Les prédictions de Yuval Noah Harrari  |  Antoine et Simone au Panthéon  |  Erbil en fête  |  Rire de soi et de tout pour se reconstruire

Le dernier numéro

octobre 2017

N° 668

Votre formule (abonnement annuel)

6 numéros par an

A partir du numéro

J'ai lu et j'accepte les conditions générales d'abonnement.

Quelle actrice incarna le mieux à l'écran la mère juive contemporaine ?

Loading ... Loading ...
Littérature
Aucun commentaire

L’odyssée de l’espèce

Photo de Matt Mendelsohn

Père et fils entreprennent ensemble un voyage sur les traces d’Ulysse, c’est le dernier roman-essai de Daniel Mendelsohn.

 

En janvier 2011, Daniel Mendelsohn reçoit une demande surprenante de la part de son père, Jay. Ce scientifique à la retraite souhaite en effet assister au séminaire de première année que l’écrivain s’apprête à consacrer à l’Odyssée au sein du Bard College, petite université de l’État de New York, où il enseigne. Durant les seize semaines que va durer le cours, père et fils vont se retrouver, une fois par semaine, autour du texte d’Homère. Un cheminement intellectuel qui culminera avec la croisière qu’ils entreprendront sur les traces d’Ulysse en Grèce.

De cette expérience insolite, l’auteur des Disparus (Flammarion, 2007) a tiré un récit profond et passionnant, inspiré et souvent drôle, dans lequel la lecture du texte antique fait écho aux propres vies de Daniel et de Jay et à leurs relations longtemps tumultueuses. Déroulant les grands thèmes du texte (la ruse, la reconnaissance, l’amour, la famille, les plaisirs du voyage, la notion de foyer…) et les principaux épisodes qui rythment l’Odyssée, l’auteur engage à travers eux un dialogue animé avec son père.

D’autant que celui-ci, un ancien militaire adepte d’une rigueur toute cartésienne, ne s’en laisse pas conter par les héros du livre. Cette joute intellectuelle réjouissante, qui s’enrichit des réflexions des jeunes étudiants du cours, est l’occasion d’ultimes retrouvailles. Peu de temps après la fin du séminaire, en effet, Jay Mendelssohn meurt. Mêlant étude textuelle et souvenirs intimes, Une Odyssée est une émouvante et surprenante exploration de ce que les textes antiques peuvent encore nous enseigner.

 

L’Arche : Pourquoi avoir accepté que votre père assiste à votre séminaire sur l’Odyssée ?

Daniel Mendelsohn : J’imagine que, quand il me l’a demandé, j’ai pensé que ce serait amusant : je voyais là une façon intéressante d’apprendre des choses sur lui, dans la mesure où l’on en apprend toujours sur ses étudiants à leur façon de réagir aux textes. Je me souviens m’être dit : « Que ce serait drôle d’avoir mon père de 81 ans aux côtés de mes étudiants de 18 ans ! » et j’ai pensé que je pourrais peut-être en faire un article pour un magazine. C’était, bien sûr, avant de savoir que ce serait la dernière année de sa vie. À la fin du séminaire, et après la croisière que nous avons faite ensemble sur les traces d’Ulysse en Grèce, l’expérience était devenue si profonde et si intéressante que j’ai su que j’avais un livre à écrire.

 

Quelle place accordait-on dans votre famille à la culture antique ? Vous soulignez que votre père avait étudié le latin jusqu’en Première, mais quel rôle cette culture a-t-elle joué dans votre éducation ?

Mes frères et sœurs, comme moi-même avons fréquenté d’excellentes écoles publiques et dans certaines d’entre elles on pouvait y étudier l’Antiquité (bien que pas de façon très approfondie : ainsi, mon lycée ne proposait pas le latin). Ma famille était peut-être un peu différente des autres dans la mesure où mon père avait étudié le latin de façon intensive quand il était jeune ; il avait toujours éprouvé un intérêt très vif pour le monde antique. De fait, c’est lui qui a éveillé mon intérêt pour le monde grec quand j’avais 10 ou 11 ans. Jusque-là, ma grande passion avait été l’Égypte ancienne, à tel point que j’ai appris seul à lire les hiéroglyphes ! Mais mon père avait eu l’intuition que le monde grec me correspondrait bien, et il me rapportait de la bibliothèque des livres sur la civilisation et l’archéologie. Ça a commencé comme cela.

 

Vous expliquez votre fascination pour la culture grecque par la richesse de la langue. Vous évoquez ainsi la grande variété des temps et des modes verbaux en grec. Mais on peut en dire autant de l’hébreu ! Pourquoi n’avez-vous pas ressenti la même fascination pour cette langue ?

Parce que le grec m’a intéressé avant l’hébreu ! Je ne dis pas que le grec soit la langue la plus intéressante ou la plus riche de toutes ; il se trouve que la civilisation grecque et la langue m’ont « trouvé » avant tout le reste. J’étais fasciné par la culture, l’art, l’architecture, les mythes, et j’ai donc voulu apprendre la langue dès que possible. Comme je l’ai montré dans Les Disparus, mon intérêt s’est aussi porté, ensuite, vers l’hébreu biblique.

 

Comme dans Les Disparus, vous entremêlez le récit de la relation avec votre père avec une analyse littéraire d’un livre : la Torah dans Les Disparus, l’Odyssée, ici. Pourquoi ? Faut-il voir dans cette structure une marque de pudeur ? Une façon de faire de votre relation avec votre père une affaire universelle plutôt qu’intime ?

Entrelacer un récit personnel et l’exégèse de textes anciens : c’est le procédé que j’utilise depuis mon tout premier livre, L’Étreinte fugitive (Flammarion 2009) paru en 1999 aux États-Unis. Il est sans doute naturel, pour quelqu’un comme moi qui est à la fois un « memoirist » et un conteur, d’un côté, mais aussi un intellectuel et un linguiste (par ailleurs critique littéraire) de l’autre, qu’un récit personnel soit renforcé par des échos et des parallèles avec des chefs-d’œuvre littéraires ; je trouve naturel, inversement, que notre lecture d’une grande œuvre littéraire soit enrichie par la façon dont celle-ci résonne dans notre propre vie. Depuis mon premier livre, j’essaie d’inventer ce nouveau genre hybride (comme l’est tout personnage issu de la mythologie grecque !). Avec Une Odyssée, j’ai poussé ce procédé à l’extrême, car le déroulement du récit suit pas à pas l’intrigue de l’Odyssée. J’espère vraiment que ce jeu de parallèles plaira aux lecteurs.

 

Vous racontez la croisière culturelle que vous avez faite avec votre père en Grèce sur les traces d’Ulysse. Il y a notamment ce moment très émouvant où votre père vous tient la main pour entrer dans la grotte de Calypso, alors que vous êtes notoirement claustrophobe. Comment ce voyage a-t-il changé votre relation avec lui ?

Je dirais qu’elle l’a renforcée, dans la mesure où nous étions déjà très proches. Mais les conversations que nous avons eues pendant le voyage, les informations d’ordre privé qu’il m’a alors révélées, à la faveur de quelques incidents pendant la traversée de la Méditerranée, m’ont permis d’apprendre beaucoup de choses sur lui que je ne connaissais pas. Je laisse aux lecteurs le soin de le découvrir…

 

Votre père exprime des pensées très originales et à la fois très peu académiques sur les personnages de l’Odyssée. D’après lui, Ulysse « n’était pas un si grand héros, lui qui passait son temps à pleurer » et à tromper sa femme. Quant à Télémaque, il avait toujours besoin de l’aide d’Athéna. Ce regard naïf et provocateur sur l’Odyssée vous a-t-il conduit à changer votre manière de voir les personnages du livre et le livre dans son ensemble ?

Ce qui est drôle, et qui revient régulièrement dans le livre, c’est que mon père n’a jamais aimé les grands personnages de l’Odyssée. Mais sa réaction face au texte a en fait été très instructive. Mon père n’était pas un écrivain et certainement pas un « littéraire » comme moi. Mais il était intelligent et instruit et ses questions n’étaient pas bêtes. Elles m’ont poussé, et ont poussé les étudiants, à réfléchir davantage, toujours et encore. Il avait raison de les poser. Ulysse nous conduit à redéfinir le terme de « héros » : oui, il trompe, oui, il ment, oui, il couche avec d’autres femmes : les questions de mon père à son égard n’étaient pas si stupides que cela, en définitive. Ulysse est tout à fait différent d’Achille, le héros de l’Iliade. La question que nous pose l’Odyssée est celle-ci : « Quel type de héros est-il donc ? » Comme tous les bons élèves, mon père m’a obligé à dépasser mes propres idées préconçues et ma façon de penser le texte.

 

« Peu de fils sont l’égal de leur père ; la plupart en sont indignes, et trop rares ceux qui le surpassent », déclare Athéna dans le chant II de l’Odyssée. Est-ce sentiment ou, au contraire, le désir de faire mentir cette citation qui vous a conduit à écrire ce livre ?

Je pense que cette phrase résume bien le drame psychologique que vivent de nombreux hommes : on est toujours, d’une façon ou d’une autre, en compétition avec son père ; et on est tous angoissés à l’idée de ne pas être à sa hauteur (c’est du moins ce je crois !). Mais je ne pense pas avoir voulu contredire Athéna. Je suis parfaitement à l’aise avec l’idée que mon père était à bien des égards bien meilleur que je ne le suis : il avait plus de rigueur et plus de principes que moi, il faisait preuve d’une plus grande honnêteté que moi (je suis un écrivain, après tout…). Nos relations étaient difficiles quand j’étais plus jeune, mais à la fin il n’y avait plus de tension entre nous. J’ai passé beaucoup de temps avec lui dans les dernières années de sa vie et quand il est tombé malade et qu’il est décédé, je ne lui en voulais plus et nos relations étaient très apaisées.

 

Vous décrivez les hommes de votre famille, du côté de votre père, une branche durement éprouvée par la vie, comme des hommes au « caractère taciturne qui (…) pouvait se transmettre de génération en génération, comme l’ADN ». Étudier l’Odyssée avec votre père apparaît à ce titre comme le moyen de rétablir un dialogue avec lui. Cette propension au silence a-t-elle quelque chose à voir avec le souvenir de la Shoah ?

Non. Ma famille du côté de mon père n’était pas du tout en lien avec ses racines européennes. De plus, mon père, comme je le montre dans le livre, n’avait aucune affinité avec la religion juive. Ni avec aucune autre, d’ailleurs ! Ses deux parents étaient encore en bas âge quand ils ont émigré aux États-Unis et nous n’avons pas connaissance de membres de notre famille qui aient péri pendant la Shoah, contrairement au côté de ma mère.

 

À la fin de votre séminaire, dites-vous, vos étudiants vous ont adressé des mots très touchants sur votre père. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans ces commentaires ?

Je me suis rendu compte qu’il était devenu ami avec de nombreux étudiants sans que je m’en aperçoive. Dans les trois livres que j’ai écrits, il y a ce thème récurrent du « savoir trompeur » : nous ne remarquons pas certaines choses parce que nous avons chacun une personnalité et des idées préconçues qui nous empêchent de voir ce que nous avons pile devant nous. J’ai toujours vu mon père comme quelqu’un de réservé, timide, difficile. Quelqu’un qui ne s’aventurerait pas à devenir ami avec des étudiants de première année âgés de 18 ans, mais ce que j’ai appris des messages de ces jeunes, c’était que je me trompais complètement. C’est l’une des belles choses que j’ai apprises trop tard sur Papa.

 

Daniel Mendelsohn, Une Odyssée, un père, un fils, une épopée (traduit de l’anglais par Clotilde Meyer et Isabelle D. Taudière). Editions Flammarion.