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Arts

Vivre et vintage

Une affaire de style…et de survie

Il y a seulement dix ans, le vintage s’adressait à quelques poignées d’initiés. Une société secrète qui repérait ses membres à un détail : une surpiqûre, un bouton sur la veste, un escarpin ou un derby. On était fiftie’s, sixtie’s, éventuellement hippy seventie’s, on abhorrait les couleurs criardes et les manches gigot des années 80 mais on les préférait encore à un minable modèle de l’année, vu et revu dans les vitrines. Les Freep Stars à Paris, Kiloshop, Kiliwatch et Guerrisol étaient encore toisées de haut comme des enseignes pour les pauvres ou pour étudiants très fauchés. Tandis que dans la douceur protégée du Palais Royal à Paris, Didier Ludot, boutique Vintage Couture aux prix astronomiques, ranimait les silhouettes de Jackie Kennedy, Claude Pompidou et Grace Kelly. Dans le XVIe arrondissement, “Réciproque” agrandis- sait sa surface rue de la Pompe : des kilomè- tres de portants classés par “occasion” : cérémonie, tailleurs, sport, homme, accessoires… Les “presque pas porté” de la bourgeoisie locale lassée mais pas gaspilleuse.

Aujourd’hui, rien n’a vraiment changé dans ces boutiques. Mais tout a changé. Le vêtement “d’occasion” est du dernier chic. Les grandes villes fourmillent désormais de “dépôts-ventes” dans tous les quartiers. Fringues — avec un rayon homme en forte croissance —, accessoires — le rayon baskets explose —, jean — datés comme des grands crus… Le web démultiplie les offres : Vestiaire Collective ou Collector Square pour la griffe contrôlée, Vinted ou Prêt-à-changer pour les très petits prix, en fait, il y en a pour tous les porte-feuilles, Vide-dressing, l’Imparfaite, Farfetch… Dénicher la pièce, robe, manteau, chaussure et surtout un sac pour la moitié du tarif du neuf est devenu un sport à plein- temps. Combien d’addicts qui confessent avoir passé leur soirée à scroller tous les Prada ? Certain(e)s finissent par craquer. Vous repérez, posez une question au vendeur, faites une proposition de prix, et emballé ! Non seulement vous êtes seul(e) à arborer le trophée, mais en plus, vous vous offrez un bonus écologique. Cela s’appelle l’économie circulaire. Ça devait arriver. Vu la frénésie de la fast- fashion qui réachalande ses rayons chaque semaine avec des nouveautés pas chères, et le luxe qui démultiplie les collections (pré-fall, hiver, croisière, printemps, été… accessoires, bijoux, collection pour la Chine, collection-collab’ avec un rapper…), les placards débordent. Que faire de ces achats compulsifs opérés par des client(e)s aliéné(e)s? Aliénés, oui, car nous restons calqués sur le modèle consumériste, et la profusion, les prix bas, nous abrutissent, automates sans pilote. Les 20-30 ans nous réveillent. Nés avec l’euro, ces jeunes sont en train de marquer leur empreinte. Enfants de la crise, de H&M, d’Instagram et de la débrouille, ils sont habités d’une conscience écologique que nous n’avions jamais éprouvée à leur âge. Ils savent aujourd’hui que la mode est le deuxième plus grand pollueur de la planète, on nous le répète quasiment chaque semaine, chiffres à l’appui. Un tueur en série qui avance fringué tendance. Selon la fondation Ellen Mac Arthur, l’industrie du textile est responsable de 2 % des émissions totales de gaz à effet de serre ; selon les ingénieurs de l’agence de l’environnement et de la maîtrise des énergies, ce serait plus que les vols internationaux et le trafic maritimes réunis. Traître.

Vous vous croyez innocent avec votre jean tout simple et votre t-shirt noir? Détrompez- vous. Ce pantalon de cow-boy que l’on croyait brut des plaines, pur produit de l’artisanat texan… Non. La toile denim (de Nîmes, ses origines) requiert des milliers de litres d’eau, sa teinture et son délavage — à mains nues —déversent des tonnes de toxiques dans les rivières de Chine et du Bengladesh. Le denim empoisonne, et les jeunes — sa première cible— le savent.

Tiraillés entre leur coquetterie — ils se selfient dix fois par jour — et leur responsabilité polluante, ce sont eux qui sont en train de métamorphoser notre rapport au marché. Rebelles aux diktats de la mode, ils s’approprient les tendances sans claquer des fortunes. La mode est à l’oversize ? à l’androgyne ? On court chez Kiloshop ou Freep Star trouver son bonheur. 15 à 20 euros le paletot à carreaux des zazous anglais. Dix euros le pantalon de papy, à pli central, poches jules et revers, une allure folle. Au-delà de l’originalité, le raisonnement est simple: un vêtement d’occasion a déjà amorti son impact sur l’envi- ronnement. Donc vive l’occasion. La méthode ? recycler la tradition : rétro, folklo, distingué, vêtement de travail… Brouiller les codes, contre- dire les genres. On a dépassé le vintage. Le terme est devenu trop étroit. Chez Sotheby, Artcurial ou Christie’s, “les ventes de luxe” sont désormais un secteur qui rapporte: celles des sacs Chanel et Hermès explosent les compteurs ; les garde-robes griffées, un peu moins (à moins de sortir des tiroirs de Deneuve…) mais les “antiquaires du vêtement” y trouvent leurs stocks. C’est maintenant la jet-set et les stylistes des stars qui font monter les cotes sous le marteau. Tel fourreau, “pièce de collection”, foulera le tapis rouge sur le dos de Céline Dion ou d’Angelina Jolie. Quant aux autres, millenials, bobos, start-uppers, slashers (qui vivent de plusieurs métiers), seniors actifs et retraités, on réinvente. On recycle, on up-cycle. Terminé, l’engouement pour Zara qui pille les créateurs — Armani, Prada, Isabel Marant en tête. Le premier réflexe, désormais, c’est le “second hand”. On continue à entretenir le plaisir (indicible !) du shopping mais on déculpabilise. Griffé ou pas cher, dans ces « dépôts », on trouve de tout mélangé : du Zara, Promod, Camaïeu, H & M à côté de Saint Laurent Rive Gauche, Sandro, Maje, Kooples des débuts. Voire Azzaro ou Ted Lapidus, dont certaines ne connais- sent même pas le nom. Là, l’expérience et la culture du vêtement font la différence. Pour la veste années 40, toujours très recherchée, il y a désormais forte concurrence. La clientèle a plus que doublé. Il faut voir, dans ces lieux, combien la chasse s’est intensifiée. Le samedi chez FreepStar ou Kiloshop à Paris, certains fouillent pendant des heures. L’effort est toujours récompensé. Vous n’avez pas trouvé “la” veste de cuir espérée mais vous avez mis la main sur une chemise imprimée Pucci en soie à 30 euros.

Savoir reconnaître les matières est une qua- lité indispensable pour les acheteurs avertis. Ne pas se laisser rebuter non plus par le désordre. Repérer au premier toucher une pièce années cinquante ; déceler le polyester dans du “faux ancien”; évaluer aussi les réparations possibles sur telle robe de soie un peu déchirée…La hiérarchie des fashion addicts impose des compétences.

Pour les réfractaires aux fripes, de nouvelles marques font leur apparition : les Récupérables, par exemple, fabrique à partir de fins de rouleaux et fonde ses arguments de vente sur cette économie circulaire. La Réserve des Arts a monté des ateliers Mobilier et Textiles pour apprendre à fabriquer ses propres produits. Quelques stylistes tentent, comme autrefois les brillants tandems Mario-Chanet, de recréer des vêtements avec des habits usagés ou — beaucoup mieux — de redonner vie à des pièces anciennes en raccourcissant, ajoutant, changeant un empiècement…Grâce aux ateliers couture qui poussent un peu partout, on pourra bientôt désengorger nos armoires en “métissant” les tenues en trois coups de ciseaux !

Mais il faut bien avouer que ce qui marche le mieux, c’est la revente entre particuliers. Un vrai phénomène qui déstabilise les groupes de prêt-à-porter. Selon l’IFM, l’Institut Français de la Mode, le nombre de Français qui achètent des vêtements d’occasion a doublé entre 2010 et 2018 pour atteindre 30 %. Conscient des gaspillages, certaines marques s’organisent pour récupérer nos anciens achats : Cyrillus a lancé la plate-forme Seconde Histoire sous le slogan “Rien ne se perd tout se transmet” ; 50 euros le tailleur-pantalon, 35 euros la jupe. Homme, bébé, linge de maison, tout le catalogue à “brocanter”… APC échange ses anciens modèles contre des bons d’achat, Sézane revend des anciennes pièces rapportées par ses clientes dans sa boutique soli- daire (3 rue Saint-Fiacre à Paris) qui verse les bénéfices au programme Demain.

Désormais, à travers l’élaboration d’un style, chacun trouve son engagement. La mode n’a jamais été aussi peu frivole. Avec nos fringues, on révèle une philosophie. La mode, maintenant, c’est politique.

Catherine Schwaab