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Cinéma

Sur les routes et doutes de Xavier

A quand un film de Woody Allen sur Paris ? On se l’est posée cette question, pendant bien longtemps. Et le résultat… Bref, on attendait peut-être trop de l’homme, qui a su filmer New York comme personne, qu’il peigne Paris, sa deuxième ville, avec autant de talent et d’amour. D’où les craintes présentes lorsqu’on entre dans une salle pour se retrouver à New York avec le Casse-tête chinois de Cédric Klapisch, dont les fresques parisiennes sont sublimes. Mais New York n’est pas la deuxième ville de son cœur. Elle est celle où il a fait ses premières armes caméra au poing. Il l’aime telle qu’elle était et telle qu’elle est devenue, se refusant une fois de plus à toute nostalgie larmoyante.

Pourtant, depuis la fin de ses études à NYU, la ville a changé. Il y a eu le maire Rudy Giuliani, qui fit drastiquement baisser la criminalité et la présence d’autres populations marginales (étudiants, artistes, profs…) ayant du mal à payer les loyers, et il y a eu bien entendu le 11-Septembre. Avec ses retombées économiques, militaires, mais aussi humaines traduisant angoisse et méfiance d’autrui. New York revit et c’est là que se situe la plus belle vengeance. Les quartiers évoluent différemment. Manhattan poursuit sa mue en cité trottoir, où l’on court de la sortie du métro à son boulot et vice versa. Et c’est Brooklyn qui représente aujourd’hui ce havre de création, de renaissance des populations, où l’on va, où l’on retourne avec enthousiasme, en compagnie des joyeux Guerriers de la nuit. Guerriers, il est temps de jouer. De ne plus devoir attendre l’inspiration artistique et les apprentis Bansky sur les toits ou de se réfugier dans des petites maisons shortbus pour pratiquer la religion principale de New York : l’hédonisme. C’est ce que comprend et montre Klapisch dans ce très beau film, une fois de plus, magistralement interprété par Audrey Tautou, Cécile de France, Kelly Reilly et bien entendu Romain Duris.

Suite à sa rupture avec Wendy (Kelly Reilly), Xavier (Romain Duris) décide de partir à New York, où elle rejoint son nouvel amour en compagnie de leurs deux enfants. Muni de son éternel Apple qu’il trimballe de toits en toilettes, Xavier se rapproche de ses enfants. Avec l’énergie, les petites galères et les amitiés de ses vingt ans, il permet à ses différents mondes de se tutoyer. Et il court, encore et encore, répondant présent aux petits boulots et aux petits soucis de Martine (Audrey Tautou) et Isabelle (Cécile de France).

Le New York de Cédric Klapisch est tout en couleur. Chaque building est prétexte à une histoire où se promènent et se substituent les immigrations. L’Amérique du possible, du rêve qui se conjugue avec ceux des autres, aussi différents soient-ils, est la marque de fabrique d’un Klapisch qui remonte le courant de l’Hudson river. Mais c’est pourtant en des lieux très froids, peints et habillés en blanc, les cliniques que basculeront les destins, à deux reprises. L’anti-sex et l’anti-amour absolu permettront à Xavier d’y mixer les fantasmes que s’autorisent quelques spectateurs et de solutionner des problèmes réels majeurs.

Pour retrouver de l’ordre dans ses idées et surtout dans sa vie, Xavier, comme de nombreux confrères écrivains, a besoin de brouillon. Pas nécessairement le sien. Plutôt celui d’un petit avocat dépassé par les dossiers en attente et les échos des discussions de ses collègues dans l’open space qu’il partage. Le juriste lui annonce en anglais yiddishisé : « We can kibbitz the rules. » C’est le tango de la débrouille. Il ajoute même : « Les règles sont faites pour être brisées. » Pas très rassurant dans la bouche d’un homme en charge de l’obtention d’un visa et d’un emploi pour Xavier. Avec ce genre de dicton, il semble avoir autant suivi les matchs de catch que les cours de droit.

La question existentielle qu’on peut se poser en regardant le film est : « Que foutent les philosophes de la trempe de Hegel à New York en train de parler à Xavier sans avoir pris la peine de changer de costume depuis deux siècles ? » Comme à chaque fois, ils accompagnent les exilés lorsqu’ils ne le sont pas eux-mêmes. Dieu existe-t-il ? Pas sûr, mais les philosophes s’envoient en prophètes accompagner l’être en mal d’amour à défaut de l’écrivain en mal d’inspiration. Les seuls dieux qui réussirent à conquérir New York ont été révélés par Stan Lee et Jack Kirby, il y a 50 ans de cela, dans l’univers Marvel. Et ils ne sont pas prêts de la lâcher. Pendant ce temps, c’est un Français qui a su montrer dans la tradition des Martin Scorsese et Woody Allen la part d’humanité de New York. Sans vouloir blasphémer, on peut souhaiter autant de succès au film de Cédric Klapisch que les productions Marvel.

Le Casse-tête chinois sort le 4 décembre