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juillet 2017

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Babel au Mucem

De la confusion, il n’y en a guère dans la tête de Barbara Cassin, commissaire de l’exposition Après Babel, traduire, au Mucem, à Marseille. La philosophe, directrice de recherche au CNRS, et néanmoins écrivain sensible, nous embarque tambour battant dans la « confusion » de Babel sans jamais lâcher son fil rouge, son parti pris, à savoir : contrairement à l’image de malédiction que véhicule le mythe, Babel serait une bénédiction. Une chance.

Certes le parcours commence avec des représentations de Babel pas vraiment radieuses. Par exemple la toile de Pieter Brueghel le Jeune : sa Construction de la tour de Babel, (1595), laisse augurer du pire. Mais elle côtoie celle d’Abel Grimmer, plutôt sereine, quasi bucolique. La tour d’Etienne-Louis Boullée (1781-1793), où une suite ininterrompue de figures s’enroulent en spirale, main dans la main, jusqu’au sommet, est quant à elle un symbole d’espoir dans le rétablissement d’une langue commune et d’un peuple uni – c’est l’époque de la Terreur que l’architecte a fuie. Ah Babel ! Qui de nous n’a de fortes images en tête… Le mythe est puissant : il est né dans la Bible, au moment où Dieu, inquiet de l’audace des hommes, – qui parlaient alors une seule et même langue – à vouloir bâtir une ville et construire une tour dont le sommet pénètre les cieux, décida de « confondre » le langage de tous les habitants de la terre. Fin de l’harmonie et de la compréhension, début du chaos ou tout au moins des complications.

Eh bien non ! nous dit Barbara Cassin à travers l’exposition et en donnant la parole dans le catalogue (une mine) à Delphine Horvilleur, l’une des trois femmes rabbins de France. Remercions le ciel de nous avoir sauvé de ce cauchemar « où toute l’humanité parle une même langue, ce lieu du totalitarisme, le lieu où le langage sert à dire une chose et pas autre chose. » Sans « possibilité de l’ambiguïté de lecture, du contresens et du double sens. (…) Babel c’est le règne de l’explicite. » Et voilà, au contraire, que s’ouvre la richesse de tous ces mondes différents, singuliers, incarnés dans leur langue, voilà que commence l’ère bénie, ou pour le moins très excitante, du Traduire.

L’enquête au pays de la traduction, qui nous est livrée dans l’exposition, est approfondie et facile d’accès. Ainsi l’idée de suivre sur un dispositif interactif les routes de la traduction comme des lignes de métro. Lignes lentes ou rapides : certaines œuvres se répandant comme des traînées de poudre, Marx ou Tintin ! Bien entendu une belle part de l’enquête est consacrée à la question : Peut-on traduire la parole divine ? Entre interdit et prosélytisme, les livres des trois religions révélées, Torah, Bible et Coran, n’ont pas du tout le même rapport à la traduction. La Bible chrétienne se déploie en langue latine avec la Vulgate de saint Jérôme, patron des traducteurs. Le Coran doit rester dans sa langue de révélation, l’arabe. Quant à la Bible hébraïque elle serait constitutive de la notion même de traduction. En effet, développe encore Delphine Horvilleur, selon la tradition juive, on ne sait pas avec certitude ce qu’il s’est passé au mont Sinaï : révélation exclusivement écrite, la Torah ? Intégralité d’une loi écrite et d’une loi orale ? Uniquement les dix commandements ? Ou la première phrase des dix paroles : « Je suis l’éternel, ton dieu qui t’a fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de l’esclavage » ? Ou même le premier mot de la première phrase, anokhi, « je », le sujet révélé au mont Sinaï. Et carrément radical, un midrash ésotérique nous dit que les Hébreux ont seulement entendu la première lettre de la première phrase des dix commandements, à savoir la lettre aleph… « La question de la traduction devient fondamentale, conclut l’exégète. C’est finalement une révélation continue. (…) le Sinaï ne s’est pas produit une fois, mais en réalité il se reproduit à chaque fois que nous continuons à traduire ce que nous avons entendu par la voix ou par le silence ce jour-là. »

Sans aller jusqu’à ces réjouissants extrêmes, la traduction est bien entendu le lieu des équivoques. La Bible, le livre le plus traduit au monde, en contient qui n’ont rien d’innocent. Ainsi Moïse, la peau de son visage est-elle karan, ou keren ? Était-il « cornu » et un peu diabolique comme celui de Michel-Ange ? Ou bien « rayonnant » comme celui sur la toile de Chagall ? Eve, est-elle née de la « côte » d’Adam, femme d’emblée soumise à un homme, ou bien « à côté » de lui, tel que le montre Rodin dans La Main de Dieu ? Ambiguïtés de la traduction qui peuvent se révéler lourdes de conséquences comme la fameuse portant sur la résolution 242 de l’ONU. Un « the » manquant pose la question : parle-t-on « de » territoires occupés ou « des » territoires occupés par Israël ?

Tout cela est passionnant, mais n’en perdons pas pour autant notre latin ou notre hébreu, d’autres surprises nous attendent. Ainsi du petit film Signer en langues de Nurith Aviv, réalisatrice d’une trilogie, D’une langue à l’autre, Langue sacrée, langue parlée, Traduire. On se délecte à voir Emmanuelle Laborit signer en une dizaine de langues différentes le même mot : ce ne sont pas du tout des gestes identiques qui traduisent « amour » ou « culture » en français, en américain, en japonais. Une des façons pour la commissaire de faire passer son idée-force : la traduction qui possède un savoir-faire avec les différences est un bon modèle pour la citoyenneté d’aujourd’hui.

Lors d’une rencontre publique au Mucem avec Magyd Cherfi, (chanteur de Zebda et auteur de Ma part de Gaulois), elle explique : la traduction – passage d’une langue à l’autre – c’est aussi l’apprentissage de l’autre. Si le dernier livre de Barbara Cassin s’intitule Éloge de la traduction. Compliquer l’universel (Fayard), ce n’est pas pour rien. « Il faut se méfier, dit-elle, de l’universel car c’est toujours l’universel de quelqu’un. Chaque langue est un filet jeté sur le monde et selon l’endroit où je suis, je ramène d’autres poissons. Il y a des mondes. L’idée d’un monde commun, pourquoi pas ? mais faisons-le ! Il n’est absolument pas donné. » Et elle illustre ses propos via l’Afrique du Sud qui, après l’apartheid, a rédigé sa constitution en onze langues différentes. Avec un mot zoulou en commun, Ubuntu, qui signifie quelque chose comme « Nous sommes donc je suis ». Un terme à la fois intraduisible et partagé…

Après Babel, traduire. Mucem, 7 promenade Robert Laffont, Marseille.

Jusqu’au 20 mars 2017.