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Quelle actrice incarna le mieux à l'écran la mère juive contemporaine ?

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Littérature
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Romain Gary ou l’impossible transfert

Elle est l’inspiratrice de La promesse de l’aube et à ce titre, figure comme modèle, comme référence et comme archétype.

 

Romain Gary a écrit l’un des plus beaux portraits de mère de la littérature. Une mère juive dans toute sa splendeur. Mais l’intense relation fusionnelle qu’il a eue avec elle ne l’a-t-elle pas détruit ? N’aurait-il pas été jusqu’à sa mort sous l’emprise d’une mère toute puissante, à la fois adorée et haïe ? La mère de Romain Gary est l’archétype de la mère juive portée à la puissance vingt : anxieuse, intrusive, possessive, fusionnelle… Cette Russe juive idéaliste et fantasque avait émigré en France (à Nice) en 1928, dans des conditions difficiles. Elle aimait son fils à la folie et avait mis en lui tous ses espoirs. C’était une femme incroyable de ténacité, d’orgueil et de panache. Dans La promesse de l’aube, Romain Gary décrit avec humour une mère qui, littéralement, ne doute de rien concernant le destin futur de son rejeton.
C’est tout de même très rare, une mère qui dit à son fils qui a eu zéro en math : « Ils le regretteront, ils seront confondus. Ton nom sera un jour gravé en lettres d’or sur les murs du lycée. » Ou encore « Tu seras Victor Hugo, prix Nobel » et même « Ambassadeur de France », alors qu’il s’agit d’un petit juif russe émigré de Pologne. Elle ajoute aussi « Tu auras toutes les femmes à tes pieds ». Le comble, c’est que ça a marché, comme on sait. Le petit juif russe n’est pas devenu Victor Hugo mais c’est un écrivain reconnu, il n’a pas eu le prix Nobel mais deux fois le Goncourt, il n’a pas été Ambassadeur mais bien Consul de France.

Romain a donc scrupuleusement obéi à sa mère, son parcours le prouve. Mais à quel prix ? Il s’était senti investi, dès sa plus tendre enfance et pour toujours, de la lourde mission de remplacer son père absent. Dans un superbe document diffusé sur Arte, il confesse : « Ma mère m’a eu tard, à 35 ans, et toute sa personnalité s’est cristallisée sur moi. Elle a vécu une vie d’échec et j’apportais pour elle une « promesse de triomphe », comme elle disait (…) Il s’agissait pour moi de rembourser ma mère, non pas de ce qu’elle a fait pour moi, mais de toutes les saloperies que la vie et le destin ont faites contre elle. »

Cette terrible dette ne devait jamais être acquittée. La promesse de l’aube est impossible à tenir. On a beau jongler, la seule balle qui compte, c’est celle qu’on n’arrive pas à ajouter. Gary ne s’est jamais senti à la hauteur… Dans un entretien radiophonique avec André Bourin, il déclare : « Le bonheur, c’est se débarrasser de soi-même. » Il dit ça en 1969, bien avant de se métamorphoser en Émile Ajar et de se suicider. Il ajoute qu’il se considère comme « un immense raté », et qu’il lui reste « peu de peaux » à endosser.

 

Avec les femmes…

Romain Gary avait une solide réputation de séducteur. Sa relation aux femmes était très chaotique. Il accumulait les conquêtes pour très vite s’en lasser. Dans un passage devenu célèbre, il déplore qu’aucun amour ne puisse concurrencer celui que sa mère lui a porté : « Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt ; ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. Avec l’amour maternel, la vie vous fait une promesse qu’elle ne tient jamais. On est ensuite obligé de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. »

Dans un entretien filmé, Gary disait ironiquement que, s’il y avait quelque chose de scientifiquement fondé dans la psychanalyse, il aurait dû être (insistait-il) au moins homosexuel, tenu compte de la mère possessive, dominatrice et tyrannique qui avait été la sienne. Son choix d’objet sexuel ne semble pas avoir été de cette nature, encore qu’en psychanalyse homosexualité et donjuanisme ne soient pas forcément antinomiques. À propos de son roman La promesse de l’aube, Gary a fait ce surprenant commentaire : « Au départ, je ne voulais pas le publier. J’espérais que ce roman jouerait le rôle d’une psychanalyse qui me permettrait de rompre avec mon passé, et au fond avec ma mère. Je n’y suis pas du tout arrivé. »

Il semble que l’amour monumental et fusionnel que lui vouait sa mère lui ait interdit tout transfert de cet amour vers une autre femme. Cet impossible transfert condamnait à l’échec toutes ses relations amoureuses. La rivalité mère/ belle-fille est souvent due au fait que la mère se sent consciemment ou inconsciemment dépossédée de l’amour que lui vouait jadis son petit garçon. Ici il n’y a pas eu de rivalité mère belle-fille parce qu’aucune ne pouvait rivaliser avec cet amour sublime et écrasant. Et comme il ne pouvait échapper à cet amour, il souhaitait rompre comme s’il se fût agi d’une maîtresse envahissante : il n’y est jamais parvenu.

Bien qu’il n’ait pas fait d’analyse, Gary a consulté de nombreux psychiatres et analystes (Louis Bertagna, le psychiatre de Malraux, et Serge Lebovici notamment), mais il semble les avoir davantage vus comme prescripteurs de médicaments qu’en tant que thérapeutes. Il pensait que connaître l’origine de son tourment le dispensait d’analyse. Et selon lui, son tourment, c’était bien sûr sa mère et le poids accablant de son amour : « Si ma mère avait eu un amant, écrivit-il, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine ». Ou encore : « Je voulais lui crier que c’était sa dernière chance, qu’elle avait besoin d’un homme à ses côtés, que je ne pouvais être cet homme parce que tôt ou tard, je partirais, la laissant seule. Je voulais lui dire surtout qu’il n’y avait rien que mon amour ne put accomplir pour elle, sauf une chose, sauf renoncer à ma vie d’homme, à mon droit d’en dis- poser comme je l’entendrais. »

Myriam Anissimov, après la biographie qu’elle lui a déjà dédiée il y a quelques années, consacre aujourd’hui à Romain Gary un nouveau livre Les yeux bordés de reconnaissance (Éditions du Seuil). Elle y brosse le portrait d’un homme tourmenté et angoissé à l’extrême. Au point de rester prostré des heures sans dire un mot. Parfaitement immobile et muet. « Catatonique », précise-t-elle. Dans un récit émouvant écrit à la première personne, Myriam Anissimov raconte dans ce livre sa rencontre avec l’homme aux multiples visages. Elle n’était alors qu’une très jeune femme et lui un écrivain déjà célèbre. Il a tenté de la séduire mais elle n’est pas tombée dans ses filets.

Non qu’elle fût insensible à son charme mais elle avait sans doute pressenti que la seule manière de vraiment le connaître était justement de ne pas faire partie de la longue liste de femmes qui défilaient dans son lit et qu’il congédiait ensuite sans la moindre douceur. « Allez, dégage, casse-toi ! », l’entendit-elle dire un jour à l’une d’entre elles alors qu’elle prenait place dans le salon. Si l’on s’en réfère à divers témoignages (outre celui de Myriam Anissimov), Gary pouvait en effet se montrer odieux, voire grossier envers les femmes. « À peine avait-il posé les mains sur une prometteuse qui honorait sa promesse qu’il commençait à s’ennuyer, à vouloir en finir, à avoir envie de la foutre dehors. Il expédiait la chose en cinq minutes », écrit Myriam Anissimov.

 

Les identités multiples

Celle-ci a bénéficié, pour sa part, de longues heures où elle a pu l’écouter, et mesurer l’étendue de son désespoir. Un après-midi, les persiennes tirées, il lui fit des révélations sur le destin tragique de sa famille exterminée pendant la Shoah. Ses grands-parents maternels, ses oncles et tantes déportés du ghetto de Varsovie au camp d’extermination de Treblinka. Selon Myriam Anissimov, Romain Gary avait projeté son suicide depuis bien longtemps. Dans son salon, elle avait découvert par inadvertance un revolver noir sur un livre bleu. En apprenant la nouvelle de sa mort quelques années plus tard, elle ne fut pas sur- prise : « Il ne s’est pas tué à proprement parler. Il était déjà mort à l’intérieur. Il portait en lui un monde disparu (…) » Et plus loin : « Ce n’était pas le désespoir d’un homme abandonné par sa bien aimée. C’était le bilan de toute sa vie durant laquelle il n’avait jamais trouvé le repos, seulement l’aventure, la gloire, l’argent et un nombre effrayant de femmes qu’il n’avait pas réussi à aimer et dont il cherchait à se débarrasser sitôt le rite accompli. »

Mais au-delà de sa tragédie familiale, c’est la question de l’identité qui constitue le fil rouge, la clé de la vie et de l’œuvre de Gary. Lui qui a toujours cultivé l’ambiguïté sur ses origines. Lui qui, même dans son apparence physique, ne cessa de changer. Lui qui superposa les visages, les noms, les pseudos (Shatan Bogat, Fosco Sinibaldi, Émile Ajar)… Dans Les Têtes de Stéphanie (signé Shatan Bogat), il écrivait : « J’éprouvais souvent le besoin de changer d’identité, de me séparer un peu de moi-même, l’espace d’un livre. » Et dans Vie et mort d’Émile Ajar : « J’étais las de n’être que moi-même. (…) Recommencer, revivre, être un autre fut la grande tentation de mon existence. »

Dès l’origine, pour Romain, les dés avaient été pipés : sa mère, Mina Kacew, lui avait en effet donné un prénom hautement significatif (romain = roman) qui semble avoir tracé par avance le destin de son fils. Il se devait en somme d’être protéiforme. Sous peine de ne plus exister. En vérité, Gary étouffait. Il avait sans cesse besoin d’être un autre. C’est comme s’il espérait échapper à son passé en changeant de nom. Chaque fois qu’il s’inventait une nouvelle identité, celle-ci finissait par l’enfermer. Vint un moment où il ne parvint plus à s’échapper…

Le jour où, sous le nom d’Emile Ajar, il orchestra sa propre (re)naissance, fut pour lui d’une jubilation totale. Il crut enfin respirer, lui qui se sentait « menacé de moi-même à perpétuité ». Son extraordinaire supercherie littéraire fonctionna au-delà de ses espérances (alors que Gary était boudé sur la scène littéraire parisienne, Émile Ajar se vit attribuer le Goncourt pour La Vie devant soi (1975) mais faillit le rendre fou… C’est bien au moment du nouage de l’affaire Gary/Ajar/Pavlowitch que la machine s’est définitivement grippée et que les fils de ses identités multiples se sont emmêlés de manière inextricable. Il semble que Romain Gary ait fini par se sentir dépossédé par son propre stratagème.

Malgré ses livres, malgré sa gloire, malgré les deux Goncourt, Romain Kacew est resté pris dans l’injonction maternelle et ne su jamais qui il était… Ses fuites en avant pour s’en défaire, ses multiples masques et pseudos ne lui donnèrent qu’un répit temporaire et une illusion d’évasion.

Le fils de Nina, la petite couturière juive aux yeux verts qui rêvait pour son enfant du plus fabuleux des destins, s’est donné la mort un soir de décembre 1980, emportant avec lui ses secrets, ses traumatismes et son impossible transfert.