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Littérature
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Etgar Keret : « Mes histoires ont toujours parlé de la situation en Israël »

L’enfant terrible et chéri des lettres israéliennes s’ouvre à l’Arche sur l’évolution de la littérature et celle de son pays.

Etgar Keret a fait irruption sur la scène littéraire israélienne en 1992, à vingt-cinq ans, avec Pipelines (Actes Sud, 2008), un premier recueil de nouvelles qui portait déjà l’empreinte de Kafka et de Witold Gombrovicz.

Auteur compulsif, il n’a cessé depuis de graver sa marque dans le paysage littéraire israélien par son humour, son impertinence, une imagination fantasque et un sens de l’absurde qui ont influencé de nombreux jeunes auteurs. Touche à tout, ce conteur-né, auteur de centaines de nouvelles, mais aussi d’un court roman, La colo de Kneller (Actes Sud, 2001), et d’un livre fragmentaire nettement plus intimiste, Sept Années de Bonheur (Éditions de l’Olivier, 2014), consacré à son père et à son fils, a contribué au renouvellement des formes d’une littérature, jusque-là marquée par la prégnance des romans plus classiques d’Amos Oz, de David Grossmann ou encore d’A.B. Yehoshua. Également auteur de romans graphiques et de scénarios pour le cinéma et la télévision, l’enfant terrible et chéri des lettres israéliennes s’ouvre à l’Arche sur l’évolution de la littérature et celle de son pays.

 

L’Arche : Vous citez souvent Kafka, Isaac Babel et Kurt Vonnegut au titre de vos principales influences littéraires. Mais qu’en est-il des écrivains israéliens ?

Etgar Keret : J’aime beaucoup les livres d’Orly Castel Bloom et de Yoel Hoffmann. Ceux d’Orly ont parfois l’air d’être des pyramides construites à l’envers, tissant leurs histoires comme si elles étaient simplement mises bout à bout : comme le ferait un acrobate qui, si sûr de ses compétences, décidait d’abandonner le filet de sécurité de la narration traditionnelle. Les livres de Hoffmann, quant à eux, débordent d’imagination poétique. Tous les deux recourent constamment et sans effort à l’humour dans leur œuvre. J’ai appris d’eux la Hutzpah (l’audace) de m’autoriser à ignorer les conventions littéraires si celles-ci font obstacle à l’écriture d’une histoire ou à l’insertion d’une idée.

 

Depuis la parution d’Au pays des mensonges (Actes Sud, 2011), et surtout depuis celle de Sept années de bonheur, vous abordez plus directement la « situation » politique en Israël. Parler du conflit israélo-palestinien est-il inévitable quand on est un auteur israélien ?

En fait, j’ai toujours écrit des histoires qui parlaient de la « situation ». La différence avec Sept années de bonheur, c’est qu’il ne s’agissait pas de fiction. De nombreux éléments que je montrais jusque-là à travers la forme du conte ou de la métaphore, dans la fiction, apparaissaient soudain comme ils le sont dans la réalité, sans artifice.

 

Votre nouvelle « la Sirène », tirée de Pipelines, sans doute la plus connue, mettait en scène un jeune lycéen qui découvrait qu’un de ses camarades de classe avait volé un vélo au gardien de l’école, un rescapé de la Shoah, ancien membre des Sonderkommandos. Elle fait désormais partie des lectures obligatoires au lycée, en Israël. Comment l’expliquez-vous ?

Je l’ignore. C’est une nouvelle très provocatrice. Aussi, ai-je été surpris qu’on décide de l’enseigner à l’école.

 

Quel regard portez-vous sur l’évolution de la littérature israélienne ? De quels auteurs actuels vous sentez-vous proche ?

La littérature israélienne a connu un vrai big bang. Au lieu de la grappe d’auteurs à laquelle nous étions jusqu’ici habitués, sont apparues des molécules différenciées d’écrivains indépendants les uns des autres. Il est aujourd’hui très difficile de trouver une veine unique dans le paysage littéraire israélien contemporain.

 

Vous avez été accusé par le passé, par certains lecteurs, d’être anti-Israël. À quoi vous avez répondu que vous étiez « Ambi-Israël ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Je n’aime pas plus les gens qui se définissent comme pro-israéliens que ceux qui se disent anti-israéliens. À mes yeux, c’est aussi réducteur que d’être philosémite ou antisémite. Je ne connais personne qui soit pour les Italiens, ou pour les hommes aux yeux marron. Il y a beaucoup de choses que j’aime en Israël et certaines choses que je n’aime pas. Un pays est une entité complexe et pas une étiquette.

 

Israël va fêter ses 70 ans. Comment voyez-vous le pays aujourd’hui ?

J’ai l’impression que nous vivons la période la plus dure de notre histoire. Le pays est divisé par une grande haine entre ses différents camps et ses différents leaders, qui préfèrent l’attiser plutôt que de réellement s’efforcer de soigner notre société.

 

Votre ami, l’auteur arabe israélien Sayed Kashua, qui écrit en hébreu, a quitté Israël juste avant l’opération à Gaza, en 2014, pour s’installer aux États-Unis, car il ne croyait plus en la possibilité d’une coexistence apaisée entre juifs et Arabes. Avez-vous été tenté de faire de même ?

Je suis le fils de survivants de la Shoah et je ne considère pas que l’existence de mon pays soit quelque chose d’acquis. C’était l’accomplissement d’un rêve pour mes parents et j’ai appris à apprécier ses avantages. Je ne partirai pas tant que j’ai l’espoir que les choses peuvent s’améliorer et malgré toutes les difficultés, j’ai encore beaucoup de raisons d’espérer. Mais je suis peut-être un naïf incorrigible.

 

Vous n’écrivez pas que de la littérature ; vous écrivez aussi des scénarios pour le cinéma, la télévision et la bande dessinée. Vous avez même écrit une comédie musicale… Comment envisagez-vous ces différentes formes d’écriture ?

Je suis quelqu’un qui raconte des histoires. L’opportunité de raconter une histoire dans une nouvelle forme est pour moi comme s’engager dans une nouvelle aventure. Écrire de la fiction est fantastique et j’ai toujours considéré cet exercice comme mon élément naturel, mais on peut s’y sentir très seul. Travailler pour la télévision et pour le cinéma me permet de participer à des projets narratifs plus collaboratifs.

 

Vous travaillez actuellement sur une série pour Arte, avec votre femme Shira Geffen. Que pouvez-vous nous en dire ?

C’est l’histoire d’un agent immobilier qui peut voyager à travers le temps. Elle a un lien avec la mort de mon père. C’est le projet le plus passionnant que j’aie réalisé de ma vie.