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novembre 2016

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France

Lettre à un ami non-juif

Après les assassinats antisémites de la Porte de Vincennes, la médiatisation de la « peur » des Juifs français et leur souhait de quitter leur pays, plusieurs amis non-juifs m’ont envoyé ce message affectueux : « Restez ». Au lendemain des mobilisations du dimanche 11 janvier, voici ce que je leur ai répondu

Salut vieux frère,

Bien sûr que nous allons rester chez nous, en France.

La France est notre pays. Les Juifs se sont battus en masse pour elle à chaque guerre.Ils lui ont donné 12 Nobel, des savants, des écrivains, des chefs de gouvernement, des poètes et même des humoristes. Ma famille est parisienne depuis 1731, et même aux pires heures, nous sommes restés en France. Nous nous sommes toujours battus pour elle et ses valeurs. Deux de mes grands oncles sont morts au champ d’honneur en 1940 et en 1944. A 18 ans, mon grand père fut en 1918, un des plus jeunes médaillés militaires. Je suis la sixième génération de ma famille à être décoré de la Légion d’honneur et ceci sans discontinuer. Officier de réserve parachutiste, j’ai la France et la défense de la République chevillées au corps comme tu le sais.

Alors, pourquoi donc, un tel malaise, chez les Français juifs ?
Depuis octobre 2000, la population française n’a plus été solidaire des Juifs français, d’abord insultés, puis menacés et enfin assassinés dans leur pays. Ils ont le sentiment d’avoir été abandonnés par elle. François Hollande et Manuel Valls ont été bien seuls pour leur défense. Après la tuerie à l’école juive de Toulouse, il y a moins de trois ans, nous n’étions que 10 000 à défiler dans Paris et en très très grande majorité Juifs. Nous nous sommes sentis bien seuls. Où se trouvaient-ils, les 3,7 millions de Français d’hier ? C’est vrai, on n’avait assassiné que des parachutistes, et des enfants dans une cour d’école juive !!! On avait tué trois enfants à bout portant, pour le simple fait qu’ils étaient Juifs. Où étais-tu, toi le vieux frère ? Pas dans la rue avec moi en tous cas.

Et cet été quand des hordes criaient sur cette même Place de la République « Mort aux Juifs », et brandissaient des drapeaux du Hamas, du Hezbollah et de Daesh, aux côtés du NPA et de la CGT, puis attaquaient en bandes organisées les synagogues de la Roquette et de Sarcelles, où étaient les Français de « Je suis Charlie » ? Beaucoup d’entre eux, sourds à la clameur antisémite, critiquaient même l’interdiction pourtant légitime de ces manifestations.

Et le 7 octobre 2000, quand pour la première fois depuis 1945 on a crié “Mort aux Juifs” dans les rues de Paris, où étais-tu ? Tu me disais : « c’est un épiphénomène ». Certains de nos amis m’expliquaient même à la lecture du Monde, que tout ceci était la faute d’Israël.

Notre histoire nous a appris à être des “guetteurs” de la démocratie. Tu ne voulais pas lire Les territoires perdus de la République sous la direction d’Emmanuel Brenner que je t’avais donné en 2003. Tu n’es pas venu manifester avec moi, en 2006 pour Ilan Halimi et en 2012 en soutien aux enfants juifs de Toulouse. Pourtant tu te trouvais à mes côtés après les crimes de Copernic,de la rue des Rosiers, puis de la profanation de Carpentras. Pourquoi, durant ces 14 ans où je t’ai expliqué qu’un vent mauvais s’est levé sur notre pays, tu ne m’as pas cru ?

Tu possèdes des circonstances atténuantes. Des journaux comme Le Monde, les dépêches de l’AFP, les journaux télévisés,certains hommes politiques, tous t’avaient expliqué pour qualifier la multiplication des agressions antisémites que : « les tensions intercommunautaires étaient liées aux évènements du Proche-Orient ». Pourquoi, les as-tu cru eux et pas moi quand je te disais que cela n’avait rien à voir ? J’avais beau te répéter que des islamistes radicalisaient une certaine jeunesse en leur enseignant la haine du Juif, des femmes, de la démocratie et de la liberté et que bientôt nous aurons des djihadistes français, tu ne m’entendais pas.

Je sais que comme Manuel Valls tu penses que « la France sans les Juifs ne serait plus la France ». Tu as raison, mais pour cela, il va falloir te battre à nos côtés et cette fois-ci nous écouter quand on t’alerte.

Donc, au combat l’ami. Rejoins-nous. Sinon la France risque de devenir « Judenfrei » comme l’est déjà le reste de l’Europe.

Je t’embrasse fraternellement.

François Heilbronn
Professeur associé à Sciences-Po