Les prédictions de Yuval Noah Harrari  |  Antoine et Simone au Panthéon  |  Erbil en fête  |  Rire de soi et de tout pour se reconstruire

Le dernier numéro

octobre 2017

N° 668

Votre formule (abonnement annuel)

6 numéros par an

A partir du numéro

J'ai lu et j'accepte les conditions générales d'abonnement.

Quelle actrice incarna le mieux à l'écran la mère juive contemporaine ?

Loading ... Loading ...

Nono Krief, le rock de père en fils

 

Pour célébrer ses 40 ans de carrière, Trust s’est lancé dans une vaste tournée hexagonale à guichets fermés, qui sera suivi d’un nouvel album de rock musclé. Parallèlement, notre guitariste a aussi collaboré avec son fiston David « Sparte » Krief, pour enregistrer un très joli projet si justement intitulé Father and Son, écrit, composé et chanté par ce talentueux jeune homme de 29 ans. Les deux disques devraient sortir conjointement pour cette fin d’année. Rencontre avec deux Krief, Nono et David Sparte.

 

L’Arche : Quels sont les souvenirs marquants de votre enfance ?

Nono Krief : Je suis né le 17 juillet 1956 à Tunis, et arrivé en France en 1956 à six mois. Je n’ai aucun souvenir de mon pays natal. J’ai un grand frère et deux sœurs. Je suis le cadet, je n’étais pas désiré. En 1956, il n’y avait pas de moyens de contraception, ma mère a fait une douzaine de piqûres pour que je tombe, mais je me suis accroché. Et j’ai eu une enfance très heureuse à Reims, où j’ai grandi, même si je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais vraiment eu de réelle discussion avec mon père, ni de lien très étroit.

 

Vous n’étiez pas religieux ?

Non, pas trop, mais on célébrait les fêtes, comme Kippour. Parfois, nous faisions aussi shabbat, le vendredi soir. Je me considère comme une brebis égarée. Je suis totalement laïc, non-pratiquant.

Tu as fait ta bar-mitsvah ?

Oui, à 13 ans, car mes parents me l’ont fait faire. Je croyais à cette époque, car quand on est gamin, on est naïf. Quand on faisait shabbat, qu’on faisait la prière et qu’on allait embrasser la mezouzah à la porte, moi je ne faisais qu’un seul vœu à chaque fois. Et j’ai fait le même lors de ma bar-mitsvah à Jérusalem, au Mur des Lamentations. J’ai glissé mon bout de papier et il y avait le même vœu que lorsque j’embrassais la mezouzah…

 

Je veux devenir rock star…

Pas rock star, mais « je veux faire ma musique, je veux réussir… ».

D’où te vient une telle vocation ?

Mon grand frère, qui a six ans de plus que moi, m’a initié à la musique. Il m’a fait découvrir le blues, puis les Beatles, les Rolling Stones, Ten Years After. Je n’ai pas tout de suite voulu être guitariste, ce n’était pas mon truc. Mon tout premier 45 tours acheté, c’était les Aphrodite’s Child « It’s Five O’ Clock ». J’étais très attiré par les voix. Et je le suis toujours, 50 ans après. Voilà pourquoi j’aurais adoré être chanteur. J’ai essayé, mais très vite Jimmy Page et Alvin Lee ont su me donner le virus de la guitare. Mon frère était aussi chanteur-guitariste. Il avait un groupe à l’époque. Les guitares ne manquaient pas à la maison.

Mon frère m’a montré mes premiers accords. On est en 1968, j’ai douze ans, mon frère 18. La contestation était dans la rue et aussi chez nous, avec mon frère aux cheveux longs qui écoute du rock à fond. Mon père, officier de police, ne tolère pas ce look de voyou. C’est la guerre, tous les jours, à la maison, entre eux. Mon frère fête ses dix-huit ans et part en Angleterre, où il vit d’ailleurs toujours. Moi, je continue mes études en laissant pousser mes cheveux… mais mon frère avait fait tout le travail avec mon père.

J’ai fait profil bas et surtout j’ai assuré à l’école. Quatre ans plus tard, à 16 ans, je lui ai annoncé mon désir de me consacrer à la musique ; il a un peu crisé. Mais je lui ai promis d’avoir mes diplômes et c’est passé comme une lettre à la poste. J’ai été en cours jusqu’à la seconde, mais nous avons tous émigré en Israël. Du coup, j’ai dû cesser mes études. Nous sommes restés presque deux ans ; j’ai appris l’hébreu. Je me suis intégré de suite, en me faisant des potes. J’avais 17 ans, c‘était facile.

 

Où étiez-vous ?

À Beer-Sheva, au sud d’Israël. J’ai fait la Gadna, la pré-armée des lycéens. Dans les abris anti-aériens, qui se trouvaient devant chaque immeuble, il y avait des discothèques, des bars et des salles de répétition. J’ai trouvé des musiciens, et tout de suite monté un groupe.

Mais, au bout d’un an et demi, mes parents n’étaient pas heureux, car l’Agence juive nous avait placés au milieu d’émigrés russes. Ma mère supportait très mal l’absence de communication avec des gens qui ne parlaient ni hébreu ni français. Une de mes sœurs, bardée de diplômes, ne trouvait pas de boulot. Mon autre sœur était folle amoureuse d’un mec… resté à Paris. Toute la famille avait émigré, y compris mon grand frère, avec sa femme anglaise et leur fils. Mon père était à la retraite, c’est à sa demande que nous avions tous fait notre alya. Il a vendu tout ce que nous possédions pour partir en Israël, sauf que cela n’a pas marché. Mon père à dû rembourser, car là-bas on te prête de l’argent pour émigrer. Ils ont tout perdu, mais ce n’est pas grave. Au bout de deux ans, nous sommes rentrés en France, on s’est installés à la Porte des Lilas. En Israël, j’avais commencé des études d’électronique, que j’ai poursuivies.

Dès que j’ai eu mes diplômes, j’ai dit à mes parents que je voulais me consacrer à la musique. On est en 75. J’ai 19 ans. Je monte deux ou trois groupes à Paris, je vais tous les vendredis au Golfe Drouot assister au Tremplin.

Henri Leproux, le maître des lieux est adorable.

Il m’avait à la bonne, pourtant j’étais jeune et inconnu. À chaque fois, je discutais avec lui. Je lui disais : « Vous verrez, Monsieur Leproux, un jour moi je vais réussir. Je reviendrai avec mon groupe ! » Et il m’encourageait toujours, ajoutant : c’est bien, il faut y croire. Pour l’anecdote, on y est retourné jouer avec Trust, avant qu’il ne ferme. Mais, en attendant, je me cherche toujours, je fais même les petites annonces et j’auditionne pour des groupes, mais sans succès.

Là, j’ai l’opportunité d’aller au Club Med, à Al Hoceima, au Maroc, avec des copains musiciens pour mon premier boulot. Je le dis souvent aux jeunes que je croise, le « balloche » (qui consiste à jouer des chansons connues) c’est la meilleure des écoles de musique. On faisait du rock, de la pop, de la variété française… on jouait de tout. Mais je n’avais pas du tout envie d’y consacrer ma vie. Je voulais faire du rock.

Je rencontre un couple de vacanciers, Bruno et Annie, qui bossent dans la musique. Je leur dis que, dès mon retour, je veux faire un groupe de rock. S’ils connaissent des musiciens, je suis preneur. Une semaine plus tard, Bruno m’appelle : « Des potes cherchent un guitariste. » Je file à Bois-Colombes pour rencontrer Bernie Bonvoisin et Raymond Manna. Je me dis : ce mec a une vraie gueule. On va dans une cave pour jouer, histoire de se jauger. Le courant passe de suite, on fait des reprises ; à la fin de cette audition mutuelle, on se tape dans la main et on dit : banco.

Le groupe était formé. On l’appelle comment ? Je crois que c’est Bernie qui y a pensé, on a opté pour Trust (la confiance), cela sonnait bien. Au départ, nous étions trois, Bernie, Raymond et moi ; il nous manquait un batteur. On en a auditionné jusqu’à notre rencontre avec Jean Hanela et la naissance officielle de Trust en 77.

 

Et tout reste à faire… 

Oui, car en France, la mode est au disco. À la radio et à la télé, on n’entend que ça. Le punk, très fort en Angleterre, est inexistant en France. Nous, on veut faire du rock, on n’en démord pas. On décide de faire des maquettes. À l’époque, il fallait un studio, donc on se cotise pour payer

l’enregistrement de quatre ou cinq titres que nous envoyons à toutes les maisons de disques… et partout on se fait jeter. On traîne dans les Halles, on joue dans des petites salles. On est inconnus, mais la sauce prend à chaque fois.

On joue dans un club très select sur les Champs et on met le feu. Un type vient nous voir, juste après ; il nous dit : « Je suis journaliste, je m’appelle Hervé Muller. J’adore ce que vous faites, vous avez un super potentiel, c’est énorme. Voilà, j’aimerais m’occuper de vous, je vais vous trouver une maison de disques. » On répond qu’on a déjà fait le tour des labels avec notre maquette et que nul ne veut de nous. Il insiste : « Faites-moi confiance, je vais vous décrocher un contrat. » On lui confie Trust et ça n’a pas traîné.

Hervé était un journaliste influent, pote et biographe de Jim Morrison. Il connaissait tout le monde.

Effectivement, deux semaines plus tard, Hervé nous annonçait que nous allions signer chez CBS. Et Alain Lévy, le PDG, va lui-même parapher le contrat. Pour l’anecdote, Alain Lévy, du temps où il était boss de CBS France, a signé en direct trois artistes : Trust, Jean-Jacques Goldman et Francis Cabrel.

Du coup, nous partons en tournée. On n’est pas connus. Premier concert à Roubaix : trois personnes, dans une salle de mille personnes. On joue quand même. Raymond, le bassiste, casse une corde au troisième morceau, il va dans la loge pour la changer, mais ne remonte jamais sur scène. On finit à trois. Le lendemain, on joue à 50 bornes et il y a dix personnes. Le lendemain, 100 bornes plus loin, 25 personnes et, au fur et à mesure, il y a de plus en plus de monde. Et on termine cette petite tournée et c’est plein partout, juste par le bouche-à-oreille. On ne passe pas à la radio, aucune interview dans les journaux, rien.

C’est seulement quand la sauce commence à prendre qu’on commence à s’intéresser à nous. C’est grâce au deuxième album, Répression avec le rebelle « Antisocial » que tout s’est accéléré. Tous ont pris le train en marche, mais notre succès on le doit d’abord à Hervé Muller ; c’est aussi lui qui nous a envoyé à Londres pour bosser avec Dennis Weinreich (Queen, Supertramp, Wham) au studio Scorpio. Je tiens à préciser, car c’est très important : le succès qu’on a rencontré avec ce deuxième album, c’est parce qu’il y a une osmose, il y a un son, il y a de la magie due aussi en partie à Weinreich, qui a su si bien capter le son de Trust.

Et du jour au lendemain vous vous retrouvez au niveau des plus grands groupes de rock français aux côtés des Téléphone et Starshooter ?

À l’époque, Téléphone cartonnait déjà et grâce à « Antisocial », choisi directement par Lévy comme single, on rejoint le peloton de tête du rock hexagonal. Ce qui est terrible lorsque tu rencontres un tel succès…

…c’est d’arriver à se maintenir au niveau…

Exactement. Une fois au sommet, c’est compliqué d’y rester. Pour résumer, Trust a vécu jusqu’en 85. C’était très chaotique. On s’est re-formé, reséparé de nombreuses fois au fil des ans. Mais on s’est retrouvé avec Bernie, en juin de l’an passé, et on s’est dit qu’en 2017, on fêterait les 40 ans du groupe par des concerts dans des petites salles.

 

Mais à part Bernie Bonvoisin et toi, ça change souvent de personnel dans Trust.

Trust, c’est Bernie et moi. Depuis le début, nous avons additionné 13 batteurs, 7 ou 8 bassistes, 5 ou 6 guitaristes. Ce n’est pas par plaisir, à chaque fois, il faut se re-coltiner toutes les répétitions.

Un nouvel album cette année ?

Ce n’était pas prévu. Mais en quelques jours, la tournée était complète. Du coup, on a remis le couvert, car il y a beaucoup de demandes. Et c’est également complet. Depuis, nous n’avons pas cessé. Et ça va durer jusqu’au 17 décembre 2017. On a aussi décidé de faire un album. Il est déjà enregistré, il ne reste plus qu’à le mixer. Je vais juste préciser qu’il a été capturé en live, sur scène, dans une salle de concert sans public.

 

Entre les divers épisodes Trust, tu as aussi été le guitariste attitré de Johnny Hallyday.

Tout petit déjà, j’adorais Johnny, le seul qui faisait vraiment du rock. Lorsque j’ai rencontré le succès avec Trust, dans un petit coin de ma tête, j’avais toujours en moi cette envie de l’accompagner. Or en 85, Trust se sépare, au moment où Michel Berger compose l’album Rock and Roll attitude avec « Tennessee ». Il faut savoir qu’à l’époque, Johnny à Paris ne remplit qu’un Zénith. Il tourne, il a du succès, c’est une star, mais pas la méga star d’aujourd’hui… cet album signé Berger l’a propulsé au plus haut, d’où il n’est jamais redescendu.

J’arrive juste au moment où ils auditionnent une nouvelle formation pour l’accompagner. Je postule, je le fais savoir à Jannick Top, que je connaissais, le chef d’orchestre qui travaillait avec Berger. Et ça se fait. J’avais signé pour un an, je suis resté sept ans et demi avec lui. C’était extrêmement enrichissant d’accompagner un tel personnage, cet être extrêmement humain, très attachant et professionnel ; j’ai beaucoup appris à ses côtés.

Mais, au bout de 7 ans et demi, après le Parc des Princes, j’avais d’autres ambitions. Je ne voulais pas rester le guitariste de Johnny toute ma vie, j’avais envie d’autres expériences, j’ai dû collaborer à plus d’une centaine de disques. En 2015, je pars sur la tournée « Autour de la guitare » avec Jean Félix Lalanne, Michael Jones, Paul Personne, Axel Bauer, Robben Ford, Larry Carlton,… Ça me donne envie de préparer un album, que je compose en totalité. Je l’enregistre.

Il est achevé, mais quelques titres ne me plaisent déjà plus et je demande à mon fils, David « Sparte » Krief, de me faire deux ou trois morceaux, en lui précisant qu’ils doivent avoir une couleur rock. « Pas de problème, papa », me répond-il. Il disparaît une dizaine de jours et me ramène trente compositions ! Arrangées, avec la mélodie, avec la voix posée dessus. Et là, je tombe sous le charme de ses compositions. Du coup, David a fait tous les titres de ce nouvel album intitulé Father and Son, père et fils, qu’il a arrangés, dont il a joué la plupart des instruments, où il chante, et qu’il a

également produit. En fait, moi j’ai surtout fait les guitares, mais je suis à la fois fier et comblé par cet album.

En parallèle, David mène son propre pro- jet plus pop. Ce qui m’importe, dans notre relation, c’est son avenir. Moi, mon chemin est fait, j’ai 61 ans, j’ai vécu des moments extraordinaires, je suis un homme comblé. Je peux mourir tranquille demain, je n’aurai pas de regret. Mais je suis fier d’avoir un fils qui a ce talent-là. Mon but principal, c’est que lui réussisse sa vie, car il a 29 ans et tout l’avenir devant lui.

 

 

L’Arche : David, écoutais-tu les disques de ton père ?

David Sparte : Je savais ce qu’il faisait, mais je n’écoutais pas. Ma première musique, mon premier coup de cœur c’était le Hip-Hop.

 

Chez les juifs on est dentistes ou tailleurs de père en fils, là c’est musicien : es-tu fier de lui ?

Oui je suis très fier de David, car je pense qu’il a un réel talent et de sur- croît multiple en tant que chanteur, en tant que compositeur, etc… moi je kiffe tout ce qu’il sait faire.

 

Nono t’a-t-il dit : passe le Bac d’abord ?

Oui il me l’a dit… mais je ne l’ai pas écouté. J’étais trop mordu par la musique, trop rebelle aussi, sans doute. J’aurais pu passer mon Bac, mais je ne l’ai pas fait. J’ai commencé à enregistrer des choses avec des amis, mais cela n’a pas marché. J’ai fait mon premier album solo, « Out of the Box », puis je me suis attelé à notre projet commun « Father and Son ».

 

Et toi es-tu fier de ton père ?

Bien sûr.