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octobre 2017

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Littérature
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Les prédictions de Yuval Noah Harrari

Brève histoire d’un best-seller, ou comment un jeune prodige israélien, auteur de Sapiens et d’Homo Deus, est devenu un des plus gros succès de librairie en racontant les transformations de l’humanité dans les prochaines années. Édifiant et terrifiant.

 

Il est frêle. Une allure de jeune homme sanglé dans un jeans de bonne facture et un pull-over noir. Debout, face à un public choisi de journalistes, d’universitaires, de chercheurs, d’ambassadeurs, invité à présenter son nouveau livre au Collège des Bernardins, il prononce d’une voix nasale, monocorde, un discours sans notes illustré par quelques photos projetées (comment vivre sans « Power Point » ?). L’image d’un cerveau. Un véhicule sans conducteur. Un distributeur de cafés. Une carte de la Corée du nord.

Pas une goutte d’humour. Pas une once d’émotion. Mais l’anglais est parfait (il a fait des études à Oxford), agrémenté d’un léger accent israélien, l’élocution très fluide, et les démonstrations d’une implacable logique, les exemples tirés toujours de la vie quotidienne, et accessibles à tous les auditeurs. Pas la moindre trace de jargon technique. C’est la marque de Yuval Noah Harrari, auteur d’un best-seller qui s’est vendu dans le monde entier – cinq millions d’exemplaires – sous le titre Sapiens, brève histoire de l’humanité. Il récidive avec un nouvel ouvrage, Homo Deus, brève histoire de l’avenir. C’est un phénomène, dira en le présentant Francis Esmenard, le PDG des éditions Albin-Michel, qui précise que « chaque semaine, on en vend plus que la semaine précédente ».

Les raisons de ce succès foudroyant ? D’abord l’immense inquiétude face aux bouleversements technologiques que vit la planète et qui vont en s’accélérant. D’où venons-nous, et que sommes-nous, nous les Sapiens ? C’était le sujet du premier livre. Qu’allons-nous devenir et quel sera notre avenir ? C’est le sujet du second.

Né en 1976 à Haïfa – il a 41 ans –, d’une famille laïque et de parents libanais d’origine séfarade, Yuval Harrari s’est spécialisé dans l’histoire médiévale et militaire avant de devenir enseignant d’histoire universelle à l’Université hébraïque de Jérusalem. Passé maître dans l’analyse des transformations de la société, il est « tout terrain », apte à écrire des pages sur les émotions, sur l’âme des humains et des bêtes, sur Dieu, sur la conscience, sur le progrès, sur le capitalisme, sur le libéralisme, sur l’humanisme. « Ce livre est un pur vertige, dit son éditeur. Il ne nous laisse pas indemnes. On n’est plus la même personne après l’avoir lu ». Le signataire de ces lignes peut confirmer, pour avoir passé des nuits de veille sur un texte écrit par ailleurs dans une langue simple et qui vous plonge dans un abîme d’interrogations. C’est le livre le plus désespérant qui soit, et je dirai à l’instant pourquoi.

Retour au Collège des Bernardins. Harrari développe l’idée que l’accélération des nouvelles technologies va créer de nouvelles inégalités avec toute une classe devenue inutile.

Prenez ces voitures qui vont se conduire toutes seules. Elles vont réduire paradoxalement le nombre d’accidents. Les experts sont tous d’accord, il y en aura moins. On compte aujourd’hui 1 300 000 tués dans les accidents de la route, et ces accidents se produisent en majorité à cause de facteurs humains. Les voitures sans conducteur ont d’autres avantages, le réseautage par exemple. Les passages aux croisements, les mises à jour, les nouvelles régulations seront mieux gérés si on supprime les individus.

Prenez encore le remplacement du médecin par un E-docteur. Aucun médecin ne peut connaître toutes les maladies, ni avoir accès à tout le dossier médical du patient. Un E docteur connaîtra tous les antécédents familiaux et sera disponible en permanence. Un médecin humain a certes des intuitions, des émotions. Mais les émotions, dixit Harrari, ne sont pas des phénomènes spirituels, ce sont des phénomènes bio- chimiques. Le médecin peut fonder son diagnostic sur ce qu’il voit d’un visage, d’une gestuelle, mais les ordinateurs sont meilleurs pour évaluer la tristesse, la colère ou la peur.

Face à ces évolutions, il sera inéluctable de voir des emplois qui vont disparaître de plus en plus avec de nouveaux emplois qui vont nécessiter de la souplesse. Comment prendre un chauffeur de taxi de 50 ans et en faire un créateur de logiciels ? Les changements créent du stress, et de gros changements – tels que la capacité à remodeler la vie – créent de très forts stress.

Résultat : la révolution de l’intelligence artificielle sera une cascade de « disruptions » perpétuelles. Il n’y aura pas de stabilisation. Vous n’aurez pas fini de vous adapter à une nouvelle donne qu’il faudra vous habituer à une autre. Pour la première fois dans l’histoire, poursuit Harrari, on n’a pas idée de ce qu’on doit enseigner. Personne ne sait ce qu’il faut enseigner. Et tout comme le siècle dernier a créé un prolétariat, le siècle qui vient créera des classes inutiles. Et devant la mine déconfite de ses auditeurs, le jeune orateur nous assène : « Ce n’est pas une prophétie, c’est un danger ! » Un danger ? Mais comment y faire face ? Comment réguler ce flux endiablé qui menace de tout emporter ? « Je n’ai pas de solution ».

Est-ce de cela qu’il a parlé avec Emmanuel Macron qui a trouvé le temps de recevoir à dîner le jeune prodige, « Wonder Kid » de l’Université hébraïque, la veille de son voyage aux Antilles ? « Le thème principal de notre conversation a été la crise de la démocratie libérale ». Les deux hommes ont évoqué l’élection de Donald Trump, l’application du Brexit, le populisme en Hongrie… « Les gens perdent confiance dans la démocratie libérale. Si cela affecte l’Europe occidentale, cela pourrait avoir un effet dévastateur exactement comme le « collapse » du communisme ». L’alternative ? C’est simple pour Harrari, il n’y en a pas.

Le livre est intelligent, personne ne dira le contraire. Il brasse les époques et les continents. Il est original, facile à lire, fascinant par moments. Mais on en ressort tourneboulé. Tout ce qui ne relève pas du biologique appartient au domaine de l’imagination et de l’illusion. Dieu est une vieille lune. La Bible un vieux grimoire. Les monothéismes ont achevé leur parcours. Les religions amenées à disparaître (même l’islam radical sera balayé parce qu’ « il ne comprend pas le XXIe siècle », en attendant il fait des dégâts mais cela n’a pas d’importance). Les croyances, le judaïsme, le christianisme, l’humanisme, les valeurs, la morale, les droits de l’homme, tout cela balivernes, des « trucs » que les hommes se sont créés pour tenir la route. La conscience elle-même (Staline disait qu’elle était superflue, qu’on n’en avait pas besoin, Harrari fait mieux, elle n’a pas de réalité, il nous explique que c’est un algorithme, tout comme le distributeur à cafés).

Dans toute cette mise en pièces appliquée de tout ce que l’humanité a produit et qui se trouve réduit à un flux de données, il ne reste rien d’autre que le « Dataïsme », la religion des données précisément.

Yuval Noah Harrari nous explique qu’après avoir réduit la mortalité liée à la faim, à la maladie et à la violence (la famine, la peste et la guerre ont déjà disparu), l’humanité se fixera probablement trois objectifs : l’immortalité, le bonheur et la divinité. Certains experts qu’il cite croient que les humains triompheront de la mort d’ici 2200, d’autres même de 2100. Il manque un peu d’humour à cet historien, par ailleurs très doué. Sans cela, il nous expliquerait que l’univers ressemblera bientôt à une gigantesque académie française.