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Littérature
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Un enfance à Constantine

Lorsque l’historien Benjamin Stora nous raconte les juifs d’Algérie.

Et si vous demandiez… « S’il te plaît, dis-moi qui tu es ? Qui es-tu ? »… Une simple question qui fait de nous des êtres humains, en conscience, de ce que nous sommes. Mais, ce que nous sommes n’est-il pas le fruit de tout ce qui fut, comme des touches à l’infini, construisant ainsi notre vie et nous reliant en mémoire à ce que nous fûmes et ce que nous sommes ? Expliquons. Au firmament de la quête identitaire, nous nous interrogeons. Le passé ne passe plus, ne passe pas. Les anciens ont/peuvent avoir une vision idéalisée ou déformée du passé, remplie de nostalgie et par là-même, déformée/fausse/corrompue. Qu’est-ce qui est vrai dans les récits que nous entendons, les uns et les autres ? Comment déforme-t-on les choses ? Comment amplifie-t-on certaines choses ? Qu’entendons-nous de ce qui fut, lorsque l’on nous raconte ce qui fut ? Sur toutes ces questions, il faut toute l’érudition de l’historien pour nous dire vraiment ce qui a été. Il ne s’agit pas d’inventer/enjoliver une histoire/l’histoire de… mais de retracer les faits et de les analyser. C’est toute l’œuvre de l’historien Benjamin Stora. Lui, qui sonde et explore avec autant de talent et depuis tant d’années l’histoire de l’Algérie et de la guerre du même nom, dévastatrice et cruelle.

Il sonde aussi les minorités qui ont vécu en Algérie, notamment les juifs. Même si ce n’est que dans les années 2000, qu’il se mit à s’intéresser aux juifs d’Algérie, dont il affirme qu’il fait partie intégrante.

Et voilà l’historien qui ressent le besoin d’explorer sa propre histoire et de nous raconter le/son/l’autre monde, son enfance juive dans la ville de Constantine, dans un ouvrage intitulé : « Les clés retrouvées » aux Editions Stock. Raconter cette année 1962, lorsque son univers bascule, avec la fin de la guerre d’Algérie et le départ définitif vers la France, n’est pas chose facile. Il avait douze ans, il lui faut quitter cette vie et cette ville: « Lorsque nous sommes partis de Constantine le matin du 16 juin 1962, ma mère a lavé consciencieusement tout notre petit appartement. Elle n’a pas versé de l’eau sur le palier, comme elle faisait traditionnellement au moment du départ d’un proche, qui revenait ensuite sur ses pas. » Parce qu’elle savait in fine qu’elle ne reviendrait pas. « Mon père a ensuite fermé lentement la porte avec les clés, et les a données à ma mère qui les a mises dans son sac à main. » Des clés que Benjamin Stora retrouve en 2000, après le décès de sa mère, au fond d’un tiroir de sa table de nuit. Dans son prologue, l’historien nous rappelle que tout au long de son travail commencé dans les années 1970, il a peut-être cherché sans cesse inconsciemment, écrit-il, ces lambeaux de vie personnelle capables de renouveler aussi bien l’histoire événementielle que celle de la longue durée, mais aussi… la sienne de vie. Il fallut alors un ou deux déclics pour qu’il écrive alors ce livre. Il raconte qu’au cours d’un grand déménagement de son pavillon en 2013, il ouvrit une boite d’archives qui appartenait à son père, qu’il n’avait plus touchée depuis son décès en 1985. Lorsque je relis ces lignes, je pense au départ de ma mère de Tunisie. L’incroyable douleur qu’aucun confort à la française ne put jamais combler.

Dans cette boite donc, le père de Benjamin Stora y avait inscrit la mention « Souvenirs ». Là, Benjamin redécouvrit les lambeaux, les morceaux, les mots, les petites et grandes choses de toute une vie : des factures, des quittances, un vieux livre de la Haggadah, le livre de Pessah, la Pâque juive et des documents de guerre 39-40, ainsi qu’une lettre de son grand-père demandant que sa nationalité française soit préservée

Dans un (autre) livre extrêmement touchant, l’historien Benjamin Stora, spécialiste de l’histoire du Maghreb et notamment de l’Algérie, publie et commente 150 vieilles photographies, jaunies, des morceaux de vie, des moments, des instants, un retour vers le passé. Celui des juifs d’Algérie, d’Oran à Constantine, d’Alger au sud algérien. Ces moments où dans une semoulerie, des femmes sèchent des pâtes, ou la récolte des dattes fait partie des tâches régulières, ou une famille juive de Constantine est photographiée, autour du patriarche, en 1881. Seuls, les plus âgés ont revêtu le costume traditionnel. Les plus jeunes portent des vêtements à la française… Commentant ces pages d’histoire, Stora précise que deux mondes se sont juxtaposés celui d’avant la présence française et du décret Crémieux et celui d’après, celui de l’intégration, avant l’assimilation.

Lorsque l’on regarde attentivement ces photographies, on remarque tout aussi attentivement que les plus vieux portent les escarpins de cuir souple, le gilet fermé (bedaia), la culotte bouffante (seroual). Les femmes portent la coiffe, ornée de broderies et de lourds bijoux. Les plus jeunes, par contre, sont vêtus à l’européenne et portent costumes et cravates. Deux élégantes vêtues à la mode du XIXème siècle, dans les environs d’Alger, en 1899 se penchent pour regarder un livre ou un album. Et puis, apparaissent alors les villes, les lieux et les paysages, le port d’Alger, au début du XXème siècle, Oran, dans les années 1900. Toutes les inscriptions sont en français : la cordonnerie française, l’atelier de bijouterie, la librairie Andreo, la parfumerie, l’imprimerie E. Andreo… Et comme d’autres photographies de la même époque, les gens qui s’affairent, qui marchent dans la rue, et puis ceux et celles qui posent pour le photographe. Au lendemain de la Première guerre mondiale et jusqu’aux années 1950, la culture européenne envahit l’espace public. Cette photographie l’illustre. Nous sommes en 1934, devant le parc de Galland, à Alger. Une jeune femme pose devant une traction avant. Elle est le reflet parfait d’une assimilation « réussie » à la culture française et européenne puisque rien ne distingue cette femme d’une Européenne d’Algérie ou d’une métropolitaine. Cependant, l’assimilation n’affecte pas, ou pas entièrement, la vie familiale, rappelle l’historien, où se maintiennent, à des degrés différents les rituels, les traditions ordinaires une façon de parler. L’épreuve de Vichy est cruelle. En témoigne, cette lettre manuscrite émouvante d’un élève adressée à Pétain. Celui-ci explique avoir été renvoyé de l’école parce qu’il était juif. L’épreuve de Vichy, commente Benjamin Stora a bouleversé le processus d’assimilation qui semblait inexorable, renforçant paradoxalement le sentiment d’appartenance à une communauté.

Et, dans les années 1950, les juifs d’Algérie vivent dans une sorte d’insouciance. On voit une photographie de la majestueuse synagogue d’Oran, la plus grande du Maghreb. La vie suit son cours. Sauf que la guerre approche et bientôt l’exil. La tristesse et les larmes.

«La grande force de Benjamin Stora, commente le philosophe Joël Roman qui fut son éditeur, c’est qu’il est respecté tout à la fois par les Algériens, par certains anciens pieds noirs, par les juifs venus d’Algérie et par les Franco-algériens issus de l’immigration. Voilà sa singularité.»

Ce que nous apprend Benjamin Stora c’est qu’il ne faut pas/jamais renoncer à expliquer. Enfin, que l’émotion peut aussi avoir sa place. Expliquer, c’est assurément, relever un défi, ne pas laisser place aux stigmatisations ambiantes, tenter d’analyser et de comprendre des situations complexes. Tenter aussi d’entrevoir ce qui devrait/pourrait être, au-delà des traumatismes du passé.

Benjamin Stora, Les clés retrouvées. Editions Stock.