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Abie Nathan, « La voix de la paix »

A l’occasion de la projection le 2 novembre à Bruxelles du documentaire consacré à Abie Nathan « La Voix de la paix », nous reproduisons notre interview du réalisateur Frédéric Cristéa qui revient sur cet itinéraire, les difficultés rencontrées et son héritage.

 

L’Arche : Qu’est-ce qui a motivé le militantisme si particulier d’Abie Nathan ?

Frédéric Cristea : Oeuvrant dans l’ombre des personnalités officielles, des hommes et des femmes ont conduit la société israélienne à une prise de conscience inévitable d’une paix avec l’ennemi de toujours. Parmi ces Israéliens, Abie Nathan est très certainement celui à qui nous devons le plus en matière de « conscientisation pacifiste » et qui a à son insu,  a permis les accords d’Oslo. Auteur et acteur entre autres de grèves de la faim, de rencontres avec tous les dirigeants de la paix et intellectuels de la planète, c’est l’épopée de cette radio pirate, le « Bateau de la Paix » en partie financée par John Lennon, qui sera sa plus grande réussite, son œuvre dont le rayonnement aura été le plus illustre. Le concept est simple, révolutionnaire et génial à la fois : désireux de propager sa conception pacifiste du monde et plus particulièrement en ce qui concerne le Moyen-Orient, Abie Nathan se met à rêver d’une station radiophonique qui pourrait atteindre le foyer et les cœurs de millions d’auditeurs.

Quand débute l’aventure maritime ?

Après quelques années de collectes, de sacrifices, de ventes aux enchères, de découragements, son bateau de la paix prend enfin le large en 1973. Conscient de la difficulté de diffuser ses convictions, Abie Nathan décide d’émettre de manière illégale, dans les eaux internationales, à quelques kilomètres de Tel Aviv. « Shalom, salaam, paix à tous nos auditeurs », lança-t-il lors de la première diffusion sur les ondes de La Voix de la Paix, en 1973, ajoutant : « nous espérons qu’avec cette radio nous aiderons à soulager la douleur et guérir les blessures de nombreuses années de souffrance pour les peuples du Proche-Orient ». Une des émissions phares était le rendez-vous quotidien présidé par Abie Nathan : le forum « Ma laassot » (en hébreu : « Que faire ? ») : une ligne téléphonique à plusieurs canaux qui permettait à des individus sans distinction de race, de religion ou de géographie de simplement se parler, se rencontrer et se découvrir.

Afin de toucher les jeunes, faisait-il passer le message de manière originale ?

Ce rendez-vous fut l’occasion pour la première fois dans l’histoire du Moyen-Orient de permettre un dialogue public entre Israéliens, Arabes et Palestiniens. Cette émission joua un rôle significatif dans la création d’une compréhension mutuelle entre les deux camps. Pour s’assurer du succès de cette radio libre auprès du plus grand nombre, Abie Nathan eut une idée de génie : associer ses convictions politiques à la musique la plus pointue du moment, servie par les DJs anglais en vogue de l’époque, attirés par l’utopie de ce pacifiste et par l’expérience de la radio libre, en pleine mer. Ainsi plusieurs DJs se relayaient sur le bateau et assuraient une programmation musicale 24 heures sur 24. Pendant une vingtaine d’années cette radio pirate très populaire auprès des jeunes, était l’une des rares de la région à diffuser la même musique que celle des radios « branchées » occidentales. Violant la loi israélienne à plusieurs reprises, cette position dans les eaux internationales à quelques kilomètres de Tel Aviv assurait à toute l’équipe du bateau une certaine tranquillité de la part du gouvernement israélien. Pourtant une réponse gouvernementale d’envergure se préparait. En 1976, le gouvernement lança sa propre radio, Reshet Gimmel, copie conforme de la radio d’Abie Nathan (sans son contenu idéologique), et récupéra de nombreux annonceurs et auditeurs de La Voix de la Paix.abie 2

Comment a-t-il accueilli Oslo ?

En 1993, pour la signature historique des «Accords d’Oslo», plein d’espoir de voir la paix pointer à l’horizon, Abie Nathan fit un geste symbolique fort : il coula la navire, persuadé qu’il avait rempli sa mission. Ironiquement, l’homme a sombré en même temps que son bateau. A partir de 1997, sa santé se dégrade fortement, il est victime d’une attaque cérébrale qui le paralyse d’un côté jusqu’à la fin de sa vie. Abandonné de tous, esseulé, un groupe de sympathisants se forme et décide de l’entourer, de le soigner et de s’occuper de lui.

20 ans après, que reste-t-il du personnage dans la mémoire collective israélienne ?

Malheureusement, pas grand chose. Une radio internet « recopiant » le son véritable de la radio originale est en activité depuis octobre 2009. En dehors de cette radio web créée, dirigée et financée par quelques nostalgiques, il ne reste pas grand chose de l’homme. Un projet de musée a été initié, mais faute d’argent et de subsides, ce « Musée de la Paix » qui réunirait les vestiges du bateau et la correspondance d’Abie Nathan, peine à se concrétiser. Durant sa vie, personne n’était indifférent au combat d’Abie Nathan; on l’adulait où on le haïssait pour son idéal trop radical. Aujourd’hui, son nom n’évoque qu’un vague souvenir lointain et les passants ne s’arrêtent que très rarement devant la plaque commémorative située sur la promenade de Tel Aviv, à l’endroit même où l’on pouvait  apercevoir le bateau de la paix. Afin de pallier à cette amnésie, j’ai décidé de me pencher sur la réalisation d’un film documentaire sur ce personnage hors du commun et son « Bateau de la Paix ».

Quelles sont les personnalités qui figureront dans ce documentaire ?

La force du récit est qu’il se fonde sur de nombreuses archives vidéo, photo et audio inédites. Un matériel inestimable composé de centaines d’heures d’images et de bandes sonores tout juste répertoriées, pour la plupart, par Noam Tal, un chimiste israélien qui consacre son temps libre à numériser et à cataloguer ce patrimoine sans précédent. Ces archives proviennent d’une part des médias du monde entier qui ont largement suivi l’engagement d’Abie Nathan et d’autre part, des enregistrements audio des moult débats citoyens organisés par la station radio. Les archives inédites qu’il a laissé derrière lui offrent  au spectateur un éclairage nouveau sur hier comme aujourd’hui. Le personnage principal du documentaire est Abie Nathan. Il apparaîtra dans le film à travers des archives rigoureusement sélectionnées. Ainsi grâce aux archives sonores et visuelles, il redevient un personnage central incarné par lui-même. Mais puisque l’histoire de ce bateau n’est pas si ancienne, nous partons à la rencontre de témoins qui l’ont connu et qui chacun pourra témoigner d’un aspect différent. Actuellement président de l’Etat d’Israël, Shimon Pérès est au premier rang de la politique israélienne depuis 1959. De par ses différentes fonctions ministérielles, les deux hommes se sont bien connus. Il incarnera ainsi la voix du gouvernement israélien, dérouté par ce « Bateau de la Paix » avec lequel il fallait composer. Son témoignage nous éclairera sur les différentes positions gouvernementales vis-à-vis des actions menées par Abie Nathan.

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Des compagnons de route également ?

Hans Knot est un des premiers « pirates » à avoir participé à l’aventure du « Bateau de la Paix ». Il a accompagné Abie Nathan au début de son aventure, et l’a aidé à acheter son bateau, à Groningen, aux Pays-Bas, où il réside encore. Il est l’un des rares spécialistes de la radio illégale. Il écrit de nombreux ouvrages sur ce sujet et il est l’auteur de son unique biographie. Il nous racontera l’histoire du « Bateau de la Paix » et ses connaissances mettront en lumière la puissance de ce média dans les années 80. Yossi Sarid, un des fondateurs du Meretz, le mouvement de gauche laïc israélien, un ami proche, racontera les étapes, les victoires, les reculs et les découragements d’Abie Nathan dans son combat pour la paix. Egalement présent, l’universitaire palestinien Hanna Siniora, un des acteurs des négociations dans le conflit israélo-palestinien lors du plan de paix en 2002. Durant les années soixante-dix et quatre-vingt, il a rencontré à de nombreuses reprises Abie Nathan.

La projection se déroulera le 2 novembre à 15h, dans le cadre du Brussels International Jewish Festival.

Cinema Galeries, 26 Galerie de la Reine, Bruxelles.