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Mai-Juin 2019

N° 676

On me dit que des juifs…

A l’occasion de la sortie en DVD du film Ils sont partout d’Yvan Attal, nous republions une interview faite avec le réalisateur pour l’Arche lors de la sortie du film.

« On me dit que des juifs ont ouvert ce magazine. Vous pouvez continuer votre lecture. N’empêche que l’on ne m’ôtera pas de l’idée que… » Ce pastiche est inspiré du sketch de Desproges sur les juifs, moquant les clichés antisémites. Sketch qui a malheureusement pris beaucoup moins de rides que ceux qui l’ont écouté il y a 30 ans. Mais pourquoi faire un film sur le sujet et le traiter avec humour de surcroît ? Car il s’agit de l’histoire d’un homme qui parle de l’antisémitisme à un psy, entrecoupé par une série de sketchs sur le sujet. Alors oui, il montre qu’on peut rire de tout, surtout face à une époque où la violence verbale et physique est très présente et exhibée. Rencontre avec l’auteur et le porteur d’une œuvre courageuse.

 

L’Arche : De quelle manière le film approche-t-il le sujet de l’antisémitisme ?

Yvan Attal : Le film décortique les clichés antisémites et présente le malaise personnel d’un juif français, en France, aujourd’hui.

Comment est née cette volonté ? Vous a-t-on proposé de traiter de ce sujet ou est-ce votre initiative ?

C’est ma décision de parler de ça et de réaliser un film sur le sujet. Je suis à l’origine de ce projet, qui est né il y a plus de dix ans. Tout à coup, je pouvais relever ici et là des paroles antisémites et les gens me disaient « Tu exagères ! Tu es paranoïaque ! » Malheureusement, en rétrospective, il semble que j’avais largement raison. Alors j’ai commencé à écrire, puis cela s’est arrêté à certains moments à cause de mes autres projets d’acteurs. Mais il y a deux ans, le sujet du film est devenu vraiment urgent pour moi. Souvent, on dit qu’on choisit un sujet, mais c’est le sujet qui vous choisit. En fin de compte, le sujet est plus fort que vous. C’était tellement fort et grandissant en moi que j’avais envie de m’exprimer là-dessus.

Qui vous a accompagné le long du projet ?

Avant tout, la coscénariste Émilie Frèche qui est aussi écrivain et a déjà travaillé sur le sujet.

Pensez-vous que le film puisse aider à déconstruire certains préjugés ?

Si mon film arrive à transformer les antisémites en philosémites, je ne mériterai pas un César mais une statue place de l’Étoile ! Ce que je veux, tout simplement, c’est en parler, mettre le sujet sur la table. Certains pensent qu’il faut éviter cela, ce n’est pas mon cas. Je pense qu’il faut dire les choses, inlassablement.

Les cinéastes anglo-saxons ont également traité ce sujet avec humour, de Lubitsch à Sacha Baron Cohen. Est-ce que certaines de ces œuvres vous ont inspiré ?

C’est un film français. D’un citoyen français. D’un juif français. Je ne suis pas américain. Je parle de ce qui se passe ici. Malheureusement, les clichés antisémites sont universels. Mais je désire faire mon film à moi, qui, j’espère, ne ressemble à rien d’autre.

Le choix des sketchs qui accompagnent l’évolution du personnage est assez audacieux.

Chaque sketch traite d’un cliché antisémite. Le premier sketch avec Benoît Poelvoorde et Valérie Bonneton parle du mythe « ils sont partout ». Sur « les juifs ont de l’argent », c’est Dany Boon et Charlotte Gainsbourg. Sur « les juifs s’entraident », on retrouve Denys Podalydès et Grégory Gadebois. Un autre sketch revient sur « les juifs ont tué Jésus » avec Gilles Lellouche en agent du Mossad envoyé deux mille ans en arrière pour tuer Jésus avant qu’il soit Jésus. Un autre avec François Damiens et Popeck traite du « ras-le-bol de la Shoah ». Entre les sketchs apparaît donc le personnage que je joue et qui va voir son psy en pensant voir des antisémites partout, espérant qu’il le soignera de sa « paranoïa ». J’installe le film dans le contexte de l’antisémitisme en France aujourd’hui.

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On a l’impression qu’avec la vitesse de réaction, de déformation et de propagation, cela devient de plus en plus dur de combattre ces clichés. A-t-on moins de courage ou de temps aujourd’hui pour parler de ces problèmes ?

Il y a effectivement une retransmission et une réinterprétation très rapides de la parole d’autrui. Mais je pense qu’il s’agit surtout d’une paralysie, une peur d’être repris et ciblé, un manque de courage. Ça provoque une crainte de prise de parole, une absence de volonté d’aller dans le fond des choses, de débattre, une peur de dire certaines choses.

Avez-vous remarqué une certaine lassitude chez les juifs par rapport à ces sujets et la manière dont ils sont traités ?

Je ne parle pas des juifs. Je parle de moi, juif. Les juifs réagissent de manières très variées : certains comme moi, d’autres préfèrent ne pas en parler ou en parler différemment. Chacun fait comme il le ressent. La menace est là. On tue des juifs en France parce qu’ils sont juifs. Ce n’est pas pour rien que l’armée est postée devant les institutions juives de France. C’est parce que la France veut protéger les juifs. On a conscience d’une menace. C’est indéniable. Chacun réagit à cette menace comme il peut, comme il veut, comme il sent. Certains ont même quitté ce pays.

Pensez-vous que suite aux attentats de 2015, de Charlie et de l’Hyper Cacher au 13 novembre, il y a une prise de conscience de la population face aux dangers ?

Non, je ne crois pas. Il y a une chose admise, on ne peut plus dire « on exagère », encore que ! À chaque fois qu’on pourra être dans le déni d’antisémitisme, ça ressurgira d’une certaine manière. 31 % des Français témoignent de clichés antisémites. On ne les retrouve pas dans un lieu en particulier, mais disséminés dans toute la population. Et il y en a aussi dans le cinéma. Ce qui me choque le plus, ce n’est pas l’antisémitisme, mais le déni d’antisémitisme. Le souhait de ne pas vouloir en découdre, de ne pas vouloir en parler. Ça crispe et ça embête. Et quand on n’a pas envie de parler d’un problème, on masque le problème. D’une certaine manière, en ne désirant pas en parler, on peut l’encourager. Donc certains juifs sont fautifs aussi de ne pas vouloir en parler. Quand il y a un problème, il faut le résoudre. Il y a un antisémitisme violent en France, plus violent que dans les autres pays occidentaux, qui me pousse, en tant que Français juif, à m’exprimer là-dessus. Mon film est une comédie, mais pas que, car le sujet fait de moins en moins rire.

Le projet du film a-t-il intéressé les producteurs rapidement ?

Il y a deux niveaux dans le cinéma : le producteur d’un côté et les financiers du cinéma de l’autre. Mon producteur m’a invité à réaliser le film que je désirais. Je l’avais prévenu qu’il s’agissait d’un sujet particulier. Mais il est évident que ça a été très compliqué dans le milieu du cinéma. Il ne fallait pas trop d’imagination pour comprendre ce déni d’antisémitisme, le sujet n’était pas « feel good ».

On ne veut pas se tracasser « avec ces problèmes » ?

Si je suis optimiste, je pense que c’est aussi bête que ça. Même si on rentre dans des supermarchés pour tuer des gens, il vaut mieux, pour certains, faire comme si ça n’existait pas. Dans le film, j’essaye de comprendre d’où vient cet antisémitisme. Comment on le devient ? Pourquoi ? Il n’y a pas de règle. On peut être homme-femme, hétéro-homo, de droite-de gauche, blanc-noir… et même juif. Il y a parfois des phénomènes de haine de soi.