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juillet 2018

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Religion

Un seder à Yazd

C’est dans un pays et une ville particulière que j’ai passé ce seder. Considérée comme la Jérusalem perse, Yazd est une ville incontournable dans l’histoire du judaïsme iranien. Ville pèlerinage depuis 200 ans, les juifs d’Iran s’y retrouvent chaque année pour la hilloula du rav mystique Oursharga et redonnent ainsi vie au quartier juif de Yazd qui a connu jusqu’à 34 synagogues.

C’est avec surprise que je découvre à Yazd les restes d’une communauté jadis florissante. En Iran, ainsi que dans le peu de pays du monde musulman où il reste des juifs, les petites localités telles que Yazd ont connu un exil national et international qui ont fait disparaitre des communautés juives pourtant présentes depuis bien longtemps.

Je découvre à Yazd que, pour des raisons personnelles, deux familles ont décidé de défier l’histoire en refusant de quitter la terre leur terre et préférant être les derniers représentants de ce judaïsme yazdi authentique et anachronique.

A travers mes voyages au Maroc et en Algérie, j’ai longtemps espéré trouver une communauté juive qui vivrait en totale symbiose avec son environnement et la manière dont vivait ses ancêtres. J’ai trouvé cette communauté bloquée dans le temps, en totale autarcie avec le reste du monde juif dans une ville caravanière au milieu du désert perse traversée jadis par Marco Polo.

Le quartier juif se trouve en plein cœur du centre historique à côté de la mosquée du vendredi datant du XIIe siècle et inscrite au patrimoine de l’Unesco. Les maisons sont toutes en pise et les gens vivent au rythme de la chaleur du désert. Dans les ruelles du vieux Yazd, le temps est comme arrêté.

Les 34 juifs de Yazd vivent en parfaite harmonie avec leurs voisins musulmans, leur mode de vie est une continuité du mode de vie de leurs ancêtres. Il y a la même simplicité (dans son sens le plus noble), la même manière de manger, prier ou penser, la même attention portée au voyageur juif en halte chez eux, le même respect pour les anciens et ce même respect des traditions. A Yazd, je suis revenu à un temps ou les journées étaient marquées par le travail, la prière, les moments passés en famille et l’hospitalité due à l’étranger.

Ce sont des Iraniens musulmans qui, à mon arrivée à Yazd, m’expliquent où trouver la dernière synagogue en activité. Ma première rencontre se fait avec Isaac et son fils aîné Daniel qui habitent la maison qui jouxte la synagogue Mollah agra baba qui date de 200 ans. La maison d’Isaac est vielle de 400 ans et est construite au milieu d’une cour ou vivent quelques poules et coqs, et où sont mis à même le sol de beaux tapis persans qui servent de salon lors des chaudes journées. A l’entrée de la maison, ainsi que devant la synagogue, on doit se déchausser car les chaussures sont jugées impures.

Les parents d’Isaac n’ont jamais accepté l’idée du départ et, hormis l’une des sœurs d’Isaac qui est partie en Israël, l’ensemble de la fratrie est restée à Yazd. La majorité des 34 juifs de Yazd est donc parente d’Isaac qui a été mon guide lors de mon séjour. J’apprends au cours des journées passées dans la communauté a mieux connaitre leur histoire et leurs particularités : Les femmes portent le voile dans la sphère publique, comme toutes les iraniennes, mais aussi dans la sphère privée, figées elles-aussi dans le temps. Elles ont l’obligation d’être discrètes et réservées en présence d’hommes extérieurs à la famille, elles ne peuvent pas être prises en photo, même avec le voile.

Les juifs Yazdis sont très religieux et malgré le handicap lié à leur nombre, ils arrivent à réunir le mynian 3 fois par jours et à respecter la cacheroute, même pendant les 2 années de service militaire. Un membre de la communauté pratique l’abatage rituel des poulets et pour Pessah. Nous nous sommes réunis un après-midi pour préparer dans le four traditionnel les matsot.

 

Le vétéran de la communauté est l’un des deux Cohen. Ne s’étant pas marié et vivant dans une extrême précarité, rester lui a semblé une évidence plus qu’un choix. Il vit dans une des synagogues du quartier juif et ce sont les femmes de la communauté qui se relaient pour lui préparer tous les jours des repas et l’inviter les shabats et fêtes à leur table. Il est très affaibli, ne parle jamais et s’arrête plusieurs fois pour parcourir trois fois par jour les quelques centaines de mètres qui le séparent de la synagogue Mollah agra baba.

 

Quelle est la vision et la relation que peut avoir une communauté de 34 juifs avec Israël, connaissant le climat antisioniste dans lequel ils évoluent ? Tous les juifs d’Iran ont de la famille en Israël et même si l’Etat ne reconnait pas Israël, il y a une certaine tolérance envers les juifs iraniens qui s’y rendent une ou deux fois depuis la Turquie. Néanmoins, aucun Iranien vivant en Israël n’a le droit de retourner en Iran.
Lorsque je parle à Isaac des agressions antisémites, des attaques sur les personnes et lieux de cultes juifs en France ces dernières décennies de la part de musulmans fanatiques, je suis surpris de voir sa réaction. Alors qu’il vit dans une théocratie islamique basée sur la charia qui ne reconnait pas Israël et appelle à sa destruction, mon récit, au lieu de l’alarmer sur le péril islamiste, le conforte dans l’idée que ce déferlement de haine gratuite que l’on voit en France « ne serait pas possible en Iran, que le peuple iranien est un peuple de paix et tolérant où l’amitié avec ses voisins est une évidence et cela peu importe leur obédience religieuse ».