devancer l’actuel meltdown du monde arabe qui débarrasse certes le peuple juif des menaces additionnées de l’Égypte et de la Syrie mais ne liquide pas pour autant l’impérieuse obligation de vivre avec sa région géographique sans pour autant perdre la dimension mondialiste du projet israélien lui-même. !