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juillet 2018

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Israël

La Nouvelle donne

Photo by Marc Israel Sellem

Professeur de Sciences politiques à l’Université de Tel Aviv, Denis Charbit a du mal à imaginer que les Iraniens vont s’asseoir à nouveau avec les Américains pour bâtir un nouvel accord.

 

L’Arche : La dénonciation de l’accord 5+1 sur l’Iran, est-ce un tournant au Proche-Orient ou l’occasion d’un nouvel accord ?

Denis Charbit : Je serais beaucoup plus prudent. Je dois dire que je ne me suis pas fait, contrairement à beaucoup de personnes, qu’ils soient spécialistes ou pas, une religion sur les conséquences immédiates et à moyen terme de cette abrogation. D’abord parce qu’un système de sanctions ne fonctionne que si tout le monde l’adopte. Ce qui me paraît le plus intéressant à observer dans les semaines et les mois qui viennent, c’est comment les Européens vont réagir concrètement. Pas les déclarations offensées ou indignées qu’ont pu avoir les dirigeants. Pour les Iraniens, je pense que c’est assez clair qu’on va vers la conclusion d’un nouvel accord. Portera-t-il sur le nucléaire ou sur d’autres aspects ? Les États-Unis ont-ils les moyens de mener seuls cette guerre économique et ce rétablissement des sanctions ? Je suis très perplexe, j’ai du mal à discerner et j’ai du mal à imaginer que les Iraniens vont s’asseoir à nouveau avec les Américains, mais quand bien même ils le feraient, sur quoi céderaient-ils ? En dépit des assertions de beaucoup de spécialistes, je suis plutôt attentiste et donc j’attends de voir. A priori, on peut avoir l’impression que les Américains vont l’emporter sur les Européens, à cause de cette guerre économique entre les deux, mais il est sûr qu’on entre dans une zone de turbulence, au sens où il y a des inconnues. La carte majeure des Américains, et en fait des Israéliens, c’est de faire observer que les Iraniens n’ont jamais été autant présents sur des théâtres d’opération au Moyen-Orient, notamment en Syrie et au Yémen. Côté américain, on est sur une chute du régime par une insurrection populaire. Je ne crois pas que Netanyahou ait réussi à convaincre Trump et la nouvelle équipe à remettre l’option militaire sur le tapis. Personne n’en parle plus aujourd’hui, mais j’ai du mal à percevoir finalement en quoi la différence est énorme puisque, de toute façon, dans les deux cas on gagne du temps. Un peu plus de temps qu’avant peut-être, mais Trump ne va pas réussir là où Obama a échoué en octobre, c’est-à-dire à signer un traité prévoyant le démantèlement du programme nucléaire iranien.

Les Iraniens souhaitent que le volet économique leur profite et non pas s’impliquer dans des théâtres d’opérations extérieures. Et je pense, toujours sous forme d’hypothèses, que Poutine n’a pas dit son dernier mot. Ce qui a satisfait quand même Israël dans cette donne depuis quelques années, c’était que la Russie était présente en Syrie. Mais dans le couple russo-iranien, on avait l’impression que c’était l’Iran qui donnait le ton. Peut-être est-ce le cas aujourd’hui, mais je ne suis pas sûr qu’à moyen terme, les Russes ne fassent pas entendre finalement leur voix. Et là, la Russie n’est pas un allié d’Israël, c’est un partenaire. Qu’il y ait, face à ce front du refus qu’incarne l’Iran, un géant derrière qui couvre cette alliance-là, c’est quand même quelque chose. Avec les Russes, on peut peser un peu, on a un pied dans la porte, on a un acteur qui peut souffler le froid et chaud. L’hypothèse pour l’instant, c’est que l’Iran donne le ton, mais je ne suis pas sûr que cela durera. Je ne crois pas que la fin de l’histoire, c’est que les Iraniens sont en Syrie et les Russes se tiennent à carreau et n’ont pas d’impact. En ce sens, cela peut être aussi en faveur d’Israël puisque les Russes peuvent jouer ce rôle tampon.

 

Le rapprochement avec l’Amérique de Trump est-il conjoncturel ou est-ce irréversible ?

Là aussi, la seule inconnue dans cette nouvelle donne, c’est le risque pour l’administration américaine de faire voler en éclats le côté bipartisan entre républicains et démocrates. De deux choses l’une, ou bien les démocrates – pour des raisons pragmatiques ou idéologiques – prennent en quelque sorte le relais de Trump, et alors on aura un soutien total – étant entendu que le problème de l’ambassade est réglé, on ne reviendra pas en arrière –, ou bien ayant fait voler en éclats ce consensus bipartisan, on se retrouve avec des candidats démocrates beaucoup plus sévères à l’égard d’Israël ou beaucoup moins alignés sur les positions israéliennes. En admettant que Trump soit réélu, cela durera encore six ans. Je pense qu’il est clair que le soutien à Israël est un pilier de cette politique. On verra ce que sera le plan de paix, on n’en a pas encore les grandes lignes, mais je pense que cela va être difficile pour Netanyahou de dire non. Proposer de toute façon un plan de paix au moment où Mahmoud Abbas est à l’hôpital et où on ne sait pas encore qui sera le successeur, c’est compliqué.

Il y a une nouvelle donne, c’est incontestable. Est-ce qu’elle est définitive et irréversible ? Je ne crois pas tant que la communauté internationale s’accorde à penser que la seule solution possible, durable, c’est la solution à deux États. La clé, je dirais, se trouve dans l’Arabie saoudite, tout dépend de ce qu’elle va exiger comme contrepartie pour passer d’une alliance officieuse à une alliance officielle. Ou bien ils vont considérer que l’Iran est tellement un problème pour eux que la question palestinienne devient marginale à leurs yeux, ce qu’elle est d’ailleurs dans l’ensemble du Proche-Orient. Netanyahou est convaincu aujourd’hui que la question palestinienne n’est plus l’obstacle que c’était. Et en même temps, on voit bien que chaque fois que la tension est relancée, comme récemment à Gaza, c’est toujours la suprématie de la cause palestinienne qui tient. Je ne vois pas encore cela changer. Netanyahou peut avancer dans cette alliance des pays sunnites avec Israël comme bras armé sans contrepartie palestinienne, mais que se passera-t-il au sein de l’Autorité palestinienne dans les semaines qui viennent ? C’est cela qui va être capital. L’image du leader et sa politique seront déterminantes.

 

Le Paraguay et le Guatemala se sont joints aux USA pour déplacer leur ambassade à Jérusalem. Vous pensez que le mouvement entraînera d’autres pays ?

Certainement quelques pays d’Europe centrale, la Tchécoslovaquie… Autrement, on peut avoir jusqu’à 5 à 10 ambassades. On est là dans une instance symbolique. Il faut voir aussi que c’est une chose de transférer l’ambassade à Jérusalem-ouest et une autre de déclarer dans le sillage du transfert de l’ambassade que Jérusalem est la capitale d’Israël. Moi, j’ai recommandé à certaines chancelleries européennes de placer leur ambassade à Jérusalem-ouest tout en valorisant un bureau de liaison à Jérusalem-est. En faisant valoir à quel point cette reconnaissance de Jérusalem-ouest n’entraîne pas une reconnaissance automatique. C’est ma position en tout cas. Transférer l’ambassade à Jérusalem-ouest, c’est pour moi réparer une anomalie et c’est en phase avec la politique étrangère d’Israël. En revanche, le caractère pour moi problématique de la déclaration de Trump, c’est la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël alors que son statut est censé être défini par des négociations, c’est prendre fait et cause pour Israël. Tant mieux pour ceux qui pensent que c’est la solution. Il ne faut pas oublier que les Palestiniens ne réclament pas une souveraineté sur Jérusalem-ouest. Alors, s’ils ne le réclament pas, qui le réclame ? Aujourd’hui, cela paraît une anomalie. Au nom de quelle vieille antienne faudrait-il maintenir cette ambassade à Tel Aviv ? Cela n’avait pas de sens et de ce point de vue, Trump a bien fait. De là à passer à l’étape suivante…

Dans la réalité actuelle, en dépit des grands changements qui interviennent, cette décision ne va pas bouleverser les données du Proche-Orient. Je le dis autant pour ceux qui se réjouissent de ce geste que pour ceux qui s’y opposent et qui ont tendance à en faire trop. Le jour du transfert de l’ambassade, ceux qui ont protesté, ce ne sont pas les premiers concernés. Eux n’ont pas bougé, ceux qui ont bougé, ce sont ceux de Gaza. Certes, c’est un atout et un joker pour Netanyahou, c’est une belle réussite diplomatique, mais cela n’a pas à ce point bouleversé les choses.

 

On a vu ces derniers jours que la situation de l’Autorité palestinienne est effectivement très fragile, avec les problèmes de santé de Mahmoud Abbas. Faut-il craindre un risque de situation incontrôlable ?

Le potentiel existe, il y a deux ou trois candidats. Est-ce qu’il va y avoir des élections ? C’est la première question. Ce n’est pas un dauphin que va désigner M.Abbas sur son lit d’agonisant. Ça doit être le point de départ d’un renouvellement, d’une relégitimation de l’Autorité palestinienne. Est-ce un candidat du Hamas qui l’emporterait ? Moi, j’ai des doutes. Est-ce que ce sont des primaires à l’intérieur du Fatah qui vont déterminer qui sera le candidat ? Là aussi, il y a trop de données qui nous échappent encore aujourd’hui. Y aura-t-il une nomination hors élections ? Israël aura-t-il droit de regard sur cette nomination ? Je ne vois pas non plus une situation qui échapperait au contrôle, je ne vois pas de troisième Intifada. Il peut y avoir des tensions politiques internes, peut-être une insurrection palestinienne interne. Mais jusqu’à présent et jusqu’à preuve du contraire, les Palestiniens ont eu leur dose en matière de guerre civile et ils ne vont pas se précipiter pour renouveler quelque chose de cet ordre-là. La coopération sécuritaire et militaire israélo-palestinienne marche à fond. Par ailleurs, la population qui n’est pas dépolitisée ou démobilisée comprend que des mouvements de masse n’ont d’impact que s’il y a des projets politiques derrière. La situation actuelle ne se prête pas à cela, à faire des troubles alors qu’on sait très bien qu’il n’en sortira absolument rien.

 

Quand certains journaux français parlent de « massacre à Gaza », le mot est choquant pour vous ?

Oui, parce que dans le mot de « massacre », il y a l’idée de quelque chose de délibéré. Or, il faut bien comprendre que l’intérêt d’Israël est qu’il y en ait le moins possible pour attirer le moins l’opprobre sur Israël. Ceci étant dit, et là aussi avec la même prudence, peu de gens parmi nous étaient sur place pour savoir comment les choses se sont faites. Je formule une hypothèse, mais j’ai le sentiment que compte tenu et de l’entraînement de ces tireurs d’élite, et des capacités technologiques qui existent aujourd’hui, on n’a pas tiré aveuglément. Et ce qui me confirme dans cette hypothèse-là, c’est qu’on a laissé dire que la majorité des personnes qui ont été atteintes par des balles israéliennes sont des militants du Hamas. Je n’en sais rien, mais j’ajouterais également une deuxième piste, je n’ai jamais vu une opération se terminer comme elle s’est terminée. Il y a eu intervention du Qatar et de l’Égypte, et après, c’était le silence total. Plus personne n’en parle. Au regard de 2014, de 2008, de 2009, dès que les opérations se terminaient, même quand il y avait le cessez-le-feu, dans les jours et les semaines qui suivaient, on avait des déclarations, des interviews, des reportages. Et là, vous pouviez ouvrir la presse israélienne comme la presse internationale, c’est le silence.

Cela m’encourage à penser que, visiblement, on comprend mieux aujourd’hui à quel point la manipulation du Hamas, son instrumentalisation ont été vraiment essentielles. Ceci étant dit, il faut revenir aux fondamentaux. Je peux comprendre l’indignation de certains coreligionnaires ou concitoyens devant la minute de silence à l’ONU – alors qu’on n’a jamais vu de minute de silence pour d’autres massacres autrement plus effroyables, des commissions d’enquête… etc. Et je voudrais dire deux choses là-dessus. Premièrement, soyons attentifs parce qu’il s’agit là de rituels. Ce n’est qu’un rituel. La presse internationale va faire dans l’excès, la presse israélienne va faire dans le refoulement total, et c’est cela qui me chagrine. Je suis prêt à concéder qu’il y a eu des excès, mais aucun de ceux qui s’indignent de cette rhétorique enflammée contre Israël ne dit un mot du refoulement israélien et de la bonne conscience. On aurait raison de se laisser inquiéter par l’événement tel qu’il a eu lieu. On doit poser des questions. Le gouvernement doit en fournir. La culture du questionnement s’est perdue dans l’espace public israélien et dans l’espace juif aussi. L’idée n’est pas de s’indigner mais de comprendre, et il faut comprendre que nonobstant les refus palestiniens de 2000 et 2008, pour l’Europe la responsabilité finalement incombe à Israël parce que le fondement du conflit c’est que 70 ans, un État d’Israël prospère et 70 ans, des Palestiniens croupissent. On peut appeler cela morale politique, humanisme, c’est au fort de faire une partie du travail. Pas à la place des Palestiniens, les Palestiniens ont fait énormément d’erreurs, ils en font encore de toutes parts, si on ne le comprend pas, on peut s’indigner, mais cela reprendra. On est dans un jeu de rôles. Le rôle des journalistes est d’en rajouter, le rôle de ceux qui soutiennent Israël est de dire qu’on est complètement blancs. Et dans une situation pareille, on a envie de pleurer.

 

Bernard Lewis vient de mourir à l’âge de 101 ans. Il disait à la fois qu’il y a une « guerre de civilisations » entre l’islam et l’Occident et aussi que le conflit israélopalestinien est insoluble. Que faut-il penser de ces deux assertions ?

Je ne crois pas qu’il y a une guerre de l’islam contre l’Occident. L’Occident est divisé sur cette question-là et l’islam est divisé. Mais c’est toujours les plus radicaux, les plus extrêmes qui donnent le ton. C’est tellement confus et compliqué. L’Iran était contre Daesh, alors quel est le bon islam, celui de l’Iran ou celui de Daesh ? Les choses sont beaucoup plus compliquées. Mais j’admets bien qu’il y a aujourd’hui une cristallisation identitaire, que la tendance porte à croire effectivement que le conflit est irréductible et qu’on en a pour longtemps. Effectivement, ce n’est pas demain matin que ces foyers disparaîtront. Le problème aujourd’hui est celui du chaos du monde arabe et je dirais qu’il manque un leader de la trempe de Nasser ou de Sadate. Quelqu’un capable d’un rassemblement autour d’une vision. C’est plus l’implosion du monde arabe qui fait problème.

Sur le caractère insoluble, oui, c’est vrai qu’on entend de plus en plus que la solution à deux États est problématique. De moins en moins d’Israéliens la veulent. De moins en moins de Palestiniens la souhaitent. J’en prends acte, même si on n’a jamais fait de referendum pour demander leur avis. Je pense que c’est la meilleure solution, mais il faudrait peut-être, pour qu’elle paraisse plus crédible, l’intégrer dans quelque chose qui serait de type confédéral. C’est-à-dire pas deux États qui s’ignoreraient, ou alors pendant une période de transition, mais un ensemble où les dynamiques positives l’emporteraient.

C’est clair que les Israéliens ont du mal à faire le deuil de la Judée-Samarie. C’est clair que les Palestiniens ont du mal à faire le deuil de l’accès à la mer. Là aussi, il faudrait des leaders visionnaires pour être capables de se lancer dans un projet qui ne sera pas un État binational mais dans lequel Israël parviendrait à intégrer les Palestiniens dans une optique économique, sociale et à moyen terme sinon à long terme politique. Je crains en effet qu’on ne soit dans ce provisoire qui dure longtemps. Lewis disait : l’accord définitif n’est pas pour maintenant, il faut donc faire des compositions qui permettent d’alléger la vie économique. Oui, mais est-on vraiment disposés à le faire ? Je ne suis pas aussi sûr que cela.