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juillet 2017

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Quelle actrice incarna le mieux à l'écran la mère juive contemporaine ?

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Littérature
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Une étrange rencontre entre Jérusalem, Rome et Athènes

Photo de Hannah Assouline

Comment les trois cultures, juive, grecque, romaine, se sont-elles interpénétrées ? C’est le cœur du livre de Nathalie Cohen, interrogée par notre magazine.

 

L’Arche : Vous croisez votre propre histoire avec celle que vous racontez. Comment êtes-vous devenue helléniste ?

Nathalie Cohen : Je suis arrivée au grec ancien naturellement, comme tous les bons petits élèves pour ainsi dire, car il était enseigné au Lycée d’Aubervilliers, où j’ai suivi une partie de ma scolarité. Au collège, j’avais pu commencer le latin et mon zèle en la matière m’a fait repérer comme candidate potentielle pour le grec ancien, qu’une dame remarquable ne voulait pas renoncer à enseigner. Elle se battait avec les inspecteurs pour qu’ils maintiennent l’option à Pantin-Aubervilliers. Cela se passait il y a 32 ans, mais déjà circulait l’idée que de telles études n’étaient pas nécessaires aux petits jeunes du 93… On sait bien maintenant à quel point de telles positions ont créé des dégâts sur notre société.

Car faire du grec, du latin, c’était se confronter à une civilisation méditerranéenne, dont je voyais les points communs et les oppositions avec celle dont j’étais issue : juive, tunisienne, traditionaliste.

Les Grecs, les Romains, j’en entendais parler au talmud-torah, à Pourim, le soir de la Hagada, et à Ticha Beav. Je les connaissais sans les connaître. Une sorte de fascination-répulsion.

 

Vous dites que la découverte des Grecs, pour les Juifs, relève du coup de foudre. Vraiment un coup de foudre ?

La Judée, vassale de l’Empire perse, prise entre l’Egypte et l’Assyrie semble avoir été agréablement surprise par la mentalité véhiculée par Alexandre Le Grand. Il voulait unifier son Empire, apporter les bienfaits de l’hellénisme, sans s’opposer à la liberté de culte et aux autres religions ; il n’avait rien contre.

Mais surtout, ce qui était important pour les juifs, c’est qu’ils avaient leur place dans les catégories grecques, ils devenaient  » un peuple de philosophes » dans leur regard. La rencontre avec l’hellénisme leur confère une respectabilité. Et vous êtes toujours reconnaissants, voire plus envers qui vous respecte et vous confère une légitimité. Du côté des juifs, je pense qu’on peut parler de coup de foudre ; il n’y a qu’à regarder l’adoption des noms grecs, avec, par exemple, les Nathanael ou les Jonathan qui deviennent des Théodore ou des Theodotos. Et, la tradition s’est bien conservée, puisque mon grand père, originaire de Ben Garden à la frontière libyenne, me racontait qu’Alexandre-Le-Grand mettait les « téphilin » tous les jours sous sa tente !

 

Vous faites de la traduction de la Septante un événement important de la rencontre entre Juifs et Grecs. Vous diriez que c’est un événement important de part et d’autre ?

C’est l’événement-clef qui ouvre sur la civilisation dite « judéo-chrétienne ». L’Occident ne serait pas ce qu’il est si la Torah n’avait pas été traduite en grec au troisième siècle avant l’ère commune à Alexandrie.

Pour les uns, ce fut la découverte, entre autres, d’un message moral porté par une parole divine, ce qui jusqu’alors était inédit. Pour les autres, la divulgation du Pentateuque engendra un certain succès qui se retournerait contre eux par la suite : haine des autochtones égyptiens, statut sacré des écrits grecs, traduction/trahison, etc.

 

Vous consacrez de longs passages à Flavius Josèphe, qui a été à l’intersection de ces deux mondes. Mais vous dites en même temps que « lire Flavius Josèphe est une douleur ». Pourquoi ?

C’est la lecture de La Guerre des Juifs qui est douloureuse. Flavius Josèphe y raconte, pour les avoir vécues, les guerres intestines entre les différents groupes juifs, le siège mortifère de Jérusalem par les Romains, la destruction du Temple qui flambe dans un incendie, le massacre des uns et l’esclavage des autres. Il tâche de faire œuvre d’historien et nous ramène aux causes du conflit et aux  » erreurs » des Juifs. Ce grand malheur qui va changer la face du judaïsme, cette référence permanente, c’est toujours douloureux de la voir déployer dans une narration et une analyse historique. On préférerait juste la commémorer, sans vraiment l’analyser. Et puis Flavius Josephe est un transfuge, devenu protégé du pouvoir. Il ne faut pas oublier qu’il se sent obligé de louer la clémence de Titus et la modération des Romains qui n’ont pas fait exprès de brûler le Temple etc.

 

Quand vous dites « une étrange rencontre », y a-t-il pour vous aujourd’hui une actualité à cette rencontre ?

Il me semble que, même si le judaïsme a largement contribué à modeler la pensée occidentale, au point que certains parlent de civilisation « judeo-chrétienne », cette étrange rencontre ne cesse d’avoir lieu. Quand j’étais gamine, c’était pour moi une expérience d’étrangeté de tous les jours de passer d’un univers à l’autre. De la maison à l’école. D’un côté, un grand père qui faisait constamment téfilah et berahot, des semaines régulées par le shabbat, de l’autre une certaine méfiance vis-à-vis du religieux, des semaines régulées par le dimanche, et l’incompréhension surtout face au rituel.

Comme c’était le cas à Alexandrie ou chez les Romains, le rituel juif me semble toujours vécu comme une étrangeté. Il nécessite d être explicité, tout comme les interdits alimentaires qui paraissent bizarres. Oui, face au judaïsme, les gens éprouvent toujours et encore une sensation d’altérité. Je me souviens que mes grands-parents avaient tout à fait conscience de provoquer chez les autres ce sentiment d étrangeté. Ils étaient très discrets au dehors dans leurs pratiques.

 

Vous dites que « faire des langues anciennes, c’est se dispenser d’aborder le contemporain ». On est aujourd’hui dans la régression par rapport à la rencontre que vous décrivez ?

Faire des langues anciennes en vérité, c’est reculer pour mieux sauter !

Pendant mes années d’école, étudier César, Ovide ou Thucydide, me permettait en effet de m’extraire de mes inquiétudes et de mes frustrations du moment : l’analyse géopolitique erronée de certains professeurs sur le problème israélo-arabe, la mauvaise foi des « antisionistes », la bêtise crasse qui baigne parfois nos contemporains quand ils parlent de ce qu’ils ne connaissent pas. Plonger dans des vers de Sophocle a donc eu pour moi un effet protecteur.

Mais plus tard, je me suis rendue compte qu’étudier l’Antiquité, c’était aussi se préparer à comprendre en profondeur l’époque actuelle. A tout point de vue. Par exemple, le mépris pour les métiers manuels dont souffre tellement la société française, vous le trouvez chez Cicéron. Les règles juridiques qui nous régissent sont une invention romaine, et l’étrangeté éprouvée devant le comportement des Juifs, l’incompréhension, le mépris, vous l’avez déjà chez Sénèque et Tacite.

 

Vous appelez à un autre « aggiornamento », celui de l’islam. On en est loin aujourd’hui ?

Nous sommes bien placés pour savoir que le mouvement général de l’islam tend vers une lecture intégriste du Coran, tout l’inverse de cette distance d’avec le texte, celle que pratiquent les rabbins, qui permet l’esprit critique et la liberté du sujet. Mais cette réforme qui paraît quasiment impossible pour « l’islam », il me semble qu’on doit la demander aux musulmans de France, au nom de la République. Nous avons tendance à exiger une réforme au sommet, alors qu’en fait, le changement ne peut venir que de la base.

Dans une religion sans haut clergé officiel, impossible de faire des réformes par le haut.

C’est aux fidèles qu’il faut en appeler. Certains imams locaux semblent prendre des initiatives et avoir envie de bouger et de prouver que l’islam peut être républicain. Demander aux fidèles musulmans de se comporter dans le respect de la République, je crois qu’on doit le faire et qu’on peut le faire, mais l’aggiornamento, c’est autre chose.

Vatican II a pu se produire parce que l’Église catholique se vivait comme une entité, et qu’en tant que telle, elle s’est sentie responsable de la pire des catastrophes humaines. L’islam a un fonctionnement différent. Il n’y a pas d’autorité pour endosser la responsabilité des crimes islamistes et pour décider de questionner un texte qui a le statut « d’incréé ».

Cet aggiornamento, marqué par un recul sur le texte, je le souhaite de tous mes vœux mais je ne le vois pas venir. Dommage, car c’est quand on prend de la distance avec elle, que l’on s’attache vraiment à une parole.

 

Nathalie Cohen, Une étrange rencontre. Éditions du Cerf.