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Le Billet de Alexandre Adler

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mai 2017

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Quelle actrice incarna le mieux à l'écran la mère juive contemporaine ?

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Religion

Diasporama en arborescence

En dehors de la Russie et de la Turquie, il ne reste plus de juifs dans le monde musulman, hors Maroc, que totalement résiduels et individuels. Mais dans cet état des lieux, on ne saurait oublier les Anoussim, marranes et autres tribus perdues.

 

Juifs dans le monde arabe, il s’agit là d’un sujet érudit et capital de notre histoire commune avec l’islam. Si le point de départ de ce processus historique demeure encore controversé (probablement vers 450), son point d’arrivée curieusement, semble ne faire aucun doute : il n’y a plus aujourd’hui qu’une toute petite communauté résiduelle juive dans le monde de l’islam, et cette communauté est vouée à disparaître réelle- ment dans les années 2017-2022 qui s’annoncent déjà.

Qui sont encore ces juifs ? Tout d’abord, ce n’est pas là le moindre des paradoxes, les quelques dizaines de juifs iraniens qui ont décidé ou subi le fait de rester dans l’État khomeyniste, tout de suite après l’échec du parti de la République islamique de l’Ayatollah Behechti, qui avait bel et bien envisagé leur éradication totale vers 1980. Mais après son élimination brutale, les « hodjatiehs », qui représentent l’intégrisme le plus violent chez les islamistes iraniens, ont été critiqués de l’intérieur par des dignitaires importants de l’islam chiite. Lesquels ont convaincu assez rapidement Khomeyni de surseoir à toute persécution ouverte et d’infliger aux juifs iraniens restants la comédie de leur soumission volontaire et consciente à un régime islamique qui, fidèle à la lettre de la Charia, les accepte en tant que « religion du Livre ». Elle n’interdit, plus ou moins sévèrement selon les périodes, que leur lien supposé avec l’État d’Israël et surtout avec la nombreuse diaspora d’origine juive iranienne qui se retrouve en grand nombre, mais curieusement mêlée au reste des Iraniens, à Los Angeles et en Californie.

Depuis lors, nous avons assisté de la part du leader des libéraux, le président Rohani, à des déclarations apaisantes et symboliques sous la forme de l’érection d’un petit monument consacré au sacrifice des « soldats juifs de la République Islamique » tombés pendant la guerre contre l’Irak. De tels soldats existent-ils vraiment ? Cela n’aurait en tout cas rien d’impossible que l’État iranien, pratiquant dans les années 1970 la levée en masse, ait fait porter l’uniforme à quelques appelés juifs comme il l’a fait constamment avec ses malheureux citoyens arméniens dont plusieurs furent en effet victimes des combats auxquels ils participaient, plus ou moins volontairement.

Mais la volonté de tirer cet épisode en pleine lumière était un geste calculé de Rohani destiné à la consommation extérieure, et d’une certaine manière, à envoyer un message direct à Netanyahou que l’Iran des libertés, l’Iran dominant demain, faisait grand cas du soutien dialectique que l’État d’Israël lui avait assuré contre l’Irak de Saddam au moment le plus difficile de 1979 à 1982, même si le scandale de l’Irangate allait interrompre ce fragile début de dialogue.

Pour le reste, il ne fait guerre de doute que sans un changement politique fondamental, auquel aspire toujours aussi clairement la majorité des Iraniens, les derniers juifs d’Iran choisiraient volontiers, à leur tour, la poudre d’escampette, maintenant autour de zéro ce semblant de population juive qui, il est vrai, dispose toujours de ses synagogues, de deux députés institutionnels au Majles, dont le légendaire Darius Mechkat qui est un véritable héros dissimulé et discret d’Israël.

Tout à côté, et maintenant pour des raisons presque opposées, la Turquie a pris garde de préserver autant qu’elle le pouvait la communauté juive autrefois florissante qui se rassemblait de plus en plus dans le seul Istanbul. Certes, de nombreux juifs de la ville diffèrent encore le moment décisif. Mais celui-ci ne fait guère de doute. À côté des nombreux juifs d’Istanbul, qui depuis le ralliement djihadiste d’Erdögan ont fait le choix délibéré de quitter le territoire, les décisions prises presque unanimement dans la communauté, consistent en réalité à encourager le départ des enfants, voire des adolescents pour d’autres destinations plus hospitalières. La rapidité de la liquidation financière parfois très importante de ce qui reste des avoirs turcs dans le nouveau régime néo-ottoman et dictatorial qui se peaufine jour après jour ne sera donc ici qu’une question d’opportunité et de rapports de force. Il est possible que la défaite en rase campagne d’Hillary Clinton et de son Secrétaire d’État, le renégat juif John Kerry, permette à brève échéance l’adoption du compromis russo-turc, que Washington semble à présent favoriser par pragmatisme.

Dans ces conditions, une pression supplémentaire qui deviendrait celle de l’Amérique comme de la Russie en faveur des juifs de Turquie permettrait sans doute d’accélérer le processus, au moins jusqu’au renversement et à la chute d’Erdögan, lequel n’est plus à l’ordre du jour depuis la dissociation effective de l’État turc et de Daesh, intervenue grâce à la pression russe voici deux mois.

Mais en dehors de la Russie et de la Turquie, il ne reste plus de juifs dans le monde musulman, hors Maroc, que totalement résiduels et individuels. Certaines femmes mariées, parfois divorcées, demeurent juives dans des pays comme la Syrie, la Jordanie, l’Égypte, ou bien sûr la Libye, avec le cas unique de la mère de Kadhafi qui avait divorcé de son mari juif pour se réfugier dans les bras d’un protecteur musulman, qui d’ailleurs ne la força pas à la conversion. De tels cas se présentent aussi en Algérie, où l’on en parle fort discrètement.

Il existe encore en Tunisie à côté des rarissimes juifs tunisiens, qui, à la chute de Ben Ali, avaient unanimement choisi de se soustraire au nouveau « printemps arabe ». Mais il demeure par exemple sur place le modérément célèbre Bismuth, un militant communiste de la première heure, lié dès sa jeunesse à Bourguiba et que Ben Ali, peu avant sa chute, essayait encore de présenter comme son « partisan juif », bien que le judaïsme ait été, sous toutes ses formes, le cadet des soucis de Bismuth et consorts, dont le dévouement fanatique au parti communiste tunisien excluait toute véritable solidarité juive. Toujours là, Bismuth est pourtant le bienvenu, faute de mieux et avec le pardon des offenses que tout juif digne de ce nom se doit d’accepter.

 

Prévenir l’antisémitisme

La situation est assez proche au Maroc, où l’on remarque les soucis constants du Roi Mohammed VI et de son entourage de tout faire, quoi qu’il arrive, pour prévenir l’antisémitisme marocain. Ce point est apparu tout de suite comme non négociable, malgré la cooptation des islamistes au gouvernement avec, il est vrai, un personnage, Abdelilah Benkirane, dont le nom d’origine est incontestablement juif et la dissociation de l’aile militante des Frères musulmans, lors de l’assassinat du socialiste Omar Ben Jelloun au début des années 1980, ne fait elle-même aucun doute. Mieux même, Mohammed VI a tenu, juste avant la cooptation de Benkirane, de proclamer une nouvelle loi qui maintient la double nationalité marocaine pour tous les juifs marocains qui en font la demande, la plupart citoyens d’Israël mais aussi de la France et du Canada.

Dès lors, tous ceux-là, y compris notre directeur bien aimé, sont invités à jeter un bulletin dans l’urne en cas de consultation nationale. Loin de s’y opposer par principe, Benkirane a presque surenchéri sur cette loi en la considérant comme bienvenue. Quant aux juifs marocains proprement dits, qui demeurent regroupés essentiellement à Casablanca, ils mènent sur tous les plans, politiques, civils et religieux une vie à peu près normale. Il n’empêche que beaucoup se soucient de l’antisémitisme et de l’islamisme marocains à la base de la société, et choisiraient, eux aussi en majorité, une petite distance respectable avec le Maroc contemporain, dont on conserve le sentiment que tout dépend de la politique des élites du Maghzen.

 

Les nouveaux Anoussim

Mais à côté de ces juifs proprement dits, dont les existences précaires et résiduelles ne sont à présent que la survivance nécessaire sur le plan politique d’une vieille histoire qui n’a plus rien à voir avec celle-là, il demeurera néanmoins dans ce monde de l’islam un problème tout à la fois passionnant et crucial de l’histoire juive : celui des Anoussim. Des convertis plus ou moins volontaires et plus ou moins de fraîche date, dont la présence depuis le Maroc jusqu’à l’Ouzbékistan constitue à elle seule une problématique importante. Pourquoi est-elle importante ? Parce que le judaïsme s’est déjà trouvé une première fois confronté à ce défi, celui d’une population convertie de force au catholicisme hispano-portugais et néanmoins désireuse, avec des attitudes contradictoires de maintenir des liens avec le judaïsme.

Contrairement à la légende dorée qui a eu longtemps cours chez nos chroniqueurs, il est évident que 90 % des juifs présents dans la péninsule Ibérique après 1492 ont accepté de se faire chrétiens et ont opté pour le statut éminemment flou et complexe de « marrane ». Les quelque survivants et juifs héroïques qui ont accepté de fuir, souvent dans la menace pour leur existence, essentiellement en terre d’islam, n’étaient qu’un petit reste du judaïsme sépharade. Qu’en est- il advenu par la suite ? Après une courte période de bonne entente tactique, les juifs d’Espagne ont commencé à rechercher de nouveaux rapports avec la diaspora sépharade qui venait de naître. On sait, par exemple, qu’à Tanger, en face du Détroit, les marieuses professionnelles acceptaient la parole de leurs collègues pseudo-chrétiennes de Séville qui pouvaient le cas échéant leur assurer que telle famille choisirait de marier discrètement sa fille hors d’Espagne, essentiellement par refus de tout mariage mixte. Mais ailleurs, les cas

sont plus complexes. C’est le cas de marranes longtemps résignés à une identité « judéo-chrétienne », mais qui se trouvent subitement confrontés à une vague de persécution de l’Inquisition et choisissent alors la fuite salvatrice et la rédemption en terre d’Israël. Cette première affaire ne fut pas toujours simple, puisque revenu au judaïsme, à Safed même, les juifs réellement exilés d’Espagne en 1492 affectaient encore de qualifier de « marranes » ces Anoussim pourtant rentrés dans le giron. Et les controverses allaient bon train pour savoir à quelles punitions leurs apostasies récentes allaient être soumises.

Dans la plupart des communautés, il s’agissait d’un « soufflet » que le nouveau rescapé devait subir en expiation de ses péchés antérieurs. Il va de soi que ces mesquineries et ces mauvais traitements indignes de la Torah ont contribué à durcir dans leur opposition un certain nombre de ces victimes : les parents de Spinoza, sortis du jour au lendemain d’un séminaire jésuite portugais ou encore leurs cousins les banquiers Caceres durent-ils accepter cette indignité ? Le résultat est déjà visible, dans les communautés juives de Hollande et de Turquie, avec l’émergence d’une conscience marrane qui, tout en se réclamant avec indignation de son judaïsme réel, évolue par la barbarie du traitement qu’on lui réserve, vers une forme de parajudaïsme sublimé et de mauvais esprit. Cette attitude est exactement celle de Spinoza.

Mais aussi de tant d’autres esprits forts passés par cette épreuve si complexe. Très vite aussi était créée de la sorte une masse critique de « marranes » qui, « volontairement de leur plein gré » choisiront, d’abord en Turquie puis en Hollande, de « quitter le judaïsme » en ajoutant foi à la conversion extorquée sous la contrainte de Shabbtaï Zvi par les autorités musulmanes.

Certes les Ottomans n’avaient rien à voir avec l’Inquisition. Mais ils ne pouvaient non plus admettre la propagande messianique hystérique de Shabbtaï et de son gourou Nathan de Gaza. Ils lui enjoignirent donc, par cet aveu de conversion tout à fait unique et singulier, de se taire une bonne fois pour toutes. Ce qu’il fit. Mais ses nombreux adeptes, d’abord à Istanbul puis pour un certain nombre en Hollande, eurent une tout autre attitude. Ils continuaient de pratiquer entre eux une forme de judaïsme, et pour certains encore la pratique de l’hébreu, tout en affirmant à l’extérieur leur conformité à l’islam (ou bientôt ailleurs en Europe centrale à la chrétienté) qui ne correspondaient en rien avec leurs convictions véritables.

Mais celles-ci, résultat d’une haute folie, telle que les terribles tribulations de notre peuple les conduisait à magnifier le mensonge et à pratiquer une théologie très curieuse fondée sur une sorte de sacrifice collectif au nom d’Israël qui comprenait aussi une volonté délibérée de rupture avec les lois explicites de la Torah, y compris pendant tout un temps, les pratiques de sexualité collective, qui faisaient évidemment frémir l’horreur nos rabbins confrontés à ces récits.

L’un de ces sabbatéens, formé à Istanbul, l’ashkénaze Jacob Frank s’efforcera à son tour de créer une communauté parallèle à partir de Francfort. Mais là, bientôt, son évolution sera différente. Ses partisans abandonnent très vite toute référence ouverte à Shabbtaï et à tout crypto-judaïsme, préférant, dans une démarche individuelle, se dire chrétiens d’une parfaite orthodoxie. Cette christianisation violente est-elle à prendre pour argent comptant ?

Pas tout à fait. Car certains de ces sabbatéens choisirent en revanche de rester juifs, tout en prêchant des hérésies de plus en plus curieuses. Bientôt expulsés du corps de la communauté avec Jacob Emden qui prétendit se démettre, certains d’entre eux, décidèrent un retour sincère à la vie communautaire, ce qui est le cas, par exemple, de Meïr Amschel Rothschild. Et les autres ne laissent pas de demeurer mystérieux : le grand poète polonais Mickiewicz dont le philojudaïsme ressort dans toute la prose, ne fit pas éternellement mystère de sa propre origine sabbatéenne. Sabbatéenne chrétienne, mais peu observante de la foi catholique l’était aussi Marie Curie qui s’engagea toute sa vie dans la lutte contre l’antisémitisme et poussa sa fille Eve à épouser un juif, avant de choisir Frédéric Joliot.

 

Étrange sabbatéisme

De cet étrange sabbatéisme sont également issus de nombreux personnages, en Allemagne surtout, dont le patronyme juif évident ne fit pas bien vite obstacle à leur intégration, notamment pour d’évidentes raisons financières. Fait partie de ces cas étranges et litigieux le Maréchal Lewinski von Manstein, lequel fut au début de sa carrière militaire un adversaire résolu d’Hitler et un disciple empressé du chef clandestin de la « Wehrmacht noire », Schleicher, lequel fut tué pendant la nuit des longs couteaux. Adoptant un profil bas, Manstein fournira ensuite à Hitler le plan génial d’encerclement de la ligne Maginot en 1940, qui permit le triomphe des armées nazies sur la France et assurera pour la suite à Manstein une authentique paix sur le plan politique.

Pour autant, le même Manstein ira encore en 1943 convaincre Hitler qu’il n’avait aucune chance d’arrêter la guerre et le persuader de trouver une solution négociée avec les alliés. En raison de tout cela, Manstein fut épargné à Nuremberg et finit ses jours comme conseiller occulte de l’État-major américain, tout en prétendant, à de nombreuses reprises, qu’il avait essayé de faire son possible pour préserver les juifs survivants de l’Allemagne hitlérienne.

Une telle complexité de sentiments et de condition est-elle en train de se mettre en place dans le monde de l’islam sous la forme d’un néosabbatéisme ? La question mérite d’être posée quand l’on sait qu’en Ouzbékistan, par exemple, tout un groupe de juifs s’est converti globalement dans les années 1920, et qu’on retrouve ceux-ci, encore très soudés entre eux, à soutenir le pouvoir actuel de l’Ouzbékistan et à combattre les islamistes. Ces « chalas » qui sont plusieurs dizaines de milliers sont-ils une partie de ces nouveaux Anoussim que nous connaissons ? Le phénomène se retrouve aussi, bien entendu, dans le Maroc contemporain dans un processus prolongé de plusieurs siècles.

Dès l’expulsion des musulmans d’Espagne en 1492, suivie dans les années consécutives du départ forcé des « Morisques », ces musulmans convertis de fraîche date qui prolongeaient en réalité leur fidélité à l’islam, un nouveau milieu se crée au sein de la monarchie marocaine menacée de mort par la croisade de Charles Quint. Les Morisques expulsés d’Espagne, qui deviennent des combattants et des conseillers nombreux au Maroc et surtout au Cap Bon en Tunisie où ils tendent à se regrouper, créent avec les souverains alaouites une nouvelle culture musulmane hispano-mauresque qui considère les juifs expulsés notamment dans les villes impériales du Maroc comme des alliés naturels.

Bientôt, le sabbatianisme servira de prétexte pour engager individuellement ou collectivement de nombreux juifs à se convertir au même islam libertin que les souverains alaouites par connivence naturelle. Ce mouvement puissant est paradoxalement à l’origine de la renaissance de la communauté de Meknès. Dans cette ville plus traditionnelle, et où les chrétiens avaient été nombreux autrefois, toute une tribu véritable de juifs de Fès choisit de renoncer au prestige de la capitale, pour maintenir un judaïsme intransigeant, celui-là même qui a donné toute sa puissance de rayonnement intellectuel et moral au judaïsme marocain.

Mais les autres ? Il me faut ici évoquer l’histoire extraordinaire de Benami le sage. Fidèle par humanité et par amitié avec la famille alaouite, le juif Benami est alors l’objet d’une terrible persécution dans la brève période où Fès gémit sous l’occupation d’un fanatique qui veut exterminer toute la famille royale, les Chorfas, issus de la famille alaouite. On rapporte à cet assassin que Benami donna asile, dans sa maison, à l’un de ces Chorfas. Ce dernier force sa porte et manque en effet de s’emparer de la personne du fils du roi. Mais Benami s’interpose et, dans sa fureur et sa confusion, l’assassin égorge le propre fils de Benami qu’il avait pris pour sa victime désignée. Après quelques semaines de terreur, le groupe des assassins est anéanti et le roi alaouite récupère son fils grâce au sacrifice et au courage de Benami. Et le souverain lui déclare que sa famille est désormais la sienne mais qu’il lui demande de se convertir à l’islam.

L’histoire ajoute que Benami ne le fera pas lui-même mais que son fils cadet adoptera l’islam par solidarité avec son frère supplicié. Et désormais, les Benami sont une famille d’origine juive mais faisant partie de la plus haute aristocratie de l’islam marocain. Nombreuses seront, par sollicitation ou par calcul, des familles de ce type qui choisissent à leur tour la conversion dans la plus grande amitié des Alaouites. Citons bien sûr les El Kohen, assez récemment du reste, mais aussi de nombreux autres… dont les Benkirane.

 

Les Anoussim kurdes

Que pensent en réalité ces Anoussim marocains ? Beaucoup, pour des raisons de conformité sociale et d’appartenance aux élites, ne mettent aucunement en cause leur islamisation. Mais toutes, pratiquement sans exception, éprouvent une sympathie souvent non dissimulée, parfois plus hypocrite, pour les juifs et leur condition. Et cette communauté convertie ne constitue absolument pas pour le judaïsme normatif une véritable apostasie ou un reniement moral inacceptable d’une condition elle-même complexe.

Ajoutons qu’on ne retrouve pas, en dehors du Maroc, une telle communauté dont les membres éventuels se sont vite dissous dans la masse, en Algérie ou en Tunisie. Mais aujourd’hui, on constate de la même manière l’affirmation judéophile souvent même audacieuse des Anoussim kurdes. Les Kurdes descendent en effet pour partie des juifs du Caucase, eux-mêmes issus sans doute auparavant des « dix tribus perdues ». Les Kurdes seront convertis de plus en plus nombreux à l’islam mais sans se renier tout à fait. Le plus célèbre d’entre eux, le Mollah Barzani, est le descendant direct des grands rabbins des Kurdes qui adopte l’islam par tranquillité, au milieu du XVIIe siècle sans pour autant cesser de protéger les juifs du Kurdistan.

Cette attitude se poursuit jusque dans les années 1960 où ce sont des Kurdes et pas toujours par appétit de lucre qui se sont souvent porté volontaires pour permettre à des juifs irakiens égarés de franchir la frontière et de gagner la liberté, le plus souvent au Liban Et on ne sera nullement étonné de la sympathie active que l’entité kurde de plus en plus indépendante d’Irak observe vis-à-vis d’Israël. Avec son extraordinaire sens de l’intuition, Bernard-Henri Lévy a tout de suite compris cette judéophilie spontanée des juifs d’Irak et leur a assuré un soutien qui fait plein de sens. On retrouve la même judéophilie, souvent active, chez les Turcs chiites d’Azerbaïdjan qui ne font pas mystère de leurs lointaines origines juives, et en tout cas de leur sympathie totale pour Israël, que l’État azerbaïdjanais manifeste en tout cas maintenant avec enthousiasme dans sa politique quotidienne.

Le judaïsme normatif, après avoir longtemps observé un silence gêné sur tous ces phénomènes étranges, vient d’accomplir un mouvement tout à fait fondamental en reconnaissant enfin les Anoussim des Baléares, la sincérité de leur engagement juif et la nécessité de les traiter comme tels sans réticences. Depuis le XVIIe siècle en effet, les marranes des Baléares sont soumis à un statut très particulier qui dénie pour partie leur condition de chrétiens. Leurs noms et patronymes recensés dans un document secret connu du seul archevêque, ces marranes se trouvaient secrètement exclus de la prêtrise catholique, et soumis à des corvées de défense de l’île qui en faisaient des citoyens de seconde zone, implicitement non chrétiens.

Cette extraordinaire législation discriminatoire des Baléares a recréé au XIXe siècle un véritable judaïsme prosélyte local, dont l’histoire complexe et passionnante nous est racontée par l’un d’entre eux lequel, dans un roman de fiction, évoque trois frères dont l’un ne se veut que chrétien, l’autre maintient le marranisme et le troisième professe un judaïsme militant. Dans la réalité, ce sont ces marranes Baléares qui ont donné naissance aux familles les plus étonnantes de l’Espagne contemporaine, les Maura et leurs alliés les March.

Le patriarche de cette famille, Don Miguel Maura, sera le véritable Disraeli de la droite espagnole, la conduisant finalement à la défaite mais avec un panache admiré de tous et qui le conduisait à refuser de se dire catholique. Constancia, la fille de Miguel Maura, sera une militante communiste étonnante, apprenant elle-même le russe et devenant l’épouse du chef de l’aviation de la République espagnole qui finira sa vie en Union soviétique, Hidalgo de Cisneros. La soeur de Constancia, communiste elle aussi, épousera le jeune diplomate républicain Semprun, lui aussi communiste, et père de Jorge Semprun.

Par son grand- père, Miguel Maura que le roi avait fait « grand d’Espagne » la famille de Jorge Semprun, toute communisante qu’elle soit, reste liée à ce statut de grand d’Espagne que dans sa haute folie l’Espagne a fini par conférer au plus malheureux des siens mais aussi au plus riche puisque, autre marrane baléare, Joan March est aujourd’hui la première fortune du pays, et qu’il se garde bien de toute proclamation, un allié fidèle de la maison de Rothschild. Nous aurions donc bien raison dans cette recension de tirer un trait positif sur la complexité de notre destin et sur la possibilité mystique à laquelle croit toujours, par exemple, le rabbin Avihaïl à Jérusalem d’assurer, un jour prochain, le retour en notre sein des « tribus perdues », celles d’alors mais aussi celles d’aujourd’hui.