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octobre 2017

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Religion

Moïse en « homme-peuple », le dernier écrit de Raphaël Draï

« Moïse et Pharaon ou le Pouvoir absolu », pièce de théâtre publiée aux éditions Hermann.

Raphaël Draï avait une fascination pour le personnage de Moïse, fascination qui l’a hanté jusqu’à ses derniers instants. L’étrangeté de ce personnage biblique est constituée par l’énorme paradoxe de ses qualités propres et la portée millénaire de sa mission.

Doutes et certitudes, abnégation et volonté forte, humilité et fierté de sa mission, abattement ou refus et en même temps certitude du bien fondé de ce chemin qui lui est présenté, font de ce personnage , pour Raphaël Draï, le portrait idéal de ce que doit être un dirigeant communautaire, un dirigeant politique, ou d’une manière générale un guide.

Dans une époque où l’idolâtrie, le polythéisme, règnent depuis des siècles, où le pharaon est déifié, Moïse se présente d’emblée comme « l’envoyé du Dieu des Hébreux, du Roi des rois, créateur du ciel et de la terre » (Acte II, scène 1). L’acquisition de cette certitude inébranlable s’est faite tardivement chez cet homme qui a pourtant grandi à la cour d’Egypte, au rang de prince, premier paradoxe. Ses réseaux déjà tissés, ses influences déjà entretenues, depuis des années, et sa récente ferveur monothéiste en font un personnage éminemment dangereux à la cour d’Egypte.

Pour autant, Moïse s’interroge en permanence sur ce choix de Dieu à son égard. « Pourquoi as tu jeté ton dévolu sur ma personne ? Je n’étais qu’un fuyard, un réfugié un ancien chef de guerre…Pourquoi m’as-tu envoyé contre mon gré ? (Acte III, scène 1). L’auteur semble considérer que la force de conviction d’un dirigeant, à l’image de Moïse , est une force d’autant plus forte qu’elle est acquise , et non rêvée ou espérée, remise en question et reconstruite à chaque fois , pour en tester la force, ainsi réinitialisée, et donc encore plus puissante, à chaque étape.

Cette « fragilité » itérativement répétée, combattue à chaque fois, créant ainsi une conviction sans cesse renouvelée et adaptée, donne à Moïse une dimension unique, une stature inégalée, mais aussi donc un isolement , qu’il combat aussi ; « Mon Dieu ! Quelle étrange et insupportable solitude ! Je suis seul mais cette fois parmi mes frères…Mes frères qui me déjugent » La réponse de Dieu ne se fait pas attendre et sert de stimulant , de réinitialisation ; « Comprends bien l’enseignement que je t’ai livré : il convient en cette épreuve qu’un homme qui se prend pour Dieu ne soit pas vainqueur d’un homme qui sait qu’il n’est qu’un homme, mais créé à la semblance de l’Eternel. » (Acte III, scène 4)

Quand Raphaël Draï examine ce personnage, la portée de sa mission, qui va permettre à la fois de recevoir les tables de la Loi, terreau du judaïsme et de toute société humaine, de mener ces hordes de « fuyards », d’esclaves, vers cette terre où leurs pères fondateurs séjournaient quatre siècles auparavant, on ne peut qu’être fasciné, mais aussi interrogatif, surtout incité à nous pencher sur cet être qui est en lui-même une source permanente d’enseignements.

Pour ce faire, pense Raphaël Draï, pour en avoir discuté avec lui, la caractéristique inégalée de Moïse est sa capacité de rétraction ; il est, ce que l’on considère aussi pour les patriarches du judaïsme, un « homme-peuple », un homme qui doit comprendre, inclure , incorporer en lui toutes les composantes de ce peuple dont il a la charge. Ce « travail » en lui-même devient aussi le travail de chaque élément du peuple, une rééducation chronique au vivre – ensemble. Cette capacité de rétraction permet d’incarner une sorte de réceptacle capable de contenir la parole divine et le peuple hébreu dont il a la charge.

L’auteur à cet égard fait remarquer en guise de conclusion : si « les eaux du fleuve ont préservé mon berceau… les eaux de la mer sauveront le berceau de ce peuple ! » (Acte V, scène 5). Cette image du « berceau », ce réceptacle, c’est de Moïse lui-même dont parle l’auteur.

Abnégation, humilité, mais aussi force de conviction, remise en question, mais aussi réparation, lassitude mais aussi compréhension, fragilité donc humanité, mais aussi puissance physique, mentale, morale et spirituelle hors du commun, voici ce personnage qui a tant fasciné Raphaël Draï durant toute sa vie, et qui continue à nous inspirer toujours.