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Littérature

Une vie en dichotomie

La poétesse Sylvia Plath a été injustement oubliée. Grâce au talent d’Oriane Jeancourt Galignani, elle renaît entre l’ombre et la lumière. Celles qui caractérisent cette femme qui n’a que les mots pour exprimer ses maux. Mais cela ne suffit pas à la sauver… Un premier roman bouleversant !

 

Comment avez-vous découvert Sylvia Plath et pourquoi avoir fait le choix de lui redonner sa voix ?

Oriane Jeancourt Galignani : C’est à l’adolescence que j’ai lu « La cloche de détresse » de Sylvia Plath et « L’attrape-cœur » de Salinger. Ils reflètent un même désespoir, celui de ne pas trouver sa place dans le monde à venir. Puis, j’ai découvert « Ariel » il y a trois ans. Quel choc poétique, mythologique et mystique. Comment cette femme a-t-elle pu écrire deux œuvres aussi différentes ? Que s’est-il produit dans sa vie ? A travers mon premier roman, j’avais envie de lui rendre hommage et de lui rappeler que son sacrifice a fait naître des voix et des filiations. On ne sait rien de sa dernière année de vie, alors j’ai fait appel à l’imagination pour relater son amour, sa jalousie, sa rupture ou sa maternité.

Qu’est-ce qui vous touche le plus chez elle ?

Sa férocité, ce mélange de violence et de ténacité qui lui permet de tenir jusqu’à 30 ans. Maniaco-dépressive, elle souffre en permanence. Parfois, sa violence positive fait naître un spectre magnifique, comme ce poème où elle renie le peuple allemand. A savoir le peuple des pères, qu’elle n’hésite pas à accuser du fin fond de sa campagne anglaise, en 1962. La radicalité la fascine, même si c’est ce qui va finir par la tuer. Intransigeante, Plath ne se pardonne rien.

N’est-ce pas également destructeur de vivre dans l’ombre de son époux, l’écrivain Ted Hugues ?

C’est l’idéologie d’une époque qui veut ça. Après avoir connu la chute sociale, avec sa mère – une veuve obligée de travailler – cette Américaine se retrouve dans un milieu anglais, traditionnel et corseté. Elle s’y sent néanmoins plus libre, grâce à Virginia Woolf qui a ouvert la voie aux femmes écrivains. Or non seulement Plath ne connaît pas l’indépendance financière, mais elle désire en plus accomplir une vie de famille. Elle ne subit pas cette situation de mère au foyer, puisqu’elle veut réaliser un tout. Une question contemporaine qui touche de nombreuses femmes… Impossible pour elle de renoncer à sa toute puissance maternelle. Sylvia est donc la victime consentante de son époque, d’autant qu’il s’agit d’une réelle histoire d’amour et de création. Elle écrit tous les jours, mais à force d’être si dure avec elle-même, elle est persuadée de son échec.

Autre échec, l’arrivée d’Assia dans la vie de son mari. Symbolisent-elles les deux revers d’une même médaille ?

Je souhaitais que ces deux femmes soient très proches, même si tout les sépare. Sylvia est la fille d’un Allemand, alors qu’Assia est une juive ayant échappé à la Shoah. Cette survivante extraordinaire ne peut qu’être hantée par la mort. Une accointance qui la fera basculer, puisqu’elle finira aussi par se suicider au gaz, tout comme Sylvia. Toutes deux sont obsédées par l’histoire irrésolue de la Shoah. Elles ont l’impression que ça pourrait se poursuivre, tant les fantômes hurlent en permanence.

Pourquoi la dualité entre Sylvia et Assia s’inscrit-elle au cœur d’une époque ?

Si je les présente ainsi, c’est parce que c’est lié à mon histoire personnelle. Mon grand-père maternel était Allemand. Ce pasteur a été envoyé sur le front de l’Est. Capturé en 1943, il est rentré deux ans plus tard, mais n’a jamais rien dit. Ma mère fait partie de la génération de Sylvia Plath, celle qui a interrogé ses parents sans jamais avoir de réponse. Ainsi, elles les perçoivent comme les éternels « gardiens d’Auchwitz ». C’est pour ne plus faire face à cette nation de bourreaux taiseux, que ma mère a quitté l’Allemagne. Sa génération a tenu à rencontrer des juifs pour se faire pardonner, mais elle veut aussi tourner le dos au passé. L’important étant de savoir. Assia incarne le peuple juif de l’après-guerre. A travers elle, Sylvia, fille d’un antisémite, cherche à comprendre cette vérité qui lui manque.

Estimez-vous que « c’est aux juifs qu’appartient la parole pour les siècles à venir » ?

Tous les Allemands ont conscience de ce qui s’est passé, mais on doit continuer à parler de la Shoah pendant des siècles et des siècles. A la fin de sa vie, Sylvia a un mouvement vers la culture juive. Cela vient de sa blessure généalogique, qui doit être guérie par la parole. L’écriture constitue sa liberté, celle qui lui donne la possibilité de renaître et de recréer. Sylvia Plath se bat pour faire entendre la voix des femmes. Elle va plus loin que Virginia Woolf, en abordant la sexualité féminine, l’avortement ou l’accouchement. Son courage ? Parler du ventre et du corps de la femme, ouvrant ainsi les portes à toute une littérature.

Oriane Jeancourt Galignani, « Mourir est un art, comme tout le reste », éditions Albin Michel, 15 €.