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Le Billet de Frédéric Encel

Quelle politique étrangère pour le prochain président ?

Les sujets brûlants, sur le bureau de l’Elysée, au lendemain des présidentielles.

Le moins qu’on puisse dire de la campagne présidentielle de 2012 est que les questions internationales y sont souverainement absentes. Le phénomène n’est pas

nouveau, mais sans doute n’avait-il jamais atteint un tel degré ; une crise économique et sociale sévère explique sans doute ce vacuum. Pourtant, en vertu de la Constitution de 1958, le président de la Ve République, « chef des armées », concentre l’essentiel des prérogatives en matière d’affaires étrangères. Aussi les citoyens sont-ils en droit de s’interroger sur les principales priorités géopolitiques qui figureront sur le bureau élyséen à partir de mai 2012 et pour cinq années.

1/ L’Iran. A n’en pas douter, le dossier nucléaire iranien occupera le haut de la pile, pour deux raisons au moins. D’abord, Paris et les autres grandes capitales – et pas seulement les occidentales d’entre elles – redoutent une intervention israélienne au cours de l’automne qui entraînerait une riposte iranienne et, partant, un état de tension extrêmement élevé au Proche-Orient et dans la zone pétrolifère du Golfe. Or, depuis 2009, la France dispose d’une importante base militaire aux Emirats arabes unis – et serait donc d’une façon ou d’une autre impliquée aussi ce conflit en tant qu’allié de cet Etat arabe sunnite. Ensuite, la France s’oppose comme les autres membres permanents du Conseil de sécurité (CS), à toute violation du Traité de non prolifération (TNP) et à la prolifération nucléaire. De ce fait, Paris est en pointe de la Troïka européenne (France/Allemagne/Royaume-Unis) dans les trains de sanctions adoptés depuis 2007 contre Téhéran.

2/ L’Europe. Pour être de nature économique et (un peu) politique, le dossier européen n’en demeure pas moins fondamental. Si les plans d’aide à la Grèce s’avéraient insuffisants, si ce pays – et d’autres, comme l’Espagne ? – faisaient défaut, si l’Allemagne décidait de rompre avec l’actuel système Euro à ses yeux trop lacunaire, le président français aurait fort à faire pour tenter de résorber la crise. Car à une panne économique et financière pourrait succéder une dérive institutionnelle voire politique. Avec, par exemple, le détricotage voir l’implosion de l’UE, accompagné en cause ou conséquence d’une montée en force de violents courants nationalistes. Comment tenir le plus éloigné possible ce spectre cauchemardesque ? Ce sera l’une des questions élyséennes des cinq prochaines années.

3/ Le printemps arabe. Ce vaste mouvement contestataire a vu l’accession au pouvoir ou à ses portes des partis islamistes liés aux Frères musulmans, voire à aux salafistes fanatiques, dans tous les Etats arabes concernés. Or, toute évolution politique et/ou sociétale intervenant au Maghreb ne peut être négligé en France, au regard des millions de citoyens originaires de cette région. Le prochain président devra non seulement tenter de renforcer les relations économiques (Libye) et parfois stratégiques (Maroc) avec les Etats du sud de la Méditerranée, mais aussi et surtout – aux confins de la politique intérieure et extérieure – éviter toute contagion islamiste au cas où de nouveaux régimes, devenus ultra conservateurs, tenteraient de s’ingérer lourdement. Le cas syrien n’échappe pas au schéma général ; Paris devra faire avec le nouveau régime post Assad, vraisemblablement islamiste.

4/ L’alliance anglo-saxonne. Fi des tenants d’un nationalisme rance (qualifié, à tort, de gaullo-mitterrandien), le renforcement de l’alliance avec d’une part les Etats-Unis et, d’autre part, le Royaume-Uni, seront sans doute d’actualité. La première permet de tenir plus fermement au CS face à certaines menées russes, la seconde pallie pour partie la carence béante de la défense européenne et la volonté allemande de demeurer pour l’essentiel hors conflits (cf. l’affaire libyenne). En pleine montée en puissance de grands émergents tels le Brésil, l’Inde et la Chine, l’alliance des démocraties occidentales restera un enjeu tout à fait majeur pour le président français.

5/ L’Afrique subsaharienne. La fin de la « Françafrique », avec tout ce qu’elle comporte de positif, implique un profond changement de rapport avec le continent noir, avec un risque d’abandon. Or devant la progression spectaculaire de Pékin, Paris doit impérativement se repositionner tant stratégiquement qu’économiquement (Sahel francophone en proie à l’islamisme radical, Afrique centrale géologiquement essentielle, Golfe de Guinée pétrolifère, chaos dans la Corne de l’Afrique, etc.). Si le prochain président tardait à le faire, la perte serait considérable pour l’influence française dans le monde. En outre, la poursuite de la réconciliation avec le Rwanda – presque deux décennies après le génocide des Tutsis – constituera également un défi, à la fois moral et politique.

D’autres dossiers s’imposeront dans doute. Ainsi l’Afghanistan rappellera immédiatement le locataire de l’Elysée à son bon souvenir ; 3 500 soldats français y crapahutent et plus de 70 y ont déjà laissé la vie, pour une mission entamée en 2001 et dont l’opinion publique semble ne plus comprendre la logique. Sorti des effets d’annonce de la campagne, le candidat ayant accédé aux plus hautes fonctions devra trancher, certes pas seul mais en concertation avec les alliés de l’OTAN. Les relations France-Russie, le conflit au Karabakh, la piraterie dans le Golfe d’Aden, la réforme de l’ONU, le terrorisme ou encore, last but not least, le conflit israélo-palestinien… ; le métier de président français s’exercera aussi, une fois de plus, hors des frontières nationales !

 

Frédéric Encel

Géopolitologue et essayiste français. Il est actuellement professeur de relations internationales à l’École supérieure de gestion, maître de séminaires au centre de préparation à l’ENA de l’institut d’études politiques de Rennes, et Directeur de recherches à l’Institut Français de Géopolitique. www.fredericencel.org