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Littérature
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Les Mémoires de Jasia Reichardt

Le sauvetage des textes contenus dans ce livre constitue un nouvel épisode de l’édification du corpus de la mémoire de la Shoah.

La couverture de l’ouvrage est si belle, son cartonnage si agréable au toucher, lorsque vous le saisissez, et tandis que vous admirez l’image qui occupe le premier plat de la jaquette, en fait la reproduction d’un tableau peint à Varsovie à la veille de la catastrophe, vous vous y trompez. Oui, vous vous y trompez, j’insiste. L’éditeur a pris tant de soin à faire imprimer ce livre à Venise sur du papier ivoire épais, les polices de caractères sont si élégantes, que vous pensez avoir en mains ce que l’on appelle un beau livre. Un livre d’art. Il l’est en quelque sorte ; mais il n’est, tout à la fois, rien de cela.

Disons plutôt que sa seule existence est un miracle. Et le fruit de plusieurs miracles.

On a certes déterré sous les amas de cendres, à proximité immédiate des chambres à gaz d’Auschwitz, les manuscrits des membres du Sonderkommando. On a retrouvé le manuscrit de Simha Gutermann sous les décombres d’un escalier à Radom, quarante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. On a extrait les bidons et les boîtes de l’Oneg Shabbat sous les gravats du ghetto de Varsovie. Ceci pour ne citer que quelques exemples parmi les plus connus.

Le sauvetage des textes contenus dans ce livre constitue un nouvel épisode de l’édification du corpus de la mémoire de la Shoah. La particularité des mémoires de Jasia Reichardt est double. Il s’agit de ses propres souvenirs, racontés de façon très minutieuse, à hauteur de l’enfant qu’elle fut lorsqu’elle a traversé la Shoah. Elle est actuellement l’une des dernières survivantes encore en vie du ghetto de Varsovie. Elle ne cherche pas à reconstituer ce qu’elle a oublié, ce qu’elle n’a pas vu ou pas compris. Elle n’est pas influencée par tout ce que l’on sait aujourd’hui sur le ghetto de Varsovie et son anéantissement.

L’originalité seconde de ce livre est le sauvetage-même des quinze lettres reproduites intégralement dans l’ouvrage. Écrites dans le ghetto de Varsovie par Maryla Chaykin, la mère de l’auteur, à sa soeur Franciszka Themerson, elles sont arrivées par des voies complexes, erratiques jusqu’à Londres. Cette dernière a émigré à Paris avant la Seconde Guerre mondiale. Puis, parce qu’elle travaillait pour le gouvernement polonais en exil en France, elle a pu suivre celui-ci à Londres. Elle y était employée à dessiner des cartes géographiques. À la veille de la guerre, cette famille bourgeoise d’intellectuels et d’artistes est unie. Le grand-père est peintre, Sewek le père de Jasia, ingénieur et architecte, Maryla dessine l’iconographie de livres pour enfants. Des dessins sophistiqués, gracieux, élégants, qui l’ont rendue célèbre, et dont certains sont reproduits au sein du texte continu, ainsi que quelques rares et belles photos qui ont pu être sauvées du désastre.

Dès les premiers jours de la guerre, l’atelier et la collection de peintures du grand-père brûlent totalement dans les bombardements allemands.

Les lettres mettent plusieurs semaines, parfois plusieurs mois à atteindre leur destinataire. Elles doivent d’abord franchir les murs du ghetto, être écrites sous un faux nom, puis expédiées par d’autres personnes connues ou inconnues, hors du ghetto, à un premier destinataire à Lisbonne. Il s’agit de Stefan Themerson, le beau-frère de Maryla, qui y est bloqué de longs mois, avant de rejoindre son épouse à Londres. De même, les réponses arrivent ou n’arrivent pas, et sont victimes de coupes de la part de la censure. Les liens entre Maryla et sa sœur seront maintenus jusqu’au mois de juin 1942. C’est-à-dire peu de semaines avant la liquidation du ghetto. Maryla et Sewek, les parents de Jasia, seront assassinés à Treblinka.

Jasia seule sera exfiltrée du ghetto. Premier épisode de sa survie. Elle arrivera à Londres chez sa tante en 1945, aux termes d’une épopée, dans lequel le hasard tient une grande part. Mais venons-en aux lettres qui sont à elles seules un palimpseste. La vérité du ghetto n’est jamais dévoilée car elle mettrait en danger toute la famille, et les lettres seraient victimes de la censure. Le vrai contenu des missives est à déchiffrer, à élucider. Le contenu manifeste signifie le plus souvent le contraire de ce qu’on lit. Il s’agit d’appels au secours, de demandes d’aide pour assurer les besoins les plus élémentaires de la famille, ou plutôt des trois familles confinées dans trois pièces d’un appartement du « petit ghetto », qui sera le dernier à être liquidé. C’est là qu’ont résidé, jusqu’à la fin, les Juifs qui possédaient quelques moyens pour assurer leur subsistance.

Maryla fait tout ce qui est en son pouvoir pour épargner à sa fille l’horreur du ghetto. Avec le temps, elles ne peuvent sortir que dans une seule rue, et lorsqu’une scène atroce s’y accomplit, elle met la main devant les yeux de l’enfant, afin qu’elle n’en soit pas le témoin.

Le plus étonnant est qu’au milieu du chaos, de la violence extrême, de la misère, de la faim atroces, presque jusqu’à la fin, les 120 colis expédiés depuis Londres finissent par être acheminés au ghetto. Selon les denrées qu’ils contiennent, celles-ci sont échangées pour assurer les besoins les plus urgents : vêtements, médicaments, chaussures, aliments indispensables à la survie.

Entre chaque lettre, Jasia qui n’a lu ces lettres qu’en 1988, lorsque sa tante, qui l’a élevée, était sur le point de mourir à Londres, relate avec une grande précision, quasi photographique, ce dont elle se souvient.

« Elle se tourna vers moi et désigna une boîte d’archives grise sur une étagère. “Les lettres de ta mère”, dit-elle. Je savais naturellement qu’elles étaient là, mais je ne voulais pas les voir. J’attendis. De même que la boîte qui n’avait pas été ouverte, sur une autre étagère désormais. Les années passèrent et, finalement, arriva pour moi le moment d’ouvrir la boîte, non sans appréhension et – comment dire ? – d’affronter la musique, et si ce n’était pas précisément pour danser, au moins raconter cette histoire. »

Pas de pathos, une sorte de fausse sécheresse qui masque une grande pudeur. Même au moment de la séparation déchirante et définitive d’avec ses parents. On se quitte sans se dire au revoir, comme si l’on allait rentrer tout à l’heure, alors qu’on sait que c’est la dernière fois qu’on se voit. Sans se dire au revoir, au sens propre des termes. On ne prononce pas les mots. On s’éloigne. Et c’est fini pour toujours.

Voilà, Jasia, elle si protégée jusqu’alors, jetée seule dans le monde, avec quelques pièces cousues dans la doublure de ses vêtements, et une liste d’adresses de personnes susceptibles de l’aider. Le plus étrange est que l’enfant devient un adulte en quelques minutes. Qu’elle ajuste son comportement avec un instinct sûr aux circonstances. Ainsi, dans un couvent, la voilà fervente chrétienne, dûment baptisée, récitant sans faute ses prières, faisant sa communion et écrivant des textes édifiants sur la vie des saints. Les religieuses de l’orphelinat qui l’avaient recueillie savaient qu’elle était juive, bien qu’elle y ait été admise sous un faux nom. Elle ne révéla l’identité de sa mère qu’à la psychologue venue l’interroger.

« Je suis désormais responsable de ma propre vie », écrit-elle. Alors qu’elle n’a que neuf ans.

Jusqu’au bout, la mère de Jasia se comporta comme si tout le monde allait survivre, et surtout comme si sa fille allait survivre. Elle reçut des cours particuliers, y compris de piano, jusqu’à ce que le Bechstein de concert fût vendu pour payer le sauvetage de l’enfant. Jasia a passé trois ans dans le ghetto, et ses souvenirs suivent avec précision la vision qu’elle a parfaitement conservée de son environnement.

Y compris le piano à queue, la poupée en porcelaine de Dresde, le plan de tomates sur le balcon. Ces tomates qui n’auront pas le temps de parvenir à leur pleine maturité parce qu’elles seront mangées. Le plus effroyable, sous un air paisible, est une élégante carafe, recouverte d’une serviette de dentelle blanche, qui contient le cyanure avec lequel la grand-mère et le grand-oncle de Jasia vont se suicider.

La fillette aura effectué pas moins de quinze allers et retours dans des maisons connues de son père, puis été transférée par des collègues de ce dernier dans un hôpital où elle feindra parfaitement la maladie, avant de se retrouver dans l’orphelinat des sœurs catholiques qui ne la trahiront pas. Lorsque son professeur de français repéra l’avis de recherche émis par Heniek Haller Sobieralski, qui partagea l’appartement de Maryla Chaykin dans le ghetto de Varsovie, elle le transmit aux religieuses.

Quelques survivants du génocide finiront par la retrouver et l’enverront rejoindre sa tante et son oncle à Londres… en avion, via Berlin.

Elle sera éduquée dans l’extraordinaire internat libéral anglais de Dartington, où les enfants plongent nus dans la piscine, font de l’équitation et du tennis, tout en étudiant les beaux-arts, le latin et le grec.

Les Thermeson ont joué un rôle important dans l’avant-garde artistique internationale au lendemain de la guerre, et ont créé, en 1948, la première maison d’édition dédiée à ce mouvement esthétique en Angleterre. Devenue adulte, Jasia est critique d’art, directrice adjointe de l’Institute of Contemporary Arts à Londres de 1963 à 1971, puis directrice de la Whitechapel Gallery de 1974 à 1976. Depuis 1990, avec Nicky Wadlley, elle a réuni et classé les Thermerson Archives, artistes d’avant-garde du XXe siècle.

On a pu l’écouter au cours d’une rencontre au Mémorial de la Shoah le 19 avril, commémorant le soixante-quinzième anniversaire du premier jour de l’insurrection du ghetto de Varsovie.

 

Jasia Reichardt, Quinze voyages de Varsovie à Londres : 1940-1945. Préface Jean-Marc Dreyfus. Traduction d’Aude de Saint-Loup. Éditions de la revue Conférence.