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Israël

Optimisme ou absence de choix ?

L’Arche : Vous donnez « Sept clés pour comprendre Israël ». Avez-vous le sentiment que 70 ans après sa création, c’est toujours l’incompréhension qui domine ?

Martine Gozlan : Je constate qu’aucun autre pays ne concentre une telle dose de critiques. L’analyse, non pas empathique, mais factuelle de la situation réelle dans laquelle se trouve l’Etat hébreu, est gommée au profit d’un discours strictement idéologique, qui se pare médiatiquement des atours de l’objectivité. Les intellectuels, eux, dans leur grande majorité, adoptent une posture compassionnelle vis à vis des Palestiniens, ce qui serait tout à fait légitime si elle n’obscurcissait pas complètement les faits et ne se faisait pas, souvent, le relais aveugle de la propagande du Hamas. Le regard porté sur l’Etat hébreu par les castes faiseuses d’opinion s’inscrit dans l’entreprise générale de dénégation du réel à l’œuvre depuis plusieurs décennies en France et dont nous payons les lourdes conséquences.

En ce qui concerne les Israéliens, leur exultation à l’annonce du transfert par Donald Trump de l’ambassade américaine à Jérusalem, officiellement reconnue par le président américain comme capitale d’Israël, cette exultation ne peut être vraiment comprise que sur la toile de fond d’une animosité générale, et tout spécialement européenne. L’imbécile et haineuse campagne de boycott, le BDS – Boycott, désinvestissement, sanctions- menée contre un pays qui accumule les recherches de pointe bénéfiques à toute la planète, est totalement en échec mais elle a des conséquences psychologiques. Les Israéliens réagissent, du coup, au quart de tour, à tout élément valorisant. L’allégresse qui a accueilli la victoire de l’amusante Netta Barzilaï au concours de l’Eurovision reflète cette revanche, ce soulagement.

 

C’est une vision en coupe de la société israélienne que vous offrez, avec ses paradoxes, ses réussites, ses défis. Qu’est-ce qui a changé depuis le 14 mai 1948, date de la déclaration d’indépendance que vous reproduisez intégralement à la fin de votre voyage ?

Tout ! Mais pas l’essentiel : ce qui demeure intangible, c’est le sentiment d’appartenance à une patrie. Il transcende l’affiliation à une tribu linguistique, culturelle, religieuse, politique. Et depuis 1948, les tribus se sont multipliées avec les différentes vagues d’immigration, selon la logique de l’Alya. D’une certaine façon, l’Israël des pères fondateurs – il ne faut pas oublier les mères, y compris Golda, y compris les grandes figures de la vie poétique et intellectuelle comme les poétesses Rachel Bluwstein, Léa Goldberg et bien d’autres- cet Israël des secondes, troisièmes, quatrièmes et cinquièmes Alyot qui ont précédé la création de l’Etat, était nu, pauvre et beaucoup plus simple. Majoritairement ashkénaze et socialiste, sa principale fracture était politique, dans l’affrontement avec la droite et les partisans de Zeev Jabotinsky. Après 1948, le rassemblement des exilés, selon la formule sioniste reprise de la Bible, devient réellement planétaire. L’arrivée des séfarades, Tunisiens, Marocains, un peu Algériens, Irakiens, Iraniens, Syriens, Yéménites, des Bene Israël indiens de Bombay et du Kerala, puis des Russes, puis des juifs noirs éthiopiens, celle des Français aujourd’hui a transformé l’Etat hébreu en une nation composée d’immigrants venus d’une centaine de pays. Rien ne les reliait. Ni la culture, ni la situation sociale, ni la langue, ni même la couleur de la peau. Ce fut un extraordinaire défi. Le plus grand défi d’intégration posé à un pays. Et cela ne s’est pas fait sans larmes. Larmes orientales, larmes éthiopiennes, voire larmes russes quand les immigrants venus de Moscou se mettaient, au début, à regretter leur situation antérieure comme les Hébreux, dans le Sinaï, regrettaient la marmite de viande égyptienne en oubliant les coups de fouet de leurs anciens maitres. Mais, en fin de compte, ça marche. Les tribus vivent ensemble. Elles gardent chacune leur totem et font allégeance au tout qui les soude.

 

Vous évoquez aussi les éléments de fracture…

La plus visible et la plus préoccupante est la fracture entre ultra-orthodoxes – je ne parle pas des pratiquants mais vraiment des ultra- et le reste de la population. En refusant de servir le pays dans les rangs de l’armée, en contestant violemment le mode de vie de la majorité des citoyens, ils compromettent la précieuse unité du pays. Ben Gourion n’avait pas prévu qu’ils constitueraient une telle masse en leur faisant des concessions en mai 1948. Le principal problème politique serait précisément de sortir cette tribu-là, archaïque, des cabinets de coalition. Mais, pour cela, il faut une réforme du système électoral et un grand courage des leaders des principaux partis.

 

Vous consacrez un passage à Rawabi. Rawabi est un projet de ville palestinienne, conçue par des architectes palestiniens et israéliens, à une dizaine de kilomètres de Ramallah, qui rêve de high tech et de modernité. Le mouvement BDS le condamne. Vous pensez qu’on laissera ce projet aller au bout de son rêve ?

On cherche des raisons d’espérer et il n’y en a pas du côté des leaders palestiniens actuels. Mahmoud Abbas étale sans vergogne son antisémitisme et s’en excuse tardivement. Le Hamas veut brûler Israël en brûlant les siens, malheureux habitants de Gaza sous la coupe de la terreur et de la propagande suicidaire. Il faut donc observer attentivement des initiatives indépendantes, comme celle de la jeune génération palestinienne qui crée ses start-up dans cette ville nouvelle et travaillerait volontiers avec les Israéliens. BDS les traite évidemment de collabos, ce qui illustre son refus de toute issue. En l’occurrence la seule porte qui peut s’entr’ouvrir est celle de l’économie alors que le discours politique est adossé au vertige. En Cisjordanie, il y a la guerre des couteaux – comme à Paris- et des voitures-béliers mais il y a aussi l’imagination des gens qui se parlent, des femmes notamment, habitantes des colonies avec les Palestiniennes. J’ai été très impressionnée en couvrant les manifestations du mouvement « Femmes pour la paix », qui compte désormais 30 000 sympathisantes, juives, arabes, de droite, de gauche, religieuses ou laïques.

 

Vous terminez votre livre sur l’optimisme que vous observez dans ce pays, en dépit de tout. « Cet optimisme existentiel est la plus sûre réponse à toutes les menaces », dites-vous. Est-ce un optimisme ou une absence de choix ?

Les deux attitudes se complètent. Le « Ein brera », « on n’a pas le choix », est une formule fréquente, elle s’applique à absolument tout. En raison de l’absence de choix, m’ont expliqué les stratèges et les ingénieurs de Tsahal, notamment David Harari, qui inventa le drone israélien dans les années 1970, le pays a été contraint de pousser la créativité à son maximum. Le résultat est prodigieux. Mais l’optimisme n’est pas la conséquence de l’absence de choix et du dynamisme obligatoire exigé par la situation depuis les premières heures de l’indépendance. Il y a un bonheur d’être israélien, que reflètent les sondages internationaux. Il s’appuie sur des critères qui n’ont pas la cote en Europe. Oui, les Israéliens sont fiers de leurs réussites, ils croient en leur avenir, ils se souviennent avec amour et fidélité de leur passé, antique, exilique, diasporique, national. Ils veulent à la fois vivre l’instant et transmettre un héritage. Ce bonheur, vu de l’extérieur qui diabolise ce peuple, est extrêmement dérangeant. les Israéliens ne veulent pas la guerre, ils connaissent le prix du sang, mais on leur a toujours refusé la paix. En guerre malgré eux, ils ne renoncent pas dans leur existence quotidienne à la plénitude de la vie.

« Sept clés pour comprendre Israël » par Martine Gozlan, éditions de l’Archipel.