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juillet 2017

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« L’Arrestation », ou la liberté sous contrôle

Présenté dans le cadre des dimanches du cinéma israélien aux Sept Parnassiens, le film « l’Arrestation » réalisé par Raphaël Rebibo est sorti en Suisse en 1975 sous le titre « la Bulle ». Bien qu’ayant connu une grande carrière internationale et des déboires dans sa distribution française, cette œuvre devient visible pour la première fois en France, et ce afin d’être redécouverte par nos yeux cinéphiles.

Raphaël Rebibo, est un metteur en scène franco-israélien assez peu connu du grand public. Il réalise notamment en 1988 « A place by the Sea » (Makom L’yad Hayam) et s’apprête à sortir cette année son nouveau long-métrage intitulé « Amor ». Il est aussi le distributeur en Israël et en Suisse de films cultes comme « Padre padrone » (1977) des frères Taviani, ou « Papa est voyage d’affaires » (1985) d’Emir Kusturica.

Entièrement tourné à Genève, « l’Arrestation » développe une intrigue labyrinthique qui peut faire penser aux périples de Joseph K dans « le Procès » de Franz Kafka. Le personnage principal, Erwin (Bernard Lecoq), est un écrivain qui vient d’achever son roman tout juste accepté par un éditeur. Lorsqu’il vient annoncer la bonne nouvelle à sa fiancée, trois individus de la Police Secrète débarquent dans leur appartement pour venir violemment l’arrêter. S’en suit alors une série d’interrogatoires et de filatures surréalistes où Erwin est accusé d’être celui qu’il n’est pas. Un cauchemar psychologique s’abat alors sur l’écrivain qui semble perdre petit à petit la notion du réel tout en essayant de résister à ces étranges policiers.

La critique internationale, du Hollywood Reporter au Jerusalem Post, salue déjà dans ce premier long métrage de Rebibo la proximité du récit avec Kafka. Ce film innove par rapport à la production israélienne de l’époque qui se tourne majoritairement vers les comédies du type « Cinéma Bourékas ». Après ses études à l’Institut supérieur du cinéma d’Israël, Raphaël Rebibo commence à travailler sur quelques productions à Genève. C’est là-bas qu’il entame l’écriture et la réalisation de « l’Arrestation ». Il se démarque dans le choix de tourner entièrement ce film en Suisse, et avec le concours d’acteurs français et suisses et non israéliens. Bernard Lecoq incarne parfaitement son rôle d’écrivain innocent et culpabilisé. La lumineuse Catherine Lachens qui joue Lola, la fiancée, manque à chaque instant dans ses élans de générosité de déborder du cadre en passant des rires aux larmes. Sa présence apporte un ton tragi-comique nécessaire au film, une véritable respiration.

Les deux policiers sadiques joués par les acteurs suisses romands – Fernad Berset et Roland Amstutz – cabotinent littéralement. Quand ils ne cassent pas la croûte, l’un parle de ses obsessions en grignotant des cacahuètes quand l’autre conduit l’enquête en s’amusant d’histoires pas drôles. Gambadant à travers les rues genevoises, ils traquent la jeune fiancée avant de revenir passer à tabac Erwin dans sa cellule. L’inspecteur bourreau en chef joué par François Maistre, toujours aux ordres de son supérieur évoque un personnage inquiétant comme tout droit sorti d’un film de Buñuel ou de Marco Ferreri.

La musique sensible du compositeur Paul Misraki (1908-1998) apporte beaucoup au film pour créer des atmosphères particulières et sous-tendre des significations cachées à l’écran. Ce qui marque dans « l’Arrestation » c’est que quarante ans après, le film secoue toujours les esprits de par son contenu engagé et actuel.

Si le propos du film ne semble pas avoir vieilli, la mise-en-scène accuse parfois un peu les années. Peut-être est-ce dû au son effectué en prises direct, ou alors est-ce les quelques faux-raccords dont on ne saisit pas toujours s’ils sont volontaires ou non. Une liberté de traitement dont un autre cinéaste suisse, Jean-Luc Godard, excellait dix ans auparavant avec un film comme « Pierrot le Fou ». Il y a également, le lourd héritage porté par la vision d’Orson Wells dans « Le Procès » en 1962 qui précède « l’Arrestation ». Cette version quasi indépassable et indémodable du chef d’œuvre de Kafka incarnée par un Anthony Perkins hanté, est d’une puissance visuelle inouïe. Ce monument semble planer dans toute une partie de la production cinématographique d’auteur des années 70. Des réalisateurs comme Costa-Gavras avec « l’Aveu » (1970) ou Rebibo ont semblent-ils vus et revu la version du maître.

Raphaël Rebibo, présent dimanche 22 janvier aux Sept Parnassiens à la projection, nous confiait sur la proximité entre lui et Costa-Gavras: « La critique américaine d’alors recommandait de voir absolument à la suite les deux films qu’elle estimait les plus marquants, c’était l’Aveu et l’Arrestation ». Voilà un sage conseil que nous recommandons à l’heure où les libertés citoyennes sont mises sous contrôle et surveillance mettant ainsi un peu plus en danger les démocraties du monde.