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Littérature
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Olivier Guez : « Mengele représente la pulsion suicidaire du XXè siècle »

Prix Renaudot 2017, Olivier Guez signe un roman puissant qui nous hante longuement après sa lecture. On y suit les traces du « docteur de l’horreur », Josef Mengele. Qu’est devenu ce bourreau nazi après Auschwitz, où il a sévi ? Quelle a été sa vie en Amérique du Sud ? Il a échappé à la justice des hommes, mais a-t-il connu la paix ? Passionné et passionnant, l’écrivain revient sur ce destin dérangeant.

 

L’Arche : Que signifie à vos yeux l’attribution de ce prix ?

Olivier Guez : Il s’agit d’une magnifique récompense, qui me fait extrêmement plaisir. D’autant que mes prédecesseurs sont impressionnants. Par rapport à ce roman, c’est vraiment émouvant de toucher des gens de cultures, de religions et d’âges aussi différents. Je n’aime pas l’expression « devoir de mémoire », mais j’aimerais qu’on se souvienne de Mengele, comme de l’hyper-médiocrité du Mal.

Qu’est-ce qui vous obsède dans « les zones d’ombre de l’Histoire » ?

Je suis plutôt obnubilé par nos après-guerres. La Première et la Seconde Guerre mondiale ont produit bon nombre de monstres et de criminels contre l’humanité. Ce qui m’intéresse, c’est une question lancinante : après avoir fait le Mal, qu’est-ce que la vie vous réserve ? La littérature n’est pas toujours synonyme de fiction absolue. Mon modèle étant « De sang-froid » de Truman Capote. Contrairement à l’Histoire, le roman est centré sur un ou quelques individus. Il permet de dessiner une trajectoire, susceptible de toucher le plus de gens possible. Rappelons qu’il a fallu attendre le feuilleton « Holocauste », dans les années ’70, pour que le monde découvre la Shoah à travers une famille et non pas pas, via une masse anonyme. La littérature offre justement ce pouvoir de projection des individus.

Pourquoi l’après-guerre est-elle si peu présente dans la littérature contemporaine ?

Bonne question (réfléchit)… Pourquoi n’aborde-t-on pas cette période aussi riche et ambiguë ? Peut-être parce qu’elle est très différente de ce qu’on a voulu nous raconter. Après la guerre, on a inventé une fiction, indispensable pour que l’Europe puisse se remettre debout et continuer à avancer. Les auteurs aiment se rattacher aux événéments majeurs, or cette période de grande transition me passionne. La véritable question qui me taraude est comment un continent, une société et un individu se remettent d’un moment aussi terriblement meurtrier ? Les millions de morts, liés aux deux Guerres Mondiales, ne se sont pas évaporés avec l’Union Européenne. Au contraire, les failles s’avèrent toujours présentes. Un peu comme si on vivait actuellement dans « l’après-après-guerre ». C’est pourquoi, il me semble essentiel de scruter et de gratter cette période.

En quoi « l’ingénieur de la race », alias le Dr. Mengele, est-il représentatif de cette époque ?

Mengele symbolise le dernier assassin d’Europe. Possédant toutes les qualités d’un bourgeois européen, il en a l’éducation, la culture et les moyens. Pourtant, il envoie des milliers de personnes à la chambre à gaz et multiplie les expériences médicales sur des enfants, en sifflotant. Il représente donc clairement la pulsion suicidaire du XXè siècle. Sa trajectoire improbable renferme une matière romanesque incroyable. La partie sud-américaine est digne d’un roman d’espionnage, aux multiples rebondissements.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris en enquêtant sur lui ?

Rien, si ce n’est sa médiocrité, sa lâcheté, sa bêtise et le soutien permanent de sa famille. Mengele n’incarne guère « l’Ange de la Mort ». Loin de le voir comme un super-héros du Mal, il faut démystifier la bête et montrer son côté humain. Les nazis ou les terroristes sont avant tout des hommes, qui prouvent à quel point il est simple de basculer dans le Mal absolu. Cette facilité peut être provoquée par la vanité, l’orgeuil ou l’ambition. Cette responsabilité individuelle me semble vertigineuse. Mengele n’est pas un tueur né, mais un pervers narcissique répondant à la logique du nazisme.

Lui, qui est toujours passé entre les mailles du filet de la justice, est-il symbolique des dysfonctionnements d’une ère, visant à aller de l’avant ?

Ayant beaucoup travaillé sur l’après-guerre et la dénazification, je n’ai pas été surpris par les failles de la traque de Mengele. On oublie, après tout, que le Mossad n’est pas au service des juifs, mais de l’Etat d’Israël. Ainsi, l’enlèvement d’Eichmann cache cette fôret. L’ambiguité a orienté notre monde européen. Sa construction, aussi fondamentale qu’extraordinaire, n’aurait pas eu lieu si la justice avait fait son travail correctement. Les crimes en question étaient si gigantesques, qu’il n’y aurait pas eu une telle fraternisation. Je ne juge pas l’Europe, qui a tourné le dos à la justice, parce qu’elle a fabriqué quelque chose d’intéressant. Énoncer les faits paraît capital car on révèle des intérêts politiques et des contradictions, or l’Europe vit en paix, depuis tant d’annés. Ce n’était pas gagné. Quel miracle ! Mengele en a profité, mais il s’est auto-dévoré. La peur de se faire attraper l’a bouffé. Que ce soit face au Bien ou au Mal, l’homme est le pire ennemi de lui-même.

Ironiquement, n’est-il pas devenu un errant, « privé de tout plaisir de vivre » – comme l’écrit Kierkegaard – et de sépulture ?

Je le perçois d’avantage comme Caïn, premier assassin de l’humanité. Il a finalement été peu recherché, mais il s’est senti traqué pendant des années. Mengele n’a jamais éprouvé ni remords ni culpabilité, or tout cela a fini par le bouffer. J’avoue avoir éprouvé un plaisir pervers à raconter sa descente aux Enfers. Quelque part, j’y vois une forme de vengeance et de justice. Dire que cette « sale bestiole », qui se croyait invincible, revient à sa vraie place. N’est-ce pas jouissif ?

D’où vous vient ce besoin d’observer l’absence de traces ?

Peut-être de mon hyperconscience précoce du caractère fugace de l’existence. Depuis que je suis petit, je suis une fourmis parcourant l’Europe à la recherche de traces. Je ne suis pas devenu historien ou archéologue, parce que je suis un troubadour (rires) ! C’est pourquoi j’aime le journalisme, la littérature, le cinéma, la liberté et le fait de raconter des histoires. Ma famille n’a pas été directement concernée par la Shoah. Le côté paternel étant originaire d’Afrique du Nord et le côté maternel n’ayant pas été déporté, mais caché. Cela me permet d’aborder les choses avec distance. Mes grands-parents n’ont guère subi le rouleau compresseur de l’Histoire, mais ils m’ont permis de comprendre, très tôt, que l’individu peut être broyé par elle. Comment ce dernier se débrouille-t-il avec cela ? J’ai senti d’emblée qu’il y avait une fragilité chez les miens.

Qu’est-ce qui vous interpelle dans la transmission des victimes ou des bourreaux ?

Elle est importante par définition car, on sent bien que cette période de transition instable – à la violence larvée – a été privée de garde-fous. On oublie que les « Trente Glorieuses » ont succédé aux années désastreuses. L’Histoire tend à effacer de quoi l’Homme est capable. J’ai grandi dans la culture française, germanique (l’Alsace), juive et nord-africaine. Etant le fruit de ces plaques tectoniques, je me suis mis à bouger très tôt. Polyglotte, je perçois ce mélange comme une richesse extraordinaire, que j’ai exploitée en allant vivre à Berlin, en Belgique ou en Amérique du Sud. J’ai aussi été chargé du Moyen-Orient à La Tribune. Ceci explique que je sois à l’aise dans tous les pays européens, ainsi que dans toutes les cultures et les civilisations que j’ai foulées. Mon rapport au monde germanique est intéressant, parce qu’il nous rappelle que nous incarnons les fruits d’une histoire terrible, dont nous ne sommes pas responsables. On ne comprend pas toujours que je veuille explorer cettte histoire, qui nous dépasse, or elle me tient à cœur.

Ce roman se veut-il une alerte rouge à notre époque, qui n’a visiblement rien appris de l’Histoire ?

Je me répète, mais le plus vertigineux me semble cette facilité avec laquelle on bascule dans le Mal. L’Histoire est jonchée de petits despotes à la Mengele. Son parcours est une mise en garde, montrant que l’homme est capable de tout. Les penchants médiocres, et si communs, peuvent nous mener à une catastrophe industrielle. Voyez le film « Les Dents de la mer ». En dépit des requins, on ne ferme pas les plages car on est en pleine saison touristique. Je suis satisfait à l’idée que ce roman soit lu par tout le monde. Il va être traduit en 18 langues, dont l’allemand ou l’hébreu. Je ne vis pas avec Mengele, tant je ne me suis jamais projeté en lui, mais je me demande pourquoi ce roman marche à ce point. Peut-être parce qu’il touche au destin complexe de l’Europe, que je traite dans tous mes livres.

 

La Disparition de Joseph Mengele, par Olivier Guez, éd. Grasset.