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Antisémitisme

Attentats, diffusion de la haine, antisémitisme : le conspirationnisme en question

Interview : Rudy Reichstadt, expert et fondateur de l’ Observatoire du conspirationnisme et des théories du complot.

Son site internet, « Conspiracy Watch », est devenu une référence sur le sujet.

L’Arche. –  Les théories du complot et les thèses conspirationnistes ont fait récemment irruption dans le discourspolitique gouvernemental suite aux attentats terroristes des 7 et 9 janvier derniers. En quoi ces théories et thèses menacent-elles la République? En quoi constituent-elles un danger ?

Rudy Reichstadt. – Dans son discours prononcé le 27 janvier dernier pour le 70ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, le président de la République a condamné le conspirationnisme en des termes inédits. Il a rappelé que « le complot, le soupçon, la falsification » étaient parmi les principaux ressorts de l’antisémitisme. L’antisémitisme, poursuivait-il, « entretient les théories du complot qui se diffusent sans limite [et] qui ont, dans le passé, conduit déjà au pire », exhortant à « nous souvenir que c’est d’abord par le verbe que s’est préparée l’extermination ». François Hollande a bien vu que le conspirationnisme contenait toujours une mise en accusation et pouvait facilement être mis au service de la recherche de boucs émissaires.

 

Mais le conspirationnisme est aussi un enjeu civique et démocratique. D’abord parce qu’il sape toute possibilité d’un « monde commun » entre citoyens : lorsqu’une partie de la population est en sécession avec la réalité, le débat démocratique se réduit à un dialogue de sourds. Ensuite parce qu’il nourrit l’idée que la démocratie représentative, telle que nous la connaissons, est un théâtre d’ombres où les élus ne sont que des pantins à la solde de forces obscures qui complotent contre l’intérêt général. Une telle vision du monde conduit fatalement à remettre en cause la validité même du système qui porte des individus aussi corrompus au pouvoir. Le conspirationnisme érode ainsi la confiance que nous pouvons avoir dans la démocratie.

 

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant qu’il existe une corrélation entre radicalité politique et complotisme. Comme l’a montré une récente étude néerlandaise, les sympathisants d’extrême droite et d’extrême gauche sont plus enclins que les autres à adhérer à des théories du complot.

 

L’Arche. – Quels sont les idéologues identifiés ?

 R.R. – Sur Internet, la mouvance conspirationniste la plus active – et de loin – est celle qui gravite autour de sites comme le Réseau Voltaire, Egalité & Réconciliation, QuenelPlus, Panamza ou encore AlterInfo.net. En arrière-plan, on retrouve un certain nombre de personnalités bien connues telles que Thierry Meyssan (qui s’est fait connaître en défendant la thèse qu’aucun avion ne s’est jamais écrasé sur le Pentagone le 11 septembre 2001), Alain Soral ou Dieudonné. Plus qu’une simple porosité avec la mouvance négationniste, je crois que l’on peut parler de véritable intrication : Ginette Skandrani, une proche de Dieudonné, a par le passé été exclue des Verts pour avoir relayé des contenus négationnistes. On peut également évoquer Paul-Eric Blanrue, auteur d’un film à la gloire du négationniste Robert Faurisson. Quant à Dieudonné et Alain Soral – ce dernier se définissant comme « national-socialiste » –, ils n’essaient même plus de dissimuler leurs convictions négationnistes.

 

L’Arche. – Est-ce qu’on peut-on lutter contre les théories du complots et thèses conspirationnistes ?

 R.R. – Une disposition de la loi de 1881 sur la liberté de la presse*, peu appliquée à ma connaissance, permet de poursuivre en justice ceux qui diffusent des nouvelles fausses. Au-delà, les pouvoirs publics ont sans doute un rôle à jouer dans cette lutte. Mais c’est à chacun de nous d’être vigilant. Les médias, en particulier, ont leur responsabilité. De trop nombreux titres de presse ont fait preuve, ponctuellement, de complaisance à l’égard de ce type de thèses. A contrario, lorsqu’ils sont intransigeants avec les théories du complot, ils croient parfois pouvoir se dispenser de les réfuter de manière rigoureuse en les ignorant ou en les tournant en ridicule. Ce qui laisse s’installer l’idée que la thèse complotiste n’est finalement peut-être pas si infondée.

 

Pour lutter, il faut donc commencer par reconnaître l’existence du problème et à prendre la mesure de son ampleur. Jusqu’à aujourd’hui, cela n’est pas allé de soi. On n’a sans doute pas su par quel bout prendre ces théories du complot. D’abord en raison de la sensibilité du sujet, sur fond de crispations identitaires, avec peut-être la volonté – tout à fait légitime – de ne pas faire de publicité à ces thèses complotistes – car les critiquer, c’est aussi courir le risque de les alimenter. Mais aussi parce qu’une partie du champ intellectuel martèle depuis longtemps qu’il s’agit là d’un faux problème et qu’à la manière du mot « populisme », le « conspirationnisme » n’est qu’une étiquette infamante destinée à disqualifier la « critique sociale ». Procès d’intention. On ne peut pas prétendre combattre le conspirationnisme en ménageant les complotistes. S’il est nécessaire d’essayer de comprendre, intellectuellement, quels en sont les ressorts psychologiques et sociologiques – ne serait-ce que pour s’en prémunir –, cela ne saurait justifier une indulgence à l’égard de ce phénomène.

Propos recueillis par Aline Le Bail-Kremer

 

*(La diffusion et la transmission de ces théories peuvent tomber sous le coup de la loi: article 27 de la loi de 1881 sur la liberté de la presse stipulant que “la publication, diffusion ou la reproduction, par quelque moyen que ce soit, de nouvelles fausses (…) susceptibles de troubler la paix publique sera punie d’une amende de 45 000 euros”. NDLR).

Site internet de l’Observatoire du conspirationnisme et des théories du complot :  http://www.conspiracywatch.info