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C’est la couleur clivante par excellence. Jamais autant que ces derniers mois, le jaune n’aura déchaîné les passions. Arborée par les Gilets Jaunes, la teinte est porteuse d’une histoire chaotique. Tour à tour honni puis glorifié, signe de bannissement aussi bien que d’héroïsme, le jaune est toujours resté en marge de la palette. Retour sur l’évolution d’une couleur bien à part dans l’imaginaire collectif.

Le jaune gardera jusqu’au XVIIe, voire au XIXe siècle, la symbolique de la traîtrise et de la félonie, ainsi que celle de l’ostracisme

C'est l’histoire d’un désamour. Céline, parisienne de 37 ans, ne veut plus mettre ce pull Agnès b.que sa mère lui a offert il y a trois ans pour son anniversaire. Le joli tricot en maille fine et ajourée qu’elle a si souvent arboré lors de soirées entre amis et de cocktails chics reste intouché, ces jours-ci, tapi au fond de sa garde-robe, bien qu’il fasse partie de ses pièces préférées. Que lui vaut ce traitement ? Sa couleur : il est jaune. Jaune canari. « Je sais, c’est un peu stupide. Mais je ne me sens pas à l’aise avec ça sur le dos. Je n’ai pas envie qu’on y voie un soutien ou un geste militant » explique cette consultante en innovation digitale, dont le « cœur (est) à gauche ». Ce qui a motivé la décision de la jeune femme, juive non pratiquante, d’abandonner pour de bon son vêtement fétiche ? Les manifestations d’antisémitisme qui, quoique minoritaires, ont terni à plusieurs reprises le mouvement des Gilets Jaunes, sans toujours être condamnées par les insurgés. « Le 22 décembre 2018, quand des manifestants se sont mis à faire des quenelles devant le Sacré-Cœur, la coupe a été pleine. Le lendemain, j’ai rangé mon pull avec les affaires d’été », se souvient Céline avec regret. Récupéré par le mouvement de mécontentement populaire, à l’automne dernier, le jaune n’a plus toujours bonne presse. Si tant est qu’il l’ait jamais eue… Dans l’ensemble des sondages réalisés en Europe au XXe siècle sur les couleurs préférées, il arrive en effet systématiquement bon dernier, très loin derrière le bleu, le vert ou le rouge. La faute à une histoire particulièrement mouvementée ? Peut-être.

L’historien médiéviste Michel Pastoureau, qui consacre en cette rentrée un livre à cette teinte, après une série d’ouvrages dédiés au bleu, au rouge, au noir ou encore au vert, souligne à quel point l’histoire du jaune est celle d’une « longue dévalorisation par l’Occident chrétien ». Maîtrisé dès la Préhistoire par les hommes, comme en témoignent les peintures pariétales, (sous forme d’ocre), la teinte, signe de chaleur, de lumière et de joie, était valorisée dans l’Antiquité classique : les Romaines s’en vêtissaient lors des fêtes de mariage ou de cérémonies. Mais au Moyen Âge, tout change. C’est l’or qui capte tous les aspects positifs de la couleur (beauté, prospérité, énergie, joie, puissance…), en laissant au jaune le côté négatif (tristesse, vieillissement, décrépitude…). « Contrairement aux autres couleurs de base, qui ont toutes un double symbolisme, le jaune est la seule à n’en avoir gardé que l’aspect négatif », constatait Michel Pastoureau dans Libération du 5 décembre 2018. À partir du XIIe siècle, Judas, compagnon de Jésus et traître du Nouveau Testament, n’est ainsi plus représenté qu’avec les cheveux roux puis avec une robe jaune, symbole de traîtrise et d’infamie. La couleur gardera jusqu’au XVIIe, voire au XIXe siècle, la symbolique de la traîtrise et de la félonie, ainsi que celle de l’ostracisme. Au XIXe siècle, les maris trompés sont encore caricaturés en costume jaune ou affublés d’une cravate jaune. Le jaune est également la marque du bannissement pour les Juifs. Après le IVe Concile de Latran (1215), réunion au sommet des principaux princes de l’Église, on préconise de leur imposer le port de la rouelle : un signe distinctif et infamant dont la forme, circulaire, et la couleur — jaune — font référence aux trente deniers de Judas, ou à l’hostie. Au milieu du XVIe siècle, avec le durcissement des règles imposées par la Réforme Catholique, ce signe distinctif devient encore plus visible: la rouelle est remplacée par un chapeau pour les hommes — jaune, toujours.

Mais le cercle de tissu aura imprégné durablement les consciences en Europe. C’est elle qui inspirera la tristement célèbre étoile jaune, que les nazis imposeront aux Juifs par décret, le 1er septembre 1941. S’il faut trouver une forme de réhabilitation du jaune, c’est dans le domaine de l’art. Bien que présent sur les fresques pariétales, et dans les fresques grecques et romaines, la couleur a, là aussi, connu une longue mise en quarantaine. Hormis un bref retour sur le devant de la scène, grâce aux peintres hollandais des XVIe et XXIIe siècles, qui ont utilisé le Jaune de Naples, un pigment vif et stable à la lumière, elle est restée longtemps boudée. Il faut attendre le milieu du XIXe siècle pour que les artistes se la réapproprient, à la suite de la publication du Traité des couleurs de Goethe (1810), qui révèle que les couleurs naissent de la rencontre et du dialogue entre la lumière et l’obscurité. Dans ce livre, le jaune est associé aux notions de « savoir, clarté, force, chaleur, proximité, élan » ; il est décrit comme « prestigieux et noble », et comme procurant une « impression chaude et agréable ». Couleur primaire, il donne lieu à une déclinaison infinie de tons. Apprécié par les Impressionnistes comme par Matisse et Gauguin, il sera, par la suite, une teinte de prédilection pour les Fauves — dont le nom dérive de « flavus », un mot latin qui signifie jaune — comme pour les tenants de l’art abstrait, dont Miró. Quel peintre plus que Van Gogh l’aura autant célébré ? Installé à Arles en 1888, l’artiste cherche « la haute note jaune » dans les paysages où les champs de tournesols s’étendent à l’infini. « Un soleil, une lumière, que faute de mieux je ne puis appeler que jaune, jaune soufre pâle, citron pâle or. Que c’est beau le jaune! » s’exclamera-t-il. Dans sa toile le Faucheur, comme dans le Semeur, Soleil couchant, toutes deux inspirées du Semeur de Millet, son soleil infuse aux champs représentés une sorte de lumière divine. Il ne cessera d’explorer par la suite la puissance de cette couleur, modulable à l’infini. À sa suite, Picasso, Rothko ou encore Klimt exprimeront ses richesses. Le sport aussi contribue à la réhabilitation du jaune. L’invention du maillot jaune, qu’on fait généralement remonter à 1919, confère un nouveau statut à la couleur : celui du leader. C’est Eugène Christophe qui, le premier, revêt ce tee-shirt distinctif du reste des coureurs, au départ de la onzième étape du Tour de France, entre Grenoble et Genève, le 19 juillet. Pourquoi le jaune? Selon certaines sources, c’était la couleur des pages du journal L’Auto, qui organisait la course. Associé à l’image des héros, du dépassement de soi, le jaune connaît un réel retour en grâce, en France, dans les années 70, grâce aux succès des Canaris, les footballeurs du FC Nantes. Entre 1965 et 1983, l’équipe, rivale historique des Verts de Saint-Étienne, est sacrée six fois championne de France, puis deux autres fois en 1995 et 2001.

Retour en grâce toujours, grâce au cinéma. Toute vêtue de jaune, du haut de sa combinaison jusqu’à la semelle de ses baskets, en clin d’oeil à la tenue de Bruce Lee dans le Jeu de la mort, Uma Thurman affiche ainsi sa singularité dans le film Kill Bill, de Quentin Tarantino, en 2003. Le 7e art mise depuis longtemps sur cette teinte dès qu’il s’agit de promouvoir des films indépendants, loin des canons hollywoodiens. De l’affiche de Little Miss Sunshine, sorti en 2006, à la robe jaune d’Emma Stone dans La La Land, symbole de joie, d’amour, et d’ouverture au monde, la couleur s’affirme désormais comme un signe de rupture avec le conventionnel et l’uniformité. Dans un monde où chacun cherche à affirmer sa personnalité et son originalité, le XXIe siècle sera jaune, ou ne sera pas.

Le must have des fashionistas

Flamboyance, audace, désir d’affirmer une singularité… Le jaune, à partir du XXe siècle, est tout cela à la fois. La mode ne s’y est pas trompée, elle qui, au coeur des années 1960, promeut les robes aux tons éclatants. Révolutionnaire dans l’histoire de la création vestimentaire, l’époque libère le corps de la femme et les tons dans lesquelles elle s’exprime. À côté des oranges vifs et des verts pétaradants, le jaune se décline sous toutes ses formes, canari, moutarde, pastel… Autant de tons qui exploseront au cours des années 1970 et qui trouvent de nos jours un étonnant revival. Reese Witherspoon a marqué les esprits aux États-Unis, en 2007, en s’affichant à la cérémonie des Golden Globes en minirobe bustier canari Nina Ricci devenue, selon la terminologie consacrée, « iconique ». C’était juste après son divorce. Et une façon de dire: je suis plus forte que jamais. Les fashionistas auront aussi salué l’apparition très remarquée de Laetitia Casta au défilé Dior Haute Couture Automne-Hiver 2016-2017, le 4 juillet 2016, à Paris, vêtue d’une éclatante robe jaune au décolleté plongeant.

Dans le Traité des
couleurs de Goethe
(1810), le jaune est
associé aux notions
de “savoir, clarté,
force, chaleur,
proximité, élan”

Et sans doute aussi celle du mannequin Irina Shayk, après son accouchement, l’année suivante, montant les marches du festival de Cannes, dans une robe jaune fendue signée Versace. Le jaune est décidément à la mode. Depuis le printemps/été 2018, il s’affiche même sous un nouveau concept: le « Gen Z yellow », littéralement « jaune de la génération Z ». Chaud, à mi-chemin entre le jaune citron et le jaune miel, il envahit depuis l’an dernier les garde-robes des jeunes, après avoir détrôné le Millenial Pink, un rose nude jugé trop fade.

Le jaune sur toutes gammes

« Yellow is the colour of my true love’s hair/ In the mornin’ when we rise » : « Jaune est la couleur des cheveux de mon véritable amour/ le matin quand on se lève », chantait Donovan en 1965, dans le hit Colors. Reprenant une vieille chanson folk anglo-saxonne, « Black is the colour of my true love’s hair », le chanteur écossais, égérie des sixties, a choisi une touche résolument plus lumineuse que le noir des paroles d’origine, pour sa propre déclaration d’amour. Un an plus tard, Donovan récidive avec Mellow Yellow : un tube qui évoque, selon lui, « l’état de coolitude propre à l’époque », mais aussi le plaisir sexuel. Le jaune fait, à cette époque-là, une entrée remarquée dans les charts. La même année, Paul McCartney, dans un demi-sommeil,
invente une histoire psychédélique de sous-marin jaune, le fameux Yellow Submarine. Conçu au départ pour les enfants, ce titre deviendra l’un des plus connus des Beatles. Le jaune évoque des passions hors du commun. Plus récemment, le groupe britannique Coldplay, dans son titre Yellow, paru en 2000, assimile l’être aimé aux étoiles brillantes — donc jaunes — dans le ciel. « Regarde comme elles brillent pour toi et pour tout ce que tu fais. Oui, elles étaient toutes jaunes », dit la chanson. Par extension, tout ce qui a trait à cette femme adorée affiche la même couleur. Peu utilisé dans la chanson française, le jaune est un symbole d’indépendance. Ainsi dans le Tricycle jaune, qui clôt l’album J’accuse (2010), de Damien Saez : « Au gré des vents sur mon tricycle jaune/ Dans les couloirs du métro je tourne/ Et le vent peut souffler lui et moi nous sommes/ Comme une flamme indestructible ». Raphaël, pour sa part, a choisi d’arborer un Manteau jaune pour parler d’indépendance et de fraîcheur. « Je marche avec lui tous les jours/ comme un poussin du jour/ Jaune et neuf/ comme sorti de l’oeuf Au reste je reste sourd », fredonne-t-il dans l’album Pacific 231, paru lui aussi en 2010. De quoi être paré contre le conformisme du monde environnant.•

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EUROPE

La douce dictature de Viktor Orban – par Elisabeth Schemla

Europe n’a jamais autant interrogé que depuis la volonté des Britanniques de la quitter et celle de leaders populistes de la dominer.

Même si les uns n’en finissent plus de partir et que les autres ont dû revoir leurs ambitions à la baisse avec les nominations à la tête de l’UE de Charles Michel, Christine Lagarde et Ursula von der Leyen, il n’en demeure pas moins qu’un vent d’inquiétude souffle à l’Est et à l’Ouest.

Pour mieux prendre la mesure de ce qui se joue Elisabeth Schemla est partie plusieurs jours dans la Hongrie de Victor Orban. Elle a regardé, interrogé, rencontré, écouté et nous entraîne au cœur même de ce pays voisin, si près et si loin en même temps où les Juifs hongrois vivent tranquilles, enfin… jusqu’à présent.
Valérie Sabah, pour sa part décrypte le Brexit qui n’est pas vécu sans appréhension par les Juifs anglais. Leurs questionnements portent aussi bien sur les relations futures du Royaume-Uni avec Israël, que sur la poursuite de la politique britannique concernant l’abattage rituel. Alors à l’Ouest rien de nouveau ? À voir…

ISRAËL

United Colors Of Israël

Après 10 ans passés dans l’écosystème entrepreneurial israélien, nous pouvons dire que la “Startup Nation” véhicule un imaginaire du profil typique de l’entrepreneur israélien : homme, blanc, diplômé des meilleures universités du pays, et ayant servi au sein de la fameuse unité 8 200.

Derrière ces profils impressionnants et majoritaires, religieux, arabes israéliens, nouveaux immigrants et femmes tentent à leur tour d’intégrer la cour des grands : la soif d’entreprendre touche tout le monde.

Le professeur au Technion Hossam Haïck, arabe israélien, né à Nazareth, en est un exemple des plus impressionnants. Il est à l’origine de la technologie révolutionnaire du nez électronique : SniffPhone permet de détecter certains types de cancers, de façon précoce, via un simple test d’haleine avec un appareil de la taille d’un éthylomètre portable.

Retrouvez toute l’information culturelle
dans votre prochain numéro

Entretien


Renaud Capucon : La voix du violon

par Nicole Leibowitz

Confidences


En toute intimité avec Eric
Toledano

par Sandrine Sebbane

Entretien


François
Meyronnis,
un regard neuf
sur trois siècles d’histoire

par Josyane Savigneau

Mode


Vivre en
vintage,
une affaire de
style de survie

par Catherine Schwaab

Vins


Une année douce comme le miel

par Levanah Iserin

Cinema


Le biopic,
un genre qui a de
beaux jours
devant lui

par Anne-Marie Baron