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Alexandre Arcady : « Il n’y a pas un jour où je ne pense pas à l’Algérie »

Sorti la semaine dernière dans les salles de cinéma, Ce que le jour doit à la nuit se déroule en Algérie française, dans les années 30. Younes, Algérien élevé par des Français, grandit dans la ville de Rio Salado. Avec Émilie, jeune française, ils s’aiment depuis l’enfance, mais leur histoire d’amour est rendue impossible par une série d’événements, intimes ou politiques, alors que la violence monte dans un pays qui a soif d’indépendance. Dans cette grande fresque qui mêle la petite histoire et la grande, Alexandre Arcady filme à nouveau son Algérie natale, qu’il n’a jamais oubliée. Entretien.

 

L’Arche : Alexandre Arcady, racontez-nous tout d’abord comment vous êtes tombé sur ce livre de Yasmina Khadra ?

Alexandre Arcady : Cela s’est produit il y a trois ans. Je suis alors en vacances au Maroc, et je lis une critique de ce roman, qui n’est pas encore sorti, dans un journal quotidien. En lisant le compte rendu, je réalise qu’il y a là une histoire non seulement magnifique, mais qui me touche au plus profond et d’une façon très personnelle. Je tente par tous les moyens, en plein mois d’août, de récupérer ce livre, mais la maison d’édition est fermée… Et vous savez, c’est parfois le destin qui se dessine. Mon fils, Alexandre Aja, doit alors venir me rejoindre au Maroc en rentrant des États-Unis, et je lui demande s’il peut passer par une librairie à l’aéroport me trouver ce livre. Il me raconte qu’à Orly il s’adresse à la vendeuse, qui lui dit qu’elle ne l’a pas reçu. Au même moment, une autre vendeuse est en train d’ouvrir un paquet et le livre vient d’arriver. Je suis donc l’un des premiers lecteurs de ce roman, et immédiatement, lorsque je rentre à Paris, je n’ai plus qu’une envie, porter à l’écran cette magnifique histoire.

Qu’est-ce qui vous a tant ému dans ce livre ?

J’ai eu l’impression d’avoir fait du cinéma jusqu’à maintenant dans des perspectives de tomber sur une histoire comme celle-là, vraiment. Et ce roman est arrivé. Pourquoi m’a-t-il touché d’une façon aussi profonde ? Premièrement parce qu’il est écrit par un Algérien, et que pour la première fois un écrivain francophone raconte l’histoire de l’Algérie française dans l’apaisement, dans la fraternité. Il n’oublie pas l’injustice, les fractures, on n’est pas dans un univers de pacotille. Mais il a cette intelligence de parler des êtres humains qui vivaient là-bas, en montrant qu’il n’y avait pas qu’une seule vérité mais des vérités, et que toutes sont bonnes à raconter. La deuxième chose qui m’a plu c’est évidemment cette histoire d’amour incroyable et magnifique entre Younes et Émilie, cet amour déchirant, passionné, dont je ne peux pas révéler tout le mécanisme pour ceux qui n’ont pas lu le roman ou vu le film, mais qui va déboucher sur quelque chose de fort et d’unique. Enfin, en troisième lieu, c’est aussi un roman sur la jeunesse. Jusqu’à aujourd’hui, quand j’ai abordé l’Algérie et le passé, dans des films comme Le coup de sirocco, Le grand carnaval ou Là-bas mon pays, j’ai surtout parlé de mes parents, mes arrières grands-parents, des générations passées, sans évoquer cette jeunesse si incroyable et si belle qui était celle d’Algérie. Faire un film sur le sujet me plaisait énormément.

Vous abordez régulièrement dans vos films l’Algérie qui est votre pays d’origine. Il ne vous a jamais quitté ?

Absolument. Il n’y a pas un jour où je ne pense pas à cette terre, où je ne pense pas à ces paysages, où je ne pense pas à ce soleil et à la brillance de la mer, non, c’est impossible.

C’était important pour vous de faire ce film en 2012, 50 ans après l’indépendance ?

Encore le hasard ! Il n’y a jamais eu en ce qui me concerne des plans de carrière à long terme, je n’ai pas cherché sur le calendrier des dates anniversaires. Les choses se sont passées comme ça et il se trouve que le film était terminé en 2012, que cela coïncidait avec ce 50e anniversaire. Mais encore une fois c’est le destin, tomber sur un roman comme celui-là, finir l’adaptation dans une année aussi symbolique, cela fait partie comme on dirait en arabe du « mektoub ».

C’est une grande fresque de plus de deux heures, il est question de guerre, d’amour… Diriez-vous que c’est l’un de vos films les plus ambitieux ?

Oui sur le plan cinématographique c’est un projet très ambitieux parce qu’il réunit quasiment 60 acteurs et qu’il y a des décors construits sur toutes les époques. C’est vraiment une reconstitution, avec tout ce que cela comporte, qui a cette vertu de balayer une période très longue sans pourtant tomber dans le film historique. C’est la chance que nous avons, nous cinéastes auteurs et écrivains, c’est de pouvoir reconstituer la vie, refaire ce qui n’existe plus.

Parlez-nous justement du casting…

Le rôle principal était compliqué à distribuer. Il était magnifiquement décrit par Khadra, dans son roman. Il fallait trouver l’acteur qui allait incarner ce Younes, pierre angulaire de ce casting. J’ai eu cette chance de trouver Fu’ad Ait Aattou qui avait de par ses origines cette double appartenance, dont le physique correspondait exactement à celui décrit par Khadra. Nora Arnezeder, je l’avais vue comme spectateur dans Faubourg 36, je l’avais trouvé lumineuse, elle me semblait être en adéquation avec ce personnage d’Émilie. Pour les adultes, depuis longtemps j’avais envie de tourner avec Anne Parillaud, je lui ai proposé le rôle. Vincent Pérez, même chose, je n’avais jamais tourné avec lui et j’en avais très envie. Pour Fellag… c’était évident que ce devait être lui. Il incarne ce personnage de pharmacien qui ressemble étrangement à ce Ferhat Abbas, personnalité haute dans l’histoire de l’Algérie. Leur ressemblance physique est telle que c’en est absolument hallucinant. Pendant le tournage j’ai mis une photo de Ferhat Abbas dans le décor, et les gens pensaient que c’était Fellag ! J’ai eu beaucoup de chance sur le casting, je trouve qu’il est cohérent, qu’il fonctionne bien. Comme dirait mon ami Patrick Bruel, « quand on est au poker et qu’on a la main, on est content » !

Dans la manière de suivre des personnages de l’enfance jusqu’à la vieillesse, avec leurs histoires d’amour et d’amitiés qui s’entrecroisent, on peut penser à des films comme Il était une fois en Amérique. Avez-vous revu des films pour préparer celui-là ?

Non pas du tout, je ne suis pas de ces metteurs en scène qui puisent dans les autres cinéastes. Je suis effectivement un spectateur lambda, j’ai vu des films, j’ai vu celui-là il y a longtemps, avec passion. Certains journalistes m’ont aussi parlé d’Autant en emporte le vent. Effectivement, à la réflexion, il y a le cadre de la guerre, cette histoire d’amour impossible, ce feu qui envahit les passions et les vies, il y a des similitudes, mais le cinéma est fait de toutes sortes de juxtapositions d’impressions…

Il est aussi question de racisme, de tensions entre communautés. Les thèmes abordés dans ce film vous paraissent très actuels ?

Ce qui me paraît le plus actuel c’est la problématique de Younes qui est partagé entre deux cultures, qui navigue entre la culture algérienne et la culture française, et qui répond d’une certaine manière à une problématique que les jeunes franco algériens peuvent rencontrer aujourd’hui dans notre pays. Cette double appartenance est ressentie par certains comme un handicap, alors que je crois, moi, que c’est plutôt une richesse. Les identités différentes sont une richesse. Elles doivent prendre en considération l’unité nationale, c’est le plus important, et le respect de l’autre.

Vous abordez souvent dans vos films, y compris en arrière-plan dans celui-là, la question du judaïsme, des relations entre juifs et arabes. Quel est votre regard sur la situation au Proche-Orient aujourd’hui ?

Ce film a été tourné en pleine révolte du jasmin en Tunisie. C’était là encore un hasard, j’ai préparé le film sous Ben Ali et je l’ai réalisé pendant la révolution. À travers les révolutions arabes, on vit un moment à la fois de trouble et d’espoir. On peut avoir beaucoup d’espérance pour tous ces peuples qui prennent leur destin en main. C’était assez extraordinaire de pouvoir tourner dans une effervescence comme celle qui existait en Tunisie, avec des espoirs considérables de démocratie. Malheureusement la démocratie ne s’apprend pas en un jour, et le résultat du vote a transformé l’espoir en attentisme. On voit qu’aujourd’hui en Tunisie les choses ne sont pas simples, mais les prises de conscience deviennent de plus en plus réelles et me font espérer que les choses puissent se transformer. Concernant les autres révolutions des pays arabes, on est en droit de se poser des questions sur une dérive extrémiste. Israël, qui est au cœur de cette région, est fragilisé et s’interroge. Ce qui me surprend le plus, c’est cet attentisme et ce mutisme d’Israël… On sent que le gouvernement israélien est tellement figé dans l’interrogation d’un avenir compliqué, que rien ne se fait.

Vous auriez donc souhaité qu’Israël prenne davantage place dans ces révolutions ?

Israël est quand même dans cette région le pays qui est la démocratie la plus avancée. Elle ne peut que se réjouir que les autres pays alentour deviennent démocratiques, forcément. Mais la politique internationale est différente. Les choses sont différentes entre l’esprit et la réalité, donc je comprends aussi cette espèce de mutisme et d’attentisme qui existent. Je ne fais pas d’analyse politique, c’est un sentiment comme cela que j’ai, un peu confus…

Quels sont vos projets futurs ?

J’ai acquis les droits d’un autre livre concernant l’Algérie – vous allez dire que je m’obstine, mais je me passionne ! – c’est un roman qui s’appelle « Alger sans Mozart » qui vient de paraître aux éditions Naïve. Je m’y intéresse beaucoup, et puis je regarde un petit peu d’autres choses, comme je vous l’ai dit je n’ai pas de plan de carrière, j’essaye de naviguer un peu à vue et d’agir là où mon cœur me porte.