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octobre 2017

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Religion

Djerba et zarzis : le dernier carré des juifs tunisiens

Malgré les nouvelles menaces terroristes qui rodent dans le pays, les juifs tentent de survivre. Sous surveillance. Entre crainte et déchirements.

La création de l’État d’Israël en 1948, l’indépendance de la Tunisie en 1956, marquent les deux premières grandes vagues d’immigration. En 1961, environ 70 000 juifs avaient déjà quitté le pays. La Tunisie se vidait de ses juifs entre l’affaire de Bizerte (1961), la guerre des Six jours (1967), et la guerre de Kippour (1973). Reste un dernier carré : 1 000 juifs d’irréductibles à Djerba et Zarzis !

Les juifs en Tunisie ? Deux dates ! Deux chiffres ! 1948 : 105 000 juifs, 2017 : 1 500 juifs… Comment expliquer un tel exode des juifs tunisiens ? Douloureux pour certains, inexplicable pour d’autres… Un exode qui ne s’est pas fait d’un coup, mais par plusieurs vagues successives. Retour sur chacune de ces grandes dates de départs, souvent au gré d’événements politiques inattendus.

1948, création de l’État d’Israël. Aucun pays arabe ne veut le reconnaître. « C’est une réaction antisioniste généralisée dans le monde arabe sur laquelle se greffent, en Tunisie, trois problèmes : l’agitation nationaliste, la nationalisation d’entreprises, et l’arabisation de l’enseignement », écrit l’historienne tunisienne Olfa Ben Achour, auteure d’une thèse sur « l’émigration des Juifs de Tunisie de 1943 à 1967, un phénomène complexe ». Nombreux sont les juifs tunisiens qui veulent partir, mais ils ne savent pas comment. Un « sauveur » inattendu se présente : une organisation connue alors sous le nom de « Aliyah Bet » qui veut organiser des départs pour Israël.

À cette époque, c’est vrai, les autorités françaises ne lui avaient pas accordé de statut légal, mais elles fermaient les yeux sur ses activités tant que ses agents faisaient preuve de discrétion. Plus tard, l’Agence juive prendra le relais, la France ayant finalement préféré un organisme officiel. Ainsi, entre 1948 et 1950, 8 564 juifs quittent la Tunisie pour aller s’installer en Israël. « Leurs départs sont le résultat d’un long processus alliant foi et idéal politique qui a commencé à germer à la suite de la déclaration Balfour pour devenir à maturité au lendemain de la création de l’État d’Israël », précise Olfa Ben Achour. La communauté juive bénéficie alors de conditions favorables à son essor jusqu’en 1954. Deux écrivains, Raoul Darmon, et Albert Memmi, remportent le Prix de Carthage. Et Yom Kippour est proclamé jour férié par Lamine Bey (septembre 1954).

À l’approche de l’indépendance de la Tunisie, en 1956, des juifs envisagent à nouveau de partir. « 4000 juifs partent la semaine prochaine pour Israël. Le ghetto se vide lentement et chaque boutique abandonnée par un juif lentement se remplit d’arabes », écrit Albert Memmi dans son Journal (1), le 3 juillet 1956. Mais, encouragés par l’esprit d’ouverture démontré par le gouvernement nationaliste, beaucoup de juifs renoncent à partir. D’autant que le gouvernement nomme deux ministres juifs, Albert Bessis, ministre de l’Urbanisme dans le gouvernement Tahar Ben Ammar (55-56), remplacé, plus tard, par André Barouch (en avril 1956). Au total, entre 1948 et 1956, 14 000 juifs quittent la Tunisie. Il en reste alors 80 000, quand surgissent de nouvelles inquiétudes pour leur perspective d’avenir. Cette fois, pour des raisons essentiellement économiques.

La mise en coopérative de l’économie, qui impose aux patrons juifs d’avoir un associé musulman, est mal ressentie par eux. « C’était terrible pour nous de partager un pouvoir dans notre propre affaire », se souvient encore, avec amertume, un ancien commerçant installé aujourd’hui à Paris. Puis, la récession économique s’est installée « avec ce qu’elle a généré comme restrictions tant au niveau de la circulation des personnes que des capitaux, voire un certain favoritisme musulman », commente objectivement Olfa Ben Achour. Mais, c’est surtout le brutal et surprenant ultimatum lancé aux juifs tunisiens par Ahmed Mestiri, secrétaire d’État à la Justice, le 12 juillet 1958, qui les incite à partir massivement : « S’il y a des gens qui gardent une certaine nostalgie du Protectorat, ou qui restent ici mais transfèrent ailleurs leurs capitaux et leurs entreprises, ou encore qui rêvent de la terre promise et tournent leurs regards vers Israël, Eh ! Bien ! leur dit-il, nous leur disons qu’il vaut mieux – pour eux comme pour la Tunisie – qu’ils partent, et nous ne les empêcherons pas de partir. »

La crise de Bizerte (juillet 1961) relance à nouveau cet exode. Pendant 4 jours, la France et la Tunisie se font la guerre. Bourguiba veut récupérer la base aéronavale de Bizerte. De Gaulle refuse. Bourguiba s’énerve. Il isole Bizerte en coupant son ravitaillement. De Gaulle finit par céder en fixant une date de départ. Mais la rupture des relations franco-tunisiennes inquiète les juifs. 4 500 juifs finissent par partir avec le droit d’emporter seulement un dinar par personne ! 5 ans plus tard, surgit la guerre des Six jours (6 juin 1967). Ses répercussions apportent un coup fatal à la continuité de la présence juive en Tunisie.
L’incendie et le pillage de la Grande synagogue de Tunis provoque une véritable grande vague de départs. Une vague qui s’intensifiera avec la guerre de Kippour (octobre 1973), la fermeture des écoles de l’ORT (1974) et celle de l’Alliance, deux ans plus tard. En 1982, l’OLP s’installe à Tunis, et trois ans plus tard, le raid israélien contre le siège de l’OLP, installé à Hammam Chatt, suscite un fort sentiment anti-israélien parmi tous les Arabes, y compris les Tunisiens. Combien de juifs sont partis entre 1956 et 1967 ? Difficile à chiffrer mais il restait, à l’arrivée au pouvoir de l’ex-président Ben Ali, en 1987, environ 5 000 juifs.

Le président tunisien apparaît plutôt bienveillant à l’égard des juifs. « Les juifs tunisiens sont des citoyens à part entière et ceux qui sont partis peuvent revenir dans leur pays librement pour s’y installer ou pour passer des vacances », affirme-t-il dans un discours, en 1992. Du coup, cimetières juifs et synagogues sont restaurés. Le pèlerinage de la Ghriba reprend en 1995. Les années passent tranquillement. Jusqu’au coup de tonnerre du 14 janvier 2011 : Ben Ali est destitué, et la « révolution du Jasmin » s’installe.

Ennahdha, au pouvoir, fait fuir les juifs. Les appels à exterminer les juifs lancés par Ismaïl Haniyeh, premier ministre de Gaza, lors de sa visite en Tunisie, en 2012, les inquiètent. « J’ai fait le deuil de la Tunisie, confie un célèbre ami de la Tunisie qui veut garder l’anonymat. Très difficilement, car j’y étais très attaché, encore maintenant. Mais c’est la fin d’une époque qui a été douloureuse pour nous. La Tunisie, pour moi, est aujourd’hui un autre pays. »

Après une âpre lutte de trois longues années, et de nouvelles élections, Ennahdha, certes est toujours au pouvoir, mais il le partage avec le parti du président Béjir Caïd Essebsi. Le processus de reconversion d’Ennahdha en un parti républicain est entamé. Mais le doute demeure. Ici ou là, quelques dérapages sont à signaler. Comme celui d’Asma Abou El Hana, députée du parti au pouvoir, Ninaa Tounès, s’est écriée, lors d’un débat à l’Assemblée nationale, le 24 janvier 2017, sur les terres abandonnées par les juifs au lendemain de l’indépendance de la Tunisie : « Les juifs ? Que dieu vous en préserve ! » Reconnaissant une « erreur inconsciente », elle s’est excusée auprès d’Avishay Hattab, représentant de la communauté juive.

Mais Béjir Caïd Essebsi, qui compte beaucoup d’amis juifs, veut redresser l’image de la Tunisie. Il encourage toute initiative qui met en valeur l’apport des juifs tunisiens. Ainsi, l’historien et doyen de l’université de Tunis La Manouba, Habib Kazdaghli – qui fut la cible d’attaques récurrentes des groupes islamistes – projette de créer… un musée national des juifs de Tunisie. « Pour montrer, explique-t-il, les différentes facettes d’une histoire plurielle dans laquelle l’identité tunisienne s’est forgée.

Les 24 et 25 février, il a organisé un séminaire pour dresser une liste des recherches entreprises en Tunisie sur l’histoire des Juifs. « Certains de mes étudiants, ajoute-t-il, ont travaillé sur divers sujets, les départs des juifs de 1945 à 1967, sur les rabbins, sur les élites juives, le patrimoine juif tunisien en exil, le patrimoine des juifs, ou leurs vêtements. » Salma Elloumi Rekik, ministre tunisienne du Tourisme, soutient ce projet qu’elle juge réalisable « car les juifs de Tunisie ont une longue histoire depuis la haute Antiquité qui mérite d’être conservée, connue, étudiée et transmise aux générations futures. »

Ce musée sera le bienvenu pour recevoir le dernier vestige – une magnifique porte, ornée de chandeliers gravés dans le bois – de la dernière synagogue de la Hafsia, rue Achour, et qui vient d’être transformée en café. Comme la Grande synagogue du même quartier, délaissée, fut transformée en école primaire. Où sera installé ce musée ? « La vocation de ce musée étant nationale, il conviendrait de l’installer à Tunis », suggère Habib Kazdaghli. « Au-delà du petit nombre de juifs qui restent à Tunis, les juifs sont bien présents dans nos mémoires et nos souvenirs », affirme de son côté Abdelkrim Allagui, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Tunis, auteur d’un livre sur les juifs et les arabes en Tunisie (2).

Et il ne s’arrête pas de les énumérer « pour sa cuisine, son couscous, ses épices, la Boukha, sa musique, bref, du kif, du bon vivre ensemble qui symbolise la paternité, la connivence au-delà des déchirements et des événements ». Il rappelle, avec émotion, « sa veillée de bougies devant la grande synagogue de Tunis en présence du vice-président du Parlement » pour la mort de Yohav Hattab, 21 ans, fils du grand rabbin de Tunis, Battou Hattab, tué dans l’Hyper Cacher de Vincennes, le 9 janvier 2015, après avoir tenté de désarmer le terroriste.

Ce n’est pas tout. Le gouvernorat de Tunis vient de s’engager à redoubler d’efforts pour réhabiliter le cimetière juif du Borgel. Inauguré en 1894 par le grand-rabbin de Tunisie, ce cimetière regroupe plus de 20 000 tombes (Georges Adda, Serge Adda, Albert Bessis, le chanteur Cheikh El Afrit, de son vrai nom Israël Rosio, le général Valensi – seul général juif –, la chanteuse Habiba Msika, et Rabbi Hai Taieb).

« Le cimetière du Borgel est le livre d’histoire des juifs de Tunis, dont chaque tombe est une page », dit Jo Krief, militant de la sauvegarde du cimetière. « Ceux qui ne peuvent faire le deuil de notre présence en Tunisie, sont forcément pessimistes. Or, c’est fini, on est parti, on ne reviendra pas. Par contre, il faut prendre acte de ce qui s’esquisse dans quelques – rares – pays du Maghreb, de réhabiliter notre patrimoine et notre présence », commente Sonia Fellous, chercheuse socio-anthropologue au CNRS et coordinatrice d’un livre magnifique sur le cimetière du Borgel (3).

Enfin, les juifs tunisiens sont aussi honorés. C’est au cours d’une cérémonie officielle, le 22 avril 2016, à l’ambassade de Tunisie à Paris, qu’ont été décorés de l’ordre du Mérite, Guy Sitbon, l’historienne Lucette Valensi, Nine Moati, Béatrice Slama, Michel Boujenah, Claude Nataf et Serge Moati. René Trabelsi, « enfant de Djerba, » patron d’une agence de voyages Royal First Travel a, lui, reçu le 25 janvier 2017 la médaille de la ville de Monastir, dans les bureaux d’Habib Bourguiba. « Un vrai Tunisien patriotique qui mériterait d’être ministre du Tourisme », a déclaré le ministre du Transport, Anis Guedira, en lui remettant cette médaille. « Vous voyez toutes ces initiatives encourageantes, souligne Khlifa Attoun, vice-président de la communauté de Tunis, et homme d’affaires, c’est pour cela qu’on ne souhaite pas partir ».

Si, à Tunis, la petite communauté, environ 250 personnes, s’effrite et songe plutôt à partir, celles du sud tunisien – Djerba et Zarzis – sont fortement enracinées. Incroyables ces Djerbiens ! Malgré les guerres, les invasions, la succession des régimes, sans perspective d’avenir, ils ne veulent rien entendre : ils ne partiront pas ! Ils s’accrochent à leurs traditions, à leur histoire ancienne où quelques milliers de juifs avaient trouvé refuge à Djerba après la destruction du temple de Jérusalem en 587 av. J-C.

Ils sont aujourd’hui un millier – 900 à Djerba, 104 à Zarzis – à former le dernier bastion d’irréductibles ! « Oui, on veut rester ici, et alors ? Nous sommes chez nous à Djerba ! Il n’y a aucune raison qu’on parte », s’énerve David, un jeune bijoutier, tout fier de perpétuer la tradition familiale du commerce de l’argent et de l’or, ajoutant, en pointant le doigt vers le ciel, « sachez, Monsieur, qu’ici nous n’avons jamais été persécutés ! »

Sans cesse sollicités, ils refusent farouchement de partir. « Nombreux sont les gens qui leur ont fait des propositions, ils font toujours le choix de rester », tente d’expliquer Gabriel Kabla, Djerbien de naissance, et infatigable ambassadeur de son île. « Je ne quitterai jamais Djerba, surenchérit avec conviction sa sœur Annie Kabla, qui vit toujours à Djerba, et pour plusieurs raisons. Outre le fait que j’y sois née, grandie, et vécu mes plus beaux moments, j’aime par dessus tout cette île. »

Comment se fait la cohabitation ? « Avec des hauts et des bas, répond Sonia, 23 ans, elle aussi née à Djerba. Nous avons de bonnes relations avec nos voisins. On se respecte, on discute, et c’est tout. Quand nous parlons d’Israël ou des Palestiniens, je leur réponds : « Écoutez, ça, c’est un disque rayé ! Arrêtez de tout mélanger. Ici on n’est pas en Palestine, et ma patrie c’est la Tunisie. Moi, je suis djerbienne et pas palestinienne ». »

Et pourtant, derrière cette unité de façade, on décèle des angoisses et quelques inquiétudes. Le dernier incident, survenu le 16 février 2017, a ébranlé cette sérénité affichée. Harry Bitan, un restaurateur installé à Houmt Souk, s’est vu imposer la fermeture de son restaurant Oscar par des extrémistes religieux, sous prétexte qu’il servait de l’alcool dans un pays musulman. Un autre incident, avril 2016, avait suscité des réactions : des images montrant les élèves du bac technique, d’un lycée secondaire, déployant une banderole illustrant la croix gammée, avaient circulé sur les réseaux sociaux. « Les Tunisiens de confession juive se sentent en danger et ils ont vraiment peur », avait déclaré Yamina Thabet, présidente de l’Association tunisienne de soutien aux minorités, jeune femme musulmane, brillante et courageuse, quand, en octobre 2013, avec Ennahdha au pouvoir, c’est vrai, elle dénonçait déjà trois incidents graves qui avaient visé la communauté.

Aujourd’hui, un dispositif sécuritaire – policiers en uniforme et en civil, caméras de surveillance, détecteur de métal – est constamment déployé. Au moment du pèlerinage annuel de la Ghriba, dans le quartier de la Hara Sghira, la plus petite des deux enclaves juives de Djerba quadrillée par onze synagogues, les mesures sécuritaires sont renforcées par l’appui d’un hélicoptère. Les pèlerins allument des bougies dans le sanctuaire et placent des œufs couverts de vœux manuscrits dans une crypte creusée dans la synagogue. Des fêtards chantent, mangent du couscous au poisson et boivent de la boukha, liqueur de figue.
Ces festivités avaient été annulées en 2011, lors de la révolution. Elles ont été rétablies par le gouvernement actuel qui érige la communauté en symbole de stabilité. L’année dernière, Abdelfattah Mourou, vice-président de l’Assemblée des représentants du peuple avait déclaré « que la Tunisie protège sa population juive. Une culture unique mène au radicalisme. Une société multiculturelle nous permet de nous accepter les uns les autres. »

Reste un nouveau problème : l’infiltration de groupes terroristes de l’État islamique, à la frontière libyenne, à une heure de route au sud de Djerba. « Bien sûr que cela nous fait peur reconnaît Yossef, un Djerbien. On a commencé à sentir le danger avec l’arrivée au pouvoir d’Ennahdha. Il y a eu un petit changement. J’ai peur pour mes enfants. De toute façon, ici, c’est ma patrie quoiqu’il arrive. D’ailleurs beaucoup ont compris. Aller en France, ou en Israël, ou n’importe où, ce n’est pas la bonne solution. Je suis là, je suis bien. C’est tout. Point barre ! »

À la Hara Kebira, c’est vrai, rien n’a changé. Il suffit de rentrer dans une yeshiva pour voir les femmes s’affairer aux tâches ménagères alors que les adolescents psalmodient le Talmud. Rien ne différencie cette école talmudique d’une maison arabe, si ce n’est les mezouzot (rouleaux de parchemin qui attirent la protection divine) fixées au linteau des portes. « Nous ? Peur ? Pas du tout ! réplique avec force, Lydia, 23 ans, institutrice. Des salafistes travaillent dans la bijouterie, avec nous, depuis des années. On se connaît trop bien et nous nous respectons. Les seuls qui nous menacent sont une poignée de salafistes djihadistes qui ne sont rien d’autre que des terroristes ».

Pour Mikhaël, 45 ans, 4 enfants, et qui a renoncé à sortir avec la kippa, ce n’est pas des Djerbiens qu’il a peur « avec qui nous vivons depuis toujours dont j’aurais peur, mais des gens qui ne seraient pas d’ici et qui ne nous connaîtraient pas. On ne sait pas comment ils réagiraient ».

Eliyahou Soufir, président de la communauté juive de Zarzis – 24 familles, soit 104 personnes – confirme que dans sa ville « la situation est calme » mais il reconnaît que sa communauté a perdu quelques fidèles depuis la révolution de 2011. « Quelques départs seulement. 5 ou 6 familles, mais très peu, précise-t-il sur le bout des lèvres pour ajouter que la grande majorité est restée et continue à vivre et à travailler comme d’habitude. Nous sommes des juifs pratiquants. Mais nous parlons arabe à la mai- son. Ma fille, 20 ans, est à l’Université de Tunis ou elle fait des études d’informatique. On se marie entre Djerbiens ».

« Finalement, ces juifs de Djerba sont des résistants. Ce sont eux qui vont perpétuer les juifs de Tunisie », analyse Jean-Pierre Liscia qui vit à Tunis où il a créé, en 2005, l’équipe féminine de foot. « Ceux qui restent aiment Djerba ,surenchérit Annie Kabla. Ils se sentent avant tout Djerbien. Et Tunisien. Ce qu’il y a de nouveau, c’est qu’ils n’ont plus peur. Ils disent ce qu’ils pensent. Leur parole s’est libérée. Ils expriment ce qu’ils ressentent. Les Djerbiens sont des gens calmes. Certes, il y a quelques groupes de salafistes mais ils sont plutôt calmes. Ils ne sont pas animés par la même violence qu’ailleurs. »

Malgré cette nouvelle menace terroriste qui rode dans le pays, les juifs tentent de survivre. Sous surveillance. Entre crainte et déchirements. « Le racisme ou la méfiance existe partout, mais ici, au moins, on se connaît et on finit par accepter l’autre, aussi différent soit-il, parce qu’il est un peu le « notre » confie Annie Kabla. Les juifs de Djerba, certes une petite poignée, sont restés parce qu’ils considèrent ce pays comme le leur. Parce que la culture que nous partageons, gastronomie, musique, arts, éducation, et mode de vie, est la même et nous nous sentirons finale- ment des étrangers ailleurs ». Une belle profession de foi.

Mais sera-t-elle entendue ?

 

(1) Albert Memmi, Tunisie, An I (CNRS Éditions). Il tient un journal, plein d’anecdotes inédites de la révolution tunisienne à l’indépendance (1955-1956).

 

(2) Juifs et Musulmans en Tunisie. Des origines à nos jours (Édition Tallandier). Une histoire des juifs tunisiens depuis leur arrivée à Djerba, il y a plus de 2000 ans jusqu’à l’apogée de Bourguiba et l’inévitable Alyah collective depuis l’indépendance de la Tunisie

 

(3) Un livre vient de paraître : Le cimetière du Borgel de Tunis. Un patrimoine en péril (Éditions Glyphe). Préface de Lucette Valensi. Nombreux articles notamment de Bernard et Jean-Pierre Allali, Sophie Bessis, Claude Hagège, Habib Kazdaghli, Jo Krief.