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Littérature
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Didier Long : « Entre la Corse et les Juifs, c’est une histoire d’âme »

Dans « Mémoires juives de Corse », l’auteur remonte le fil historique du judaïsme corse. A l’occasion de cette parution, le théologien connu pour avoir été moine bénédictin avant de rejoindre le judaïsme des années plus tard, s’est entretenu avec l’Arche magazine.

 

L’Arche magazine – Votre livre oscille entre autobiographie et enquête. Comment avez-vous procédé pour exhumer l’histoire du judaïsme corse, sachant qu’il y avait assez peu de documents écrits à ce sujet ?

Didier Long – Ma démarche est au départ, personnelle. Je voulais élucider des secrets familiaux : pourquoi ma grand-mère chrétienne de Bastia nous envoyait un Cédrat confit à l’automne ? pourquoi son grenier était-il tapissé de vieilles clefs ? Pourquoi on ne parlait jamais des juifs… ces femmes veuves et ma mère avaient vécu dans la rue où il y a la seule synagogue de l’île ?. Je devais d’autre part m’expliquer pourquoi depuis 30 ans c’était l’homme juif qui me fascinait en Jésus… j’avais quand même écrit une demi dizaine de livre sur le sujet en commençant par Jésus le rabbin qui aimait les femmes, j’ai expliqué tout cela dans Des Noces éternelles un Moine à la synagogue (Lemieux éditeur 2015). Je me disais « Jésus est juif, tu es juif ». Mon point de départ était donc personnel. J’ai posé cette thèse et ai tenté d’en vérifier les arguments pour et les contre, comme n’importe quel historien.

En essayant de comprendre, j’ai déroulé une sorte de pelote et j’ai retrouvé de nombreuses traditions que je croyais corses et qui étaient en fait, juives. C’était assez troublant. J’ai d’abord réalisé un important travail pour comprendre les migrations, les échanges et les luttes d’influences en Méditerranée aux XVème et XVIème siècles. Ce qui m’a conduit à comprendre le rôle de Gênes de sa Banque publique, l’Ufficio di San Giorgio, dans l’exil d’Espagne de 1492. Gênes est alors devenu le traffic hub de l’exil séfarade (Livourne ne monte en puissance qu’au XVIIè siècle…). J’ai exhumé des documents qui existent dans les archives de la République de Gênes, mais qui n’avaient pas réellement été mis en relation ou en contexte. Comme cette missive du 7 mai 1686 par laquelle le Doge en ayant informé le Collège de Gênes rapporte que « Monseigneur De Mari, évêque de Bastia en Corse, parlant au nom du Pape, apprécierait que tous les juifs vivant encore à Gênes soient déportés. ». Enfin j’ai procédé à un travail généalogique minutieux sur les patronymes juifs d’Italie et ceux de Corse à travers les âges en passant par les listes des noms des personnes arrivées en Corse. C’est un travail complexe car ces migrations de passagers clandestins ne laissent pas de traces. Imaginez que nous deviez recenser les migrations en méditerranée cette année… comment feriez-vous ? Alors imaginez il y a 5 siècles… La convergence d’indice concordants est très impressionnante comme vous le lirez, et sans doute d’autres ont d’autres témoignages dans leurs familles ou historiques… et il me semble avoir montré par ce faisceau de convergences d’histoires, de traditions, de documents la continuité de cette mémoire juive de corse qui est aussi la mienne et qui est une partie de l’âme Corse.

Ainsi je suis remonté à l’exil séfarade de 1492 puis aux juifs de Paoli, à Napoléon, à la première guerre mondiale ou 750 juifs « syriens » sont arrivés à Ajaccio et dont la moitié sont arrivés en bas de chez ma chère Grand-mère… L’an dernier, les descendants de ces juifs sont venus me trouver après avoir lu mon précédent livre où je parlais de mon aventure…. On était tous très impressionnés. Pour moi la boucle était bouclée. D’une âme juive dans un corps de chrétien j’ai donc retrouvé les miens. Depuis je reçois de nombreux témoignage familiaux. Cette convergence documentaire, d’indices et de témoignages est étonnante mais n’a rien d’exceptionnel, pourquoi les juifs seraient arrivés dans toutes les îles de méditerranée sauf en Corse ?

L’Arche magazine – Comment résumeriez-vous la relation entre le judaïsme et la Corse au travers l’histoire? Est-elle plutôt paisible ou chaotique ?

Didier Long – C’est avant tout une histoire clandestine et d’hospitalité qui explique certaines facettes de l’âme Corse. Contrairement aux préjugés, la Corse est une terre généreuse, de tout temps elle a accueilli les juifs qui ont été plus qu’accueillis dans l’île. Les juifs ont donc été accueillis en Corse. Je montre que les Corses et les juifs travaillaient de concert dans l’exploitation du corail échangé contre des armes par exemple.

Mais à la différence des ghettos d’Italie ou de Hollande, ils n’y ont pas trouvé ces rabbins qui ont ramené les conversos au judaïsme, souvent de nombreuses générations plus tard (qu’on pense à Isaac Cardoso). Beaucoup de juifs se sont donc fondus dans la population où se vivent à la fois Corse et juifs. La Corse « fabrique des Corses » comme le dit très justement Edmond Simeoni. Certains ont gardé une pratique maranne secrète. Ça ne fait pas pour autant des Corses la 13ème tribu ou comme je l’ai lu « à 25% juive » ! C’est très mystérieux. Je connais plusieurs Corses devenus juifs orthodoxe en Israël par une sorte de « réveil » de leur âme juive. Cette longue fraternité n’est pas juste une amitié c’est une histoire d’âme, un partage de multiples coutumes.

Certains juifs sont devenus corses à part entière, vraiment juifs et vraiment Corses. Nous montrerons cela au mois de septembre avec une exposition organisée par le Centre Edmond Fleg de Marseille et la ville de Bastia qui raconte comment 740 juifs arrivés à Ajaccio en 1915 ont été vêtu par les instituteurs qui ont pris sur leur propre paie, puis sont montés s’installer à Bastia, beaucoup sont restés ou sont revenu dans l’île.

Faut-il rappeler que Napoléon a donné sa légitimité légale au culte juif et fondé le Consistoire ?. Je rappelle le cas des juifs de Paoli. Cette histoire séculaire qui forme une facette séculaire de l’âme corse explique, comme l’a montré André Campana dans son documentaire « L’île des justes ? » pourquoi les Corses n’ont pas donné les juifs aux Nazis pendant la guerre, malgré les ordres de Vichy. C’est la seule région de France qui a désobéi.

L’Arche magazine – La communauté juive corse actuelle survivra-t-elle selon vous aux nombreux départs en Israël ? Quel destin présagez-vous pour elle ?

Didier Long – Non seulement la Corse survivra aux départs vers Israël mais beaucoup de juifs corses sur le continent font partie de la diaspora Corse. Il y a une soixantaine de familles de juifs de Corse en Israël. Il y a déjà 60 juifs arrivés à Ajaccio qui ont fui l’antisémitisme continental. En Corse on dit qu’un Corse ne quitte pas son île, il s’absente. Je n’ai pas de boule de cristal mais je pense que le judaïsme va renaître en Corse… L’Institute for sefardi and anousim studies du collège universitaire de Nétanya qui fait le lien entre le gouvernement espagnol et la Knesset pour authentifier les exilés d’Espagne m’a invité avant Pessah à donner une conférence sur les juifs de Corse. L’histoire du destin fraternel d’Israël et de la Corse ne fait que se continuer…

L’Arche magazine – Vous qui avez une formation de théologien, considérez-vous que notre époque assiste à un phénomène de « retour du religieux » ?

Didier Long – On croyait il y a 20 ans que le monde allait se séculariser, que le religieux faisait partie des vieilles idées qui allaient s’effacer avec la société de consommation. Hors c’est exactement l’inverse qui s’est passé. Le monde est devenu furieusement religieux. Les seuls évangéliques qui représentaient quelques dizaines de millions de personnes en 1960 aux US. Ce qui marche ? des doctrines simples voire simplistes, le rigorisme, l’absence de tradition profonde et de transmission multimillénaire pour absolutiser une identité supposée évidente et un passé récent… Heureusement pour le judaïsme… il n’est pas une religion mais une tradition. « Moïse reçut la Torah au Sinaï et la transmit à Josué ; Josué la transmit aux Anciens, les Anciens aux Prophètes, etc… » (Pirké Avot 1,1)… La Corse connait ce phénomène de tradition orale familiale, c’est lui qui a maintenu l’âme juive vivante en elle. On ne peut vérifier cette tradition « juive » qu’avec des rabbins comme je l’ai fait avec Haïm Harboun, docteur en histoire et en psychologie clinique par un travail besogneux de l’histoire.

Mémoires juives de Corse, Didier Long, Lemieux Editeur, 2016. 

Pour en savoir plus : https://memoriaebraica.com/