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juillet 2017

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Littérature
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Sous la même étoile et sur les mêmes pages

Liat, une étudiante israélienne et ‘Hilmi, un artiste palestinien se rencontrent à New York, où ils vivent tous les deux, et tombent immédiatement amoureux. C’est cette histoire à l’évidence compliquée que raconte Dorit Rabinyan dans Sous la même étoile, son troisième roman. Avec finesse et tendresse, l’écrivain y dépeint le quotidien de cette passion, semi-clandestine, dont les protagonistes savent d’avance qu’elle s’achèvera avec le retour, prévu de longue date, de la jeune femme en Israël. Dorit Rabinyan y décrit aussi avec prudence et clairvoyance, la façon dont le conflit israélo-palestinien s’invite dans l’intimité d’un homme et d’une femme qui croient pouvoir y échapper, à des milliers de kilomètres de chez eux. Paru en Israël en 2014, ce livre a provoqué un véritable scandale, en janvier 2016, lorsque le Ministère de l’Education du gouvernement de Benjamin Netanyahu a décidé de le bannir des programmes scolaires. Cette polémique lui a réussi: il est aussitôt devenu un best-seller.

 

L’Arche. Le Ministère de l’Education israélien a motivé sa décision par le fait que votre livre encouragerait les unions entre juifs et non-juifs. Comment l’avez-vous reçu?

Dorit Rabinyan: J’ai été frappée par le choix des termes employés: « non-juifs » et non pas « Arabes », par cette terminologie soi-disant « propre » qui sert à désigner l’autre composante ethnique de la population. J’interprète cela comme l’expression d’un manque d’assurance de la part de l’Etat. Israël existe depuis 68 ans et son vocabulaire est toujours celui d’un minorité persécutée et peu sûre d’elle. C’est comme si le monde du ghetto n’avait pas encore disparu. Cela renvoie beaucoup au thème principal de mon livre, qui n’est pas tant une histoire d’amour qu’une histoire sur la peur: celle qu’éprouve Liat envers son amour pour ‘Hilmi, et celle d’Israël envers ses voisins arabes. La crainte de se mélanger et d’appartenir à la région.

 

Votre livre traite tout de même d’un tabou: l’histoire d’amour entre une Juive et un Arabe. Au-delà de la controverse qu’il a soulevée, comment a-t-il été accueilli en Israël?

La société israélienne est plus divisée que jamais. Les réactions venues de mon camp- démocrate et libéral- ont été fantastiques. J’ai été très soutenue. Cela m’a d’autant plus surprise que le livre a été publié à l’été 2014: quand la guerre contre Gaza a éclaté. Les gens y ont lu la possibilité d’un dialogue, d’une intimité. Et cela, au moment où des missiles étaient lancés de chaque côté! Mon livre parle du destin commun des Israéliens et des Palestiniens, avec ces deux personnages qui construisent leur propre accord de paix. Des gens m’appelaient depuis les abris et me remerciaient de leur montrer leur part d’humanité, mais aussi celle du camp adverse. J’ai été encore plus surprise de découvrir, sur les réseaux sociaux, les photos de soldats envoyés au front, posant avec mon livre et leur fusil entre les mains.

Les gens de droite, eux, ont souhaité ma mort de plein de façons possibles! On me crachait dessus dans la rue. On m’attendait en bas de chez moi. J’ai eu une période un peu dure… Le ministre de l’éducation (Naftali Bennett, ndlr) m’a traité de traitre à la patrie, c’est inexcusable. Il a fait de moi son bouc émissaire pour servir son ambition politique à des fins nationalistes. Mais mon livre n’a rien de provocateur. Il est doux et fin.

 

Votre histoire est inspirée de l’amitié très forte que vous avez vécue entre 2002 et 2003 à New York, avec un Palestinien: l’artiste Hassan Hourani, qui s’est noyé la même année dans la mer de Jaffa. Comment est née l’idée d’en faire une histoire d’amour?

Entre nous, c’était beaucoup plus qu’une amitié… Dans ce livre, je souhaitais explorer les liens d’intimité entre un homme et une femme à travers une amitié, car il me semblait que ceux-ci étaient faussés dans une relation amoureuse. Mon objectif était d’examiner leur identité et de faire en sorte que chacun explore celle de l’autre. Aussi, j’ai essayé pendant deux ans de neutraliser l’amour dans cette relation. Mais je me suis rendu compte que j’avais moi-même peur de l’amour qui pouvait naître entre mes personnages.

Hassan a été ma muse. Il était né à Hébron, avait grandi à Ramallah avant d’étudier les les beaux-arts à Bagdad et de s’installer à New York. J’ai été stupéfaite de découvrir qu’il était issu d’une famille palestinienne laïque, car nous vivons avec l’idée, en Israël, que tous les Palestiniens pratiquent un Islam fondamentaliste. Le temps que j’ai passé avec Hassan et ses amis a été à ce titre un temps libérateur: je me suis rendu compte à quel point nous sommes semblables, Israéliens et Palestiniens, bien que nous ayons été élevés dos à dos. Nous partageons les mêmes paysages, la même nourriture, le même langage du corps, le même tempérament. Nos langues sont soeurs. Or, notre éducation et nos médias mettent les Palestiniens dans le même sac. Nous les voyons tous comme des terroristes, et eux nous voient tous comme des soldats en armes. Or, nous avons beaucoup en commun.

 

L’histoire se déroule à New York, au cours d’un hiver rigoureux. Qu’est-ce qui fait d’elle une ville si intéressante, d’un point de vue littéraire?

En réalité, New York était un obstacle. A force d’avoir été si utilisée dans les films et dans la littérature, elle est devenue moins concrète, et plus une métaphore. J’ai dû réinventer New York pour mes personnages. J’ai choisi ce décor parce que je le connais bien. C’est une ville où tout est possible. Mais elle permet en même temps à Liat, qui ne veut pas s’assimiler, de découvrir qu’elle n’est pas aussi ouverte d’esprit qu’elle le pensait. Elle croit qu’elle résiste à ‘Hilmi à cause de sa propre volonté; mais en réalité, d’autres forces agissent en elle.

 

Dans votre roman, Liat est déterminée à ne pas avoir de futur avec ‘Hilmi, malgré la force de ses sentiments pour lui. Mais au fond, qu’est-ce qui l’en empêche vraiment?

En hébreu, le roman s’intitule « Haie vivante ». J’ai écrit sur cette haie que l’on transporte en nous, qui a été conçue par la communauté dans laquelle on vit et qui s’immisce dans notre identité. Loin de chez soi, on obéit toujours à ces voix extérieures qui sont dans nos esprits: on rend toujours des comptes à cette grande famille israélienne, et à l’ADN juif qui implique de s’isoler des autres.

 

Mais cet ADN est aussi très présent chez ‘Hilmi, qui se montre très attaché à ses racines. En quoi cela serait-il spécifique aux Israéliens et aux Palestiniens?

L’islam préserve ses frontières autant que le judaïsme. La pratique du judaïsme est fondée sur des divisions, sur ce commandement de rester fidèle à la communauté. Au-delà des différences Islam-Judaïsme, ’Hilmi est un homme et un artiste, un rêveur, celui qui croit à la relation et fait en sorte qu’elle se poursuive. Au contraire de Liat, qui est très têtue, très rationnelle. Elle n’est à New York que pour six mois, grâce à une bourse. ‘Hilmi, qui y vit depuis quatre ans, est devenu plus universaliste. Dans une video que lui envoie sa mère, celle-ci dit à son fils: « Ne te presse pas pour revenir, reste aux Etats-Unis », alors même qu’il lui manque atrocement. Ce chapitre permet d’autre part à Liat de regarder d’un autre point de vue son pays. Pour la première fois, elle voit une famille palestinienne de l’intérieur. Et quand la caméra va sur la terrasse et embrasse cette vue panoramique d’Israël, prise du côté palestinien, elle est stupéfaite: ces endroits sont si proches! Comme ‘Hilmi le dit: c’est une seule et même terre.

 

Vous opposez de fait deux conceptions: celle de Liat, qui juge nécessaire la coexistence de deux Etats séparés et celle de ‘Hilmi, qui prône un Etat binational. Quelle est votre position?

Je luttais avec ce débat politique jusqu’à ce que je réalise que je pouvais appliquer ces deux conceptions antagonistes à l’amour. Liat le conçoit comme deux Etats, vivant en harmonie mais séparés par une frontière très fine, tandis que ‘Hilmi le vit comme une symbiose. Elle a peur de perdre son identité intime et nationale dans cette union mixte. J’éprouve cette ambivalence sur le fait de ne pas se mélanger. On peut être très critique vis-à-vis du fait de vouloir garder en soi les murs du ghetto, mais il faut se souvenir que c’est à cela que les juifs doivent, depuis 2000 ans, d’avoir pu préserver leurs croyances et leur patrimoine dans l’exil. Robert Frost disait: « les bonnes clôtures font les bons voisins ». En biologie aussi, les cellules doivent être closes pour demeurer en vie.

 

Liat et ‘Hilmi sont très curieux l’un de l’autre. Ils s’interrogent mutuellement sur leur langue, leur mode de vie, leurs habitudes… N’avez-vous pas l’impression, pourtant, que Juifs et Arabes se connaissent aujourd’hui de mieux en mieux?

Non. De moins en moins. La phrase que l’on entend le plus en Israël, depuis l’assassinat de Rabin, c’est : « On ne continue pas le processus de paix parce qu’il n’y a pas de partenaire dans   l’autre camp ». En filigrane cela signifie: il n’y a personne de l’autre côté. Nous souffrons de tant de préjugés! La première rencontre avec un Palestinien, Liat la fait avec l’appartement de ‘Hilmi. C’est un jeune homme de moins de trente ans, il a passé huit ans loin de sa mère et de sa maison, il vit seul, il a son studio d’artiste chez lui; ça ne peut pas être un appartement soigné et propre. Mais j’avais peur, en le décrivant, de tomber dans les préjugés israéliens à l’encontre des Arabes, et inversement. J’avais tant d’obstacles de ce genre!

 

Vous êtes-vous censurée?

Pas vraiment, mais j’ai dû être prudente. Il y a cette scène où, au retour d’un week-end chez des amis, Liat et ‘Hilmi repartent en voiture, fâchés après une dispute. Liat l’insulte intérieurement en égrenant tous les stéréotypes que les Israéliens collent aux Palestiniens: leur sens de l’honneur, leur tendance à la victimisation, à se poser toujours en perdants… J’ai adoré écrire cette partie. Car je peux être exactement comme ça: très tolérante et ouverte aux autres, et en même temps très primitive si je suis énervée.

 

Avez-vous eu des réactions de la part de lecteurs Arabes à votre livre?

Oui. J’ai envoyé mon manuscrit à des amis palestiniens citoyens d’Israël, comme Sayed Kashua, mais aussi à Gaza et dans les territoires. Ils m’ont donné l’assurance que ‘Hilmi était non seulement authentique mais aussi attachant. Aux yeux du ministère de l’Education, c’était précisément là le danger pour les jeunes Israéliens, qui sont élevés avec l’idée que les Palestiniens sont tous des terroristes ou des ignares: des caricatures. La réaction la plus enthousiasmante que j’ai reçue est venue d’un intellectuel de l’Université de Bir Zeit, qui a trouvé ce livre important. Pour moi, c’est un miracle. La preuve que l’intimité entre ‘Hilmi et Liat dépasse les enjeux politiques. J’ai dépeint deux moyen-orientaux capables de goûter la douce potion de la paix. Mais pour cela j’ai dû m’abstraire de la réalité, qui a énormément changé en Israël au cours des six dernières années. Le climat y est beaucoup plus sombre que lorsque j’ai commencé le roman. Malgré tout, je vis toujours en Israël et j’aime toujours ce pays. Mais si j’avais eu une idée du scandale qui allait entourer ce livre, je crois que mes doigts se seraient figés sur le clavier.

 

Sous la même étoile, Dorit Rabinyan, Editions Les Escales.