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Mai-Juin 2019

N° 676

Israël

Yitzhak Shamir, de la clandestinité à la Conférence de Madrid

Yitzhak Shamir s’est éteint le 30 juin dernier, à l’âge de 96 ans, des suites de la maladie d’Alzheimer. L’occasion de revenir sur ce que l’on sait, et sur ce que l’on sait moins, de la vie mouvementée du septième des douze Premiers ministres de l’État d’Israël.

Yitzhak Jeziernicki est né en 1915 dans une région de Biélorussie rattachée par la suite à la Pologne. Adolescent, il rejoint les rangs du Betar, le mouvement de jeunesse fondé quelques années plus tôt par Vladimir Jabotinsky et les « révisionnistes », l’aile droite du mouvement sioniste. En 1935, il délaisse des études de droit entamées à l’Université de Varsovie pour s’installer en Palestine mandataire. Ses parents et des deux sœurs, restés en Pologne, n’échapperont pas à la machine de mort nazie. Une tragédie familiale sur laquelle Shamir était resté, une fois devenu figure publique puis homme d’État, des plus discrets…Peu de temps après son alya, le jeune homme, fidèle à ses convictions, intègre l’Etzel, « l’organisation militaire nationale », le bras armé clandestin des révisionnistes. Mais à la scission du Etzel, en 1940, Shamir choisi de suivre ceux qui considéraient qu’en dépit de l’ennemi commun nazi, il fallait continuer de lutter, avec la même détermination, contre les autorités mandataires britanniques. Il participe donc à la fondation du Lehi, les « combattants de la liberté d’Israël », le fameux Groupe Stern, et il en devient l’un des principaux activistes. Après la mort de leur leader Avraham Stern, tué par les Britanniques en 1942, les militants du Lehi se dotent d’une direction en forme de triumvirat : Nathan Yellin-Mor, Israël Eldad, et Yitshak Shamir – « Michael » dans la clandestinité, une référence au leader nationaliste irlandais Michael Collins – ont désormais la responsabilité des coups d’éclat et des attentats antibritanniques. Le Lehi ne recule pas non plus devant l’assassinat de Juifs, considérés à tort ou à raison comme collaborateurs des autorités mandataires : plus d’une vingtaine depuis la fondation du groupe. Les méthodes radicales s’appliquaient aussi dans les rangs mêmes du Lehi : Shamir « éliminera » lui-même, en 1943, un militant considéré comme incontrôlable et dangereux, Eliahou Giladi. Paradoxe qui en dit long sur la personnalité du futur Premier ministre : il prénommera sa fille Gilada, en hommage à son malheureux frère d’armes…

Francophile et francophone

La naissance de l’État d’Israël coïncide, pour Shamir et de nombreux vétérans des organisations clandestines radicales, au début d’une longue traversée du désert. L’establishment travailliste, qui leur prête parfois des intentions séditieuses, les met volontiers à l’index, et il leur est quasiment impossible d’exercer des fonctions d’influence dans l’appareil du jeune État. Shamir a beau suivre, avec succès, une formation de hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, sa candidature est rejetée, suite à l’intervention personnelle de David Ben-Gourion. Le Premier ministre ne voulait pas de ce « terroriste » dans la fonction publique. L’ancien militant clandestin en est donc réduit à tenter sa chance dans le monde des affaires. Le militantisme politique n’est pas encore à l’ordre du jour, même si Shamir est approché par le Parti communiste ! Une démarche moins surprenante qu’il n’y parait lorsque l’on sait que de nombreux anciens du Lehi ne cachaient pas, en cette période, leurs sympathies pour l’Union soviétique.

Autre paradoxe, un de plus : le manque de confiance des dirigeants de l’État envers les anciens de l’Etzel et du Lehi facilitera l’intégration de certains d’entre eux aux agences de renseignement. Isser Harel, l’un des fondateurs des services secrets israéliens, parvient à convaincre Ben-Gourion. Shamir et ses condisciples devenus espions, lui dit-il, c’est faire d’une pierre deux coups : renforcer le Mossad d’agents déjà rompus à la clandestinité, et éloigner d’Israël des éléments dont, décidemment, on a bien du mal à ne pas se méfier. C’est ainsi qu’en 1955 Yitzhak Shamir intègre le Mossad, pour y diriger le service des « opérations spéciales ». S’ouvre alors une période de dix ans dans les services secrets, en grande partie passée à Paris, d’où Shamir, francophone et francophile, dirige les opérations du Mossad sur toute l’Europe. Dans la capitale française, l’ancien dirigeant du Lehi mène un train de vie discret et des plus modestes : avec son épouse et leurs deux enfants, scolarisés sur place, il réside dans un petit appartement d’un quartier populaire, et ne se déplace qu’en empruntant les transports en commun.

Les relations franco-israéliennes sont alors au beau fixe : Shamir et son équipe fournissent à leurs homologues français une aide précieuse dans leur lutte contre les indépendantistes algériens. Le retour de Charles de Gaulle au pouvoir, puis la fin de la guerre d’Algérie, met un terme à cette idylle. En 1961, Shamir est contacté par un général de l’armée française opposé à l’indépendance de l’Algérie. Il lui propose d’aider un groupe d’officiers supérieurs partisans de l’Algérie française à attenter à la vie de Charles de Gaulle. En contrepartie, les putschistes, une fois au pouvoir, auraient fourni gratuitement l’armée israélienne en équipements militaires perfectionnés. Shamir, naturellement, a refusé, et les dirigeants israéliens ont tenu le Président français informé de cette nouvelle tentative de sédition. Des révélations parues récemment dans le journal Yedioth Aharonot et que l’on doit au journaliste Ronen Bergman, qui avait recueilli certaines confidences de Shamir en 1998.

Le « deuxième Israël »

À partir de 1962, l’équipe dirigée par Shamir consacre l’essentiel de ses activités à tenter de contrer l’assistance fournie par des scientifiques allemands aux programmes d’armement en missiles de l’Egypte nassérienne. Les succès sont mitigés, mais ce sont surtout les changements structurels au sein du Mossad, avec l’arrivée d’officiers issus des renseignements militaires, qui précipitent le retrait de Shamir. En 1970, cinq ans après son départ du Mossad, il se lance, à 65 ans, dans la vie politique. Au sein du Herout, le parti de Menahem Begin, son rôle est essentiel. Observateur subtil de la société israélienne, il a très vite compris l’importance d’une génération de jeunes politiciens d’origine orientale, maires de villes de développement : Moshe Katsav, David Magen, Meir Shitrit lui doivent, en partie, leur rapide ascension dans les instances du Herout, puis du Likoud. La jonction entre la droite et le « deuxième Israël », qui portera le Likoud au pouvoir en 1977, n’est pas étrangère à l’intelligence politique de Shamir.

L’arrivée de la droite aux affaires lui permettra d’occuper l’une des plus hautes fonctions du pays, celle de Président de la Knesset. Il en dirigera l’une des séances les plus mémorables, celles au cours de laquelle le Président égyptien Anouar el Sadate s’adressera aux députés israéliens. Shamir s’abstiendra au cours du vote sur l’accord de paix entre les deux pays : ce qui ne l’empêchera pas, une fois devenu ministre des Affaires étrangères, de superviser l’application de ces mêmes accords. En 1983, la démission surprise de Menahem Begin lui fournit l’occasion d’accéder aux fonctions de Premier ministre. Le comité central du Likoud le préfère à son principal concurrent, David Lévy : c’est à Shamir qu’incombe la lourde tâche de succéder au leader historique de la droite israélienne et de diriger le pays, confronté aux retombées de la guerre du Liban ainsi qu’à une crise économique sans précédent. Ces défis ne seront relevés que par le gouvernement d’union nationale formé à la suite des élections de juillet 84 : le travailliste Shimon Peres y remplace Shamir à la tête du gouvernement et en 1986, conformément à l’accord de rotation, Shamir redevient Premier ministre, tandis que Peres lui succède à la tête de la diplomatie. Une collaboration qui ne va pas sans accrocs. En 1987, Shamir torpille les « accords de Londres », élaborés par Peres et le roi Hussein de Jordanie, et censés aboutir à une conférence de paix régionale.

Retenue et fermeté

Les élections de 1988 aboutissent à la constitution d’un nouveau cabinet d’union, et au maintien de Shamir au poste de Premier ministre. Moins de deux ans plus tard, les travaillistes quittent le gouvernement, réduit désormais à une étroite coalition droite – partis religieux. Une coalition confrontée à la première Intifada, puis, pendant la guerre du Golfe, aux missiles Scud tirés sur le centre d’Israël depuis l’Irak de Saddam Hussein. Des plans de riposte étaient élaborés, mais Shamir, à la surprise de bien des observateurs, opte pour la retenue. L’administration américaine lui en sera reconnaissante, ce qui ne l’empêche pas d’exercer une pression sans précédent pour que Shamir accepte de participer, en 1991, à la conférence de Madrid, organisée pour favoriser la tenue de véritables négociations de paix entre Israël et les pays arabes. Les garanties bancaires américaines étaient en jeu : sans elles, Israël n’aurait pas eu les moyens d’accueillir les premières vagues d’immigration de masse de l’ancienne Union soviétique et d’Ethiopie. C’est donc contraint et forcé que Shamir dirige la délégation israélienne à la conférence de Madrid : ses réticences étaient toutefois insuffisantes pour les petites formations d’extrême droite qui décident, l’une après l’autre, de quitter la coalition, privant le gouvernement de sa majorité parlementaire.

Affaiblis politiquement, et en mauvais termes avec les dirigeants américains, Shamir et les responsables du Likoud abordent les élections de 1992 dans les pires conditions possibles. Elles sont, logiquement, remportées par les travaillistes d’Yitzhak Rabin. Après cet échec, Shamir quitte rapidement la direction du Likoud, tout en préservant son siège de député, jusqu’au scrutin de 1996. Son long passage à la tête du gouvernement – près de sept ans cumulés – aura été diversement apprécié. À gauche, on lui a reproché son manque de flexibilité, son immobilisme. À droite, on a loué sa fermeté, sa fidélité à l’idéologie du « Grand Israël » : et de fait, il a été le seul des quatre leaders que s’est donnée la droite israélienne à ne consentir à aucun retrait ou compromis territorial. La relève, en tout cas, pourrait être assurée : la presse israélienne a récemment révélé que le fils d’Yitzhak Shamir, Yaïr, ancien officier supérieur de l’armée de l’air et président des industries aérospatiales d’Israël, avait l’intention d’entrer en politique. Ce ne sera pas dans les rangs du parti qu’a dirigé son père, mais aux côtés d’Avigdor Lieberman, ministre des affaires étrangères et numéro un d’Israël Beitenu.