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avril 2018

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La géopolitique intime de BHL

À Kirkouk, pour le philosophe, c’est un monde qui se dissout. La logique des monstres froids s’est mise en place.

Au départ, il y a une scène centrale, le lâchage de Kirkouk. Moins d’un mois après le referendum d’indépendance votée largement par les Kurdes, les forces irakiennes reprennent la ville et le rêve se brise dans l’indifférence générale. Personne ne bouge le petit doigt. La logique des monstres froids se met en place. À Kirkouk, pour B.H.L, c’est un monde qui se dissout. Pourquoi l’Amérique a-t-elle laissé faire ? Pourquoi a-t-elle abandonné le peuple kurde ? Pourquoi  est-elle  revenue  à cet « America First » qui a toujours été, y compris avant-guerre, sa tentation permanente ? Pourquoi – autre moment-clé – a-t-elle zappé la manifestation de solidarité du 11 janvier à Paris, avec les victimes des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hypercasher, pour cause de « calendrier surchargé » ? Pourquoi – autre marqueur encore – le lâchage de la France au moment de l’affaire des armes chimiques de Bachar El Assad, alors même qu’Obama avait fixé une ligne rouge et menacé de jeter la foudre si elle était franchie ?

Pourquoi les Américains ont-ils coupé ce fil tendu avec la « vieille Europe » ?

Bernard-Henri Lévy nous revient ce printemps avec un essai décapant, un livre-témoignage nourri de son expérience, de ses voyages, de ses engagements, de quarante ans de crapahutage aux quatre coins du monde, nourri aussi de l’histoire antique et de Bible hébraïque, pour nous dire toutes ses colères contre l’état des lieux.

Et l’état des lieux, la configuration des temps présents, c’est désormais pour lui un empire en perdition – l’Amérique

– et cinq rois présomptifs – la Russie, la Turquie, l’Iran, l’Arabie saoudite, la Chine. Et pour ces cinq royaumes qui se sont mis en apparence en mouvement, ce n’est pas mieux.

La Russie a-t-elle jamais fait autre chose que défendre son territoire ? Erdogan croit-il ce qu’il dit quand il proclame que le referendum des Kurdes n’est rien d’autre qu’un « complot sioniste » ?

Sur l’Iran, l’auteur raconte une histoire incroyable, inouïe, celle d’un changement de nom. Ce changement de la Perse à l’Iran s’opère, et ce n’est pas un hasard du calendrier, en 1935. Le Reza Chah est l’ami de l’Allemagne – comme le Mufti de Jérusalem, comme le jeune Yasser Arafat –, il soutient l’Anschluss, et c’est pour complaire aux tenants de la race aryenne qu’il fait débaptiser son pays et lui fait reprendre le nom d’Iran, littéralement en farsi, le « pays des Aryens ». L’auteur précise qu’au lendemain de la Libération, en 1945, on ne revient pas à la situation ante mais on décide qu’on dira indifféremment « Perse » ou « Iran ».

Dans ce livre où le philosophe cherche à dessiner les contours du monde à venir, les menaces, les fractures, les lignes de force, les promesses, On trouve un chapitre bienvenu, assez inattendu chez un homme qu’on pensait totalement acquis aux vertus du numérique – mais après tout, avec ce qu’il encaisse tous les jours sur les réseaux sociaux, on peut comprendre qu’il ait eu envie de desserrer l’étreinte. Ce chapitre s’intitule « l’empire du numérique ». Le philosophe n’y va pas de main morte.

« Trump et Zuckerberg sont comme les deux lames des ciseaux qui décousent, aujourd’hui, le tissu de la vérité ». Il dénonce les illusions précisément des réseaux sociaux, « Illusion de ces prétendus amis qui nous aiment en un clic, nous désaiment en un autre, et dont la multiplication semble le signe que nous n’avons plus d’amis du tout ». Même s’il reconnaît avoir cédé à la tentation – « Moi aussi, j’ai ouvert des comptes Facebook, Twitter et Instagram que j’essaie de mettre au service des causes qui me sont chères »  –, il ajoute néanmoins  – « Mais je n’en suis pas moins lucide quant aux effets pervers, voire mortifères de ces outils ».

La charge est lourde, mais Dieu que cela fait du bien !

Livre lucide ? Livre de dépit ? Livre désespéré ? Oui, sans doute. Avec quelques lueurs pourtant qui percent ici et là. L’Europe, sur laquelle le récit s’achève, qui n’appartient pas tout à fait à l’empire, et encore moins aux cinq royaumes, et qui pourrait peut- être, grâce à quelques grandes voix, réveiller l’espoir et sortir du désenchantement. Ou encore l’épisode biblique de la bataille des quatre et des cinq rois, avec au centre l’étrange relation qui s’instaure entre Abraham et son neveu Loth, que l’auteur analyse et d’où il ressort que « la glaise humaine est ainsi faite que le pire s’y mêle toujours avec le meilleur en un dosage incertain et instable ».

Ainsi, la décision de Trump sur le transfert de l’ambassade d’Israël de Tel Aviv à Jérusalem, est-ce le meilleur ? Est-ce le pire ? L’auteur, là-des- sus n’a aucun doute. C’est « en grande partie une apparence ». On verra, dans les années qui viennent, si sur ce point en tout cas, l’avenir donne raison ou pas au philosophe. En attendant, il faut lire ce livre qui se veut une radiographie de l’état du monde en même temps qu’un inventaire des engagements personnels d’une vie et un regard sur les options passées, les obsessions, les combats. Dernièrement, il nous a été donné d’avoir entre les mains la photo d’une des pages qui constituent le manuscrit, ou plus exactement les notes qui ont servi de manuscrit à cet essai. C’est une sorte de patchwork coloré, avec des phrases dans tous les sens, une manière de bric à brac où les mots s’entrechoquent et dessinent une  toile  baroque  qui  reflète le

« Work in progress » (cela m’a fait penser à un manuscrit de Chouchani, les couleurs en plus).

Comment concilier l’écriture limpide du philosophe qui coule de source et qui touche souvent juste – même quand on n’est pas toujours d’accord avec les thèses exprimées – avec les sinuosités de ce palimpseste ? Est-ce une carte géopolitique intimiste ? Le signataire de ces lignes n’a pas de réponse. Les lecteurs auront peut-être une idée.

Salomon Malka

Bernard-Henri Lévy, L’Empire et les cinq Rois (Grasset)

 

A noter : L’Arche organise avec l’association culturelle « Magen David-Ahavat Shalom » une soiree avec BHL le mardi 24 avril à 20h30, au 77 avenue de Versailles Paris 75016.
Réservations : confbhl.mdas@gmail.com ou 0609020101