Simone Veil, parmi les maîtres d’espérance de la Nation  |  Le Crime cosmique  |  Roth, une vision certaine de l’Amérique  |  La Nouvelle donne 1915 : meurtres avec préméditation

Le dernier numéro

juillet 2018

N° 673

Votre formule (abonnement annuel)

6 numéros par an

A partir du numéro

J'ai lu et j'accepte les conditions générales d'abonnement.

Quelle actrice incarna le mieux à l'écran la mère juive contemporaine ?

Loading ... Loading ...
France

Marc Trévidic : « Il faut décentraliser l’antiterrorisme »

Photo de Benjamin Decoin

Quelle est la tâche concrète d’un juge anti-terroriste ? Quels moyens a-t-il à sa disposition pour surveiller les auteurs potentiels d’attentats et les empêcher de nuire ?

La bande dessinée Compte à rebours, trilogie dont le premier épisode est en vente actuellement aux éditions Rue de Sèvres, répond à ces questions à travers une intrigue remplie de suspense et de rebondissements. Les dessins sont signés Giuseppe Liotti. Le scénario a été écrit par Matz. L’histoire a été imaginée par le juge anti-terroriste Marc Trévidic, qui répond à nos questions.

 

L’Arche : Le personnage principal de cette bande dessinée, Antoine Duquesne, est un jeune juge anti-terroriste, qui au moins physiquement fait beaucoup penser à vous. Quels sont vos points communs et vos différences avec lui ?

Marc Trévidic : Sa façon de mener des enquêtes ressemble à la mienne. Il veut aller au bout des choses, ne pas se contenter des petits couteaux mais remonter jusqu’aux commanditaires. Il est cependant très pulsionnel, j’étais peut-être plus raisonnable que lui, même si je n’étais pas réputé pour être le plus raisonnable des juges d’instructions !

 

Il commet de grandes erreurs qui ont des conséquences dramatiques. Il n’arrête pas suffisamment tôt certains terroristes qui finalement passent à l’acte. On imagine que c’est la question qui travaille chaque juge anti-terroriste : quand faut-il agir ?

Ce sont effectivement des calculs à faire. Si vous laissez en liberté un terroriste pour pouvoir le suivre, identifier les autres membres de son groupe, vous prenez des risques. D’un autre côté si vous ne le faites pas, vous ne remontez jamais jusqu’aux organisateurs. C’est donc un pari. Vous avez un danger immédiat en laissant un homme en liberté mais c’est pour éviter un danger encore plus grand. Parfois ces calculs tournent bien… parfois mal.

 

Cela fait penser à ce débat du moment… Certaines personnalités politiques réclament l’internement préventif des fichés S. Qu’en pensez-vous ?

Combien de temps peut-on interner une personne qui n’est pas poursuivie, contre laquelle il n’y a pas de preuve, et pas plus de procès en vue ? Seule une enquête pénale peut bien sûr permettre de rassembler des éléments probants et d’arrêter ceux qui préparent des attentats.

 

Avez-vous, comme le personnage, été parfois en contact direct avec des radicalisés qui plus tard se sont tristement illustrés dans des attentats ?

La radicalisation est un parcours. Parfois c’est au tout début du parcours de l’individu que vous le rencontrez, et il n’est pas encore dangereux. Je me souviens de ce petit groupe au sein duquel il y avait Samy Amimour, qui quelques années plus tard a été l’un des terroristes du Bataclan. Il s’agissait d’un groupe de trois qui envisageait de partir au Yemen. Lorsqu’ils ont été arrêtés, à l’époque, même le parquet avait demandé le contrôle judiciaire, et pas la détention provisoire…

J’ai également eu devant moi des hommes qui par la suite ont tué des policiers. Il y en a un autre qui par la suite a tué un prêtre. Ils avaient été à l’époque condamnés, ont purgé leur peine, sont sortis et ont tué ces gens. Pour eux, le système n’a pas fonctionné. Quand vous êtes juge anti-terroriste et que vous placez quelqu’un en détention provisoire, vous souhaitez qu’il sorte de prison moins mauvais qu’il n’y est entré… sauf que c’est l’inverse. Ma réaction est évidemment d’être dépité. Il faut essayer d’agir sur ceux pour lesquels on peut encore faire quelque chose. Si l’on constate par exemple qu’un mineur est en voie de radicalisation, il faut le couper de l’univers dans lequel il évolue. Cela demande des moyens, et de bien sélectionner ceux pour qui ça peut marcher.

 

La BD montre aussi de vrais dysfonctionnements. Une personne étroitement surveillée parvient à déjouer la vigilance des équipes qui la surveillent. Le responsable de la DGSI invoque alors des problèmes d’effectif… Il n’y a pas assez d’agents pour surveiller efficacement toutes les personnes suspectes. Est-ce un problème dont les pouvoirs publics prennent conscience à votre avis ?

Ils s’en rendent compte depuis quelque temps. Généralement, un suspect est surveillé pendant un ou deux mois… Puis à un moment donné, s’il ne se passe rien, les agents ont besoin d’effectifs sur d’autres cibles, et ça se relâche… C’est ce qui s’est passé dans le cas des frères Kouachi par exemple. Les exemples sont nombreux. Si un terroriste est patient, la patience paye. Nous sommes effectivement assez désarmés parce qu’il y a beaucoup trop de monde.

 

Quelles sont selon vous les mesures à prendre en priorité ?

L’antiterrorisme a été créé à une époque où le terrorisme était international. Tout était alors centralisé à Paris. Aujourd’hui nous avons besoin de compétences déconcentrées. Lorsque quelqu’un sort dans la rue avec un couteau, et qu’il a pour seul soutien deux ou trois amis, cela n’a pas besoin d’être traité à Paris ! L’information risque de mettre trop de temps à être traitée. Vous avez vu aussi la polémique relative au prêtre tué à Saint-Étienne du Rouveray. Il y aurait eu une alerte plusieurs jours avant, donc il faut un effort d’accélération du traitement de l’information. Il faut un pouvoir de décision local. C’est une évidence mais ce n’est toujours pas fait !

 

Un autre débat actuel concerne les Français arrêtés en Syrie ou en Irak. Où faut-il les juger à votre avis ?

Il y a plusieurs cas différents. S’ils sont arrêtés en Irak, ce pays a un système judiciaire, et c’est à lui de les juger. Quant à la question de la peine de mort, elle se pose de la même façon quand un Français est condamné à mort aux États-Unis. Par contre il faut quand même s’assurer que les droits de la défense soient respectés et que les avocats puissent échanger avec leurs clients, avoir accès aux dossiers. C’est là-dessus qu’il faut insister.

En revanche, en Syrie, lorsque des Français sont aux mains des Kurdes, il n’y a pas de système judiciaire, et on ne peut pas laisser des ressortissants dans un tel système. Tout cela est du pur droit international.

 

La bande dessinée montre également cette pression immense qui pèse sur les épaules de toutes les personnes qui travaillent sur ces dossiers de terrorisme. Comment faire pour supporter une pression pareille ?

C’est effectivement très difficile. Il faut vraiment être quelqu’un d’équilibré, avoir des amis, une famille, mener en dehors une vie avec des centres d’intérêt…

 

Est-il possible de réellement penser à autre chose par moments ?

Pas vraiment, il faut le reconnaître. Si vous faites du sport, ou de la musique, vous n’y pensez pas sur le moment mais ensuite cela revient au galop. Une autre grande difficulté, que montre la BD également, ce sont les luttes intestines. Les conflits au sein même du monde de l’antiterrorisme se révèlent parfois encore plus stressants que le combat contre les terroristes en lui-même !

 

Vous êtes aujourd’hui juge en correctionnelle à Lille. Est-ce que l’antiterrorisme vous manque, si l’on peut dire ?

La matière me passionne, peut-être que cela se sent quand je réponds à vos questions…

 

Effectivement !

Cependant, le milieu en lui-même, je ne le regrette pas. On peut être passionné par quelque chose mais en avoir assez d’exercer ce travail dans l’animosité. Donc cela me manque sans me manquer !