Emmanuel Macron à l’Arche : « Il y a un rejet de ce que la gauche propose »  |  François Fillon à l’Arche : « Je veux redonner l’espoir aux Français et agir sur tous les plans »  | 

Le dernier numéro

avril 2017

N° 665

Votre formule (abonnement annuel)

6 numéros par an

A partir du numéro

J'ai lu et j'accepte les conditions générales d'abonnement.

Que représente principalement pour vous Shimon Pérès ?

Loading ... Loading ...

Fiddler on the Night

Photo de Pauline Maillet

Gérald Garutti, auteur du bouleversant Haïm, à la lumière d’un violon, revient avec Petit éloge de la nuit, un spectacle autour de textes consacrés à la nuit et interprétés par Pierre Richard.

 

Restif de la Bretonne se promenait nuit après nuit pour nous faire découvrir le vrai Paris, les rencontres interdites et fantasmées ou les vérités simples et crues. Jean-Pierre Melville portait constamment son uniforme, un Stetson, des lunettes noires et une grosse caisse américaine. Et il part à l’assaut de la nuit pour au grand jour bleu partager les grands silences des samouraïs qui laissent le grand nombre pérorer sur les sujets sans importance. Les princes de la nuit, de Nerval à Bashung nous donnent rendez-vous avec le nouveau spectacle de Gérald Garutti, mettant en scène Pierre Richard. Car ce grand comique est bien plus. Comme son rôle dans Mangeclous en témoignait déjà. Celui d’un personnage aussi loufoque que profondément triste.

 

L’Arche : Pour reprendre Nerval, peut-on dire que la scène est une seconde vie ?

Gérald Garutti : La scène est une autre vie. Une vie qui est plus intensément vécue. Proust évoque la littérature comme la vie véritablement vécue. Je pense que le théâtre jouit d’une densité encore supérieure. Une vie de l’incarnation. Une vie de présence, où le sens se cristallise, se précipite en des corps, des mouvements. Où le temps a une densité supérieure. Plus qu’une seconde vie, c’est une vie élevée à la puissance 2.

 

Explorer la nuit, est-ce prendre le temps de discerner les gens et les lumières qui en valent la peine ?

Explorer la nuit, c’est d’abord explorer un continent intérieur, une part d’ombre. C’est prêter attention à d’autres dimensions, d’autres paysages. S’ouvrir à d’autres parts de soi et des autres. Aiguiser le regard et ne plus être dans la crudité du jour. Explorer les souterrains et secrets. C’est finalement une collection d’univers avec des nuits brûlantes, de solitude, de rencontres, de perdition… La nuit est un facteur d’ouverture des possibles, mêmes criminels, comme les nuits de Jack l’éventreur ou celles de Mr Hyde.

 

D’où vous vient cette passion pour ce que la nuit a à offrir ?

J’ai toujours vécu la nuit, aimé la nuit. Sous différentes formes, que ce soit l’étude, la création ou les rencontres. Une envie assez partagée de retenir la nuit pour la vivre jusqu’au bout. C’est donc pour moi un thème essentiel. Dans mes différentes réalisations, j’ai fréquenté toute une généalogie de poètes de la nuit. J’ai mis en scène Richard III, qui est un prince nocturne, Edgar Poe, Dostoïevski…

 

Comment est né le projet ?

L’auteure Ingrid Astier, une amie de quinze ans, souhaitait depuis longtemps que l’on travaille ensemble. Gallimard lui a commandé un dictionnaire de la nuit. Un texte qui procède par fragments. Ingrid m’a proposé de l’adapter à la scène. Et que ce soit avec Pierre Richard. J’étais très heureux de le rencontrer, adorant ses films depuis l’enfance. On s’est vu à trois. Il avait un drôle d’air. Je lui ai demandé si ça allait. Il m’a répondu : « Je suis très impressionné de travailler avec un metteur en scène de Shakespeare et d’autres grands textes. Moi je ne suis qu’un acteur burlesque de cinéma. » Je lui ai dit : « N’inversez pas les rôles, vous êtes en train de faire un détournement d’admiration ! » Ça l’a fait rire. Il avait ce complexe étonnant qu’un acteur de cinéma et comique de surcroît est moins bien qu’un comédien.

 

Souvent à cause des critiques. C’est ce dont a également souffert Louis de Funès. Au lendemain de sa mort, on se souvient de Francis Huster piquant une colère noire sur un plateau télé contre les critiques qui refusaient de voir le génie de Louis de Funès et descendaient ses films.

C’est un regard très français. Un comédien anglais alterne sans que ce soit mal vu Shakespeare et Broadway. Il y a même une certaine grandeur à traverser les genres. Ici, on doit avoir une étiquette, une chapelle, une identité très marquée. Pierre en a un peu souffert. Même s’il a eu une très belle carrière. On ne lui a jamais permis d’être autre chose que le personnage de ses films célèbres. Coluche a dû attendre longtemps pour Tchao Pantin, de même pour Bourvil avec Le cercle rouge. En tant que metteur en scène, ce qui m’intéresse c’est de travailler avec de grands acteurs pour les déplacer afin qu’ils se dépassent. Dans notre « triangle isocèle » avec Ingrid, comme le dit Pierre, on a réussi à lui révéler une part essentielle et souterraine de lui dans le monde de la nuit. On le retrouve et on le découvre en même temps. Sur une scène où différents arts se côtoient. Il m’a dit de manière assez touchante : « J’aurais bien aimé qu’on se rencontre plus tôt. » Je lui ai répondu qu’on allait faire un Shakespeare ensemble.

 

La musique est-elle pour vous ici, comme ce fut le cas avec l’ami de Pierre Richard, François de Roubaix, un des principaux comédiens ?

Jacques Tati a dit un jour à Pierre : « Vous êtes un grand acteur parce que vos jambes ont du talent. » On retrouve à la fois dans le spectacle la dimension comique du muet, l’expression par le corps et aussi des sons que l’on n’a jamais entendus de lui. Pierre plonge dans la magie de la nuit, par tous les arts. J’ai composé ce spectacle de manière organique. Avec Marie-Agnès Gillot, une grande danseuse étoile de l’Opéra de Paris, Laurent Petitgrand, le compositeur de Wim Wenders, les éclairagistes Éric Soyer et Renaud Rubiano avec un univers superbement découpé, l’excellent réalisateur Pierre-Henri Gibert… On a construit un seul en scène avec cette équipe artistique porté par l’écrin de la magie de la nuit. Pierre est dedans par résonances. Par son corps, son rapport à la poésie, à l’image… Ce spectacle est l’inverse d’un one man show, où un type arrive pour se raconter, partager des blagues. Dans notre seul en scène, on retrouve toute l’équipe artistique citée auparavant mais aussi celle avec qui j’ai construit ce spectacle : Laurent Letrillard, Raphaël Joly, Zelda Bourquin et Païkan Garutti, mon frère.