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octobre 2017

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Quelle actrice incarna le mieux à l'écran la mère juive contemporaine ?

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L’Arche et le Bnai-Brith célèbrent Modigliani

Plus de 200 personnes etaient presentes mercredi 16 novembre au soir dans la grande salle du MJLF pour une soiree organisee en partenariat entre l’Arche et le Bnai-Brith ( Loges Gershwin et Hannouka) autour de Modigliani, avec Laurent Seksik, auteur d’une piece de theatre, « Modi » au theatre du Gymnase, et Olivia Elkaim, auteur d’une roman intitule  » Moi, Jeanne Hebuterne » et paru aux Editions Stock.

A cette occasion, voici l’interview de Stéphane Guillon publiée dans le nouveau numéro de l’Arche magazine.

 

Laurent Seksik nous permet de redécouvrir Modigliani à travers le prisme de sa relation avec sa femme mais aussi avec cette époque qui hésite à la reconnaître mais n’hésite pas à faire la guerre. Tandis que lui hésite entre l’amour qu’il vit avec Jeanne et celui qu’il vit avec son art, secoué tantôt vers l’un ou l’autre selon les appels de la liberté et ceux de la responsabilité. Et ce côté insaisissable, qui ne se résume pas à un label, un bon mot, une appréciation ou un like comme on dit de nos jours.

L’Arche : Qu’est-ce qui vous a particulièrement intéressé chez Modigliani ?

Stéphane Guillon : Je pense que c’est son caractère, ce mélange de mégalomanie, de fragilité. Laquelle est inhérente à beaucoup de peintres, de chanteurs, de comédiens.

Lunia, Jeanne… Peut-on avoir plusieurs muses comme le montre jalousement la Jeanne dans la pièce ?

On peut avoir plusieurs muses, plusieurs sources d’inspiration. Surtout à cette époque où règne une très grande liberté. Bien plus qu’aujourd’hui. Modigliani tient énormément à cette liberté. La pièce décrit comment il craint de la perdre. Il est torturé par l’ambiguïté de ressentir le besoin de vivre avec Jeanne et celui d’être libre.

Cette liberté est également liée à cette génération de peintres, qui peinent à être reconnus alors, et explosent tous les codes, et que l’on retrouve dans les conversations des personnages.

Relativement peu dans la pièce. On parle de Picasso, Matisse, Derain, Renoir… On comprend qu’il y a aussi un mélange d’admiration et de rivalité.

 

Elie Faure en parlant d’Utrillo dit : « C’est un vagabond comme Modigliani. » Y avait-il une certaine noblesse à ce terme d’alors ? Est-ce que ce terme et cette attitude trouvent un certain écho aujourd’hui ?

Je pense qu’on s’est bien entendu éloigné de cette vision et même de celle des années 80. Les artistes sont de moins en moins vagabonds et de plus en plus fonctionnaires dans leur façon de travailler, de considérer leur « art ». Patrick Dewaere pouvait totalement s’inscrire dans l’univers d’un Modigliani. Il y a des gens qui cherchaient des sensations extrêmes pour nourrir leur art. Il fallait vivre intensément afin de donner le meilleur de soi sur une scène ou sur une toile.

Dewaere a donc eu beaucoup d’influence sur votre manière d’aborder le travail ?

Pas seulement moi. Toute ma génération. Il jouait vrai. Il n’y avait pas d’artifices. Modigliani agit de la sorte, que ce soit dans ses rapports avec sa femme, les marchands ou la critique. Cette attitude est également le fruit d’une frustration de ne pas avoir été reconnu de son vivant. Seulement un peu et sur le tard. Il n’y a rien de pire pour un artiste. Même s’il a conscience d’être un grand peintre et qu’il sera reconnu un jour. En même temps, il est extrêmement sensible à la critique ou à la comparaison.

Le talent d’un peintre, d’un acteur ou d’un humoriste réside-t-il dans la capacité à ne pas laisser le public être bercé. À provoquer un malaise dans la salle, le spectateur doit-il s’attendre à être frappé par surprise ?

C’est ce qui m’a vraiment séduit dans le rôle. Ce côté presque dangereux parfois. Ce qu’on retrouve chez un acteur comme Niels Arestrup. Même quand il parle doucement. La nitroglycérine qui est en lui peut exploser à tout moment. J’ai retrouvé des choses de moi dans la façon d’être très susceptible concernant les comparaisons avec d’autres humoristes, les fragilités, les colères et les emportements qui sont inhérents à beaucoup de gens qui font ce métier. Cette façon dont Modigliani joue, « maltraite » son entourage auquel il fait payer cela, ça m’a beaucoup parlé. Les artistes novateurs comme Modigliani souffrent au départ d’une forme de rejet. Lorsqu’il peint des yeux noirs ou qu’il refuse de faire des perspectives, les gens ne comprennent pas. Une incrédulité similaire se manifeste lorsque Picasso s’oriente vers le cubisme. Ils rejettent ce qui est nouveau pour eux. Concernant l’humour c’est pareil. Aujourd’hui on a oublié car les humoristes morts sont canonisés, mais Pierre Desproges lorsqu’il faisait La Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède, il se prenait des tombereaux d’injures, des lettres de téléspectateurs qui demandaient de qui on se moquait…

Pareil pour Guy Bedos qui fut censuré sous Giscard.

Effectivement. Lorsqu’on sort un peu du carcan, les têtes sont coupées.

 

Pensez-vous qu’en France le public se méfie des gens qui passent d’une expression artistique à une autre ?

Oui, mais je pense que les artistes sont aussi coupables lorsqu’ils se laissent faire. C’est à eux de se mettre en danger. Ce qu’il y a de pire dans ce métier, c’est le confort. Dès que ça ronronne, vous n’êtes plus dans la créativité. Il faut accepter de se mettre parfois en danger. De changer totalement de registre.

 

Ce que vous avez fait dans Inconnu à cette adresse et d’autres pièces ?

Oui, comme lorsque je jouais aussi dans les films d’Anne Fontaine, Laetitia Masson ou Marc Fitoussi. Je n’ai jamais fait Camping 4. Il se trouve qu’on ne me l’a pas proposé. J’ai toujours essayé d’aller vers un cinéma d’auteur, des pièces exigeantes. Peu de comédies ou de vaudevilles. Ce qui m’intéresse, c’est d’être là où on ne m’attend pas.

 

En parlant d’inattendu, on retrouve dans le texte de Laurent Seksik un esprit proche du Mangeclous d’Albert Cohen. Par exemple ce passage où le marchand dit d’un collègue : « Cet exploiteur, ce juif ! ». Jeanne répond : « Mais enfin tu ne peux pas traiter Léopold de juif ! » Ce à quoi Modigliani répond « Ça ne vous a pas suffi d’avoir envoyé Dreyfus au bagne, vous voulez empêcher les juifs de s’insulter entre eux ? » Est-ce pour vous une définition de l’humour juif ?

Comment définissez-vous l’humour juif ? Par le fait de se moquer de soi-même ?

La définition de Truffaut : se réveiller en colère. Un humour noir qui déconstruit les haines et préjugés en commençant par ceux que l’on peut avoir soi-même. Ou les situations que l’on subit.

Je suis assez d’accord avec cette vision.

 

Comment s’est déroulée la rencontre avec Laurent Seksik ?

C’est ma femme qui m’a fait découvrir ses romans. Laurent est un immense auteur, doté d’une écriture très belle et classique. C’est ce que j’aime dans le théâtre. En tant que comédien, j’ai du plaisir à lire son texte. Pour Modigliani, qui était un prince, qui aimait avoir un auditoire et être écouté, je pense que c’était indispensable d’avoir cette langue-là. Ces digressions et envolées lyriques. Il s’écoute parler même à certains moments. Ça coule très bien.

Modi, une pièce de Laurent Seksik. Avec Stéphane Guillon, Sarah Biasini, Geneviève Casile et Didier Brice. Au Théâtre de l’Atelier. 1 place Charles Dullin, 75018 Paris