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Littérature

La quatrième vie d’un homme pressé

Pierre Besnainou collectionne les vies. Trois déjà ! Bien remplies ! Sa première vie commence à 18 ans, en 1973, quand il quitte la Tunisie pour la France, à la recherche, écrit-il, de « quelque chose à inventer ou à construire ». Ce sera l’électronique grand public. Il crée Kaisui, une société qui importe, de Hong Kong, des composants servant à fabriquer des téléviseurs à bas prix. Une idée qui coïncide aux désirs des Français de se doter d’un deuxième téléviseur en plus de celui du salon. Il installe son usine à Sablé-sur-Sarthe, contrairement à ses concurrents qui délocalisent en Asie, dans des pays à bas coûts. Il a vu juste : le succès est immédiat. Du coup, il devient un sérieux concurrent de Thomson, numéro un de l’électroménager français. En 1992, c’est l’apogée : Kaisui dépasse les 500 millions de Francs de chiffre d’affaires ! C’est l’ensemble de ses concurrents qui enragent et cherchent la parade pour se débarrasser au plus vite de ce trublion. Que font-ils ? Ils se regroupent pour fabriquer, à leur tour, des téléviseurs à premiers prix ! La guerre devient impitoyable. Pierre Besnainou résiste vaillamment. Et soudain, un beau matin – allez savoir pourquoi ! Juste à ce moment-là ! – les douanes françaises se manifestent : elles lui réclament des taxes sur des châssis importés de Hong Kong qu’il n’aurait pas payés ! Un réveil soudain ! Elles lui infligent un redressement de … 284 millions de Francs pénalités incluses. Asphyxié en plein envol de sa société, Il n’a pas d’autres solutions que de déposer le bilan, en 1995. Pugnace, ce chef d’entreprise sauvera son honneur l’année suivante : il obtient l’annulation de la procédure ! Mais le mal est fait. Dans son livre Pierre Besnainou ne consacre que quelques lignes à cette aventure douloureuse : « Une première ascension, joyeuse, exubérante, fulgurante avec Kaisui. Puis une chute vertigineuse, imprévue et cruelle. Honni et traîné dans la boue par une presse étonnamment réjouie par mon dépôt de bilan. »

Alors découragé ? Certainement pas. C’est un mot que Pierre Besnainou ne connaît pas. Il ne tarde pas à rejoindre le bouquet AB-sat (groupe AB), qu’il quittera 18 mois plus tard pour tenter une nouvelle aventure. Il crée une start-up de boitiers permettant de surfer sur Internet depuis un écran de télévision. Le projet ne se fera pas car, en même temps, en 1999, l’accès gratuit à Interne étant à la mode, il fonde Liberty Surf. Une idée suivie d’un coup de chance ! Le projet intéresse le PDG de LVMH, Bernard Arnault qui le nomme PDG de Liberty Surf ! Pierre Besnainou entame ainsi sa seconde vie. En quelques mois, Liberty Surf explose. La boite rachète à bout de bras plusieurs entreprises informatiques comme Nomade.fr ou Freesbee. En 2001, elle s’introduit au premier marché boursier. Liberty Surf pèse plus de 4,5 milliards d’euros ! Un succès incroyable. Du jamais vu ! ! C’est la consécration. Et la revanche pour cet autodidacte qui s’affirme dans le monde des affaires. Quelques mois plus tard, la bulle spéculative éclatait. Bernard Arnault préfère vendre. Pierre Besnainou empoche une petite fortune. Combien ? « Disons que j’avais gagné assez d’argent pour me consacrer à des actions caritatives ». Pour changer d’air, il décide de voyager. Et enfin réaliser son rêve : se rendre à l’aéroport et prendre un avion vers une destination rêvée. Seul laissant femme et enfants. Sans bagage. En choisissant une destination au hasard sur le tableau d’affichage.

Mécène de la communauté sera sa troisième vie. Pierre Besnainou commence par prendre une participation dans le site d’information Proche-Orient.info, puis rachète Tribune juive. En 2004, il est l’un des organisateurs de l’opération « Sarcelles d’abord » qui vise à faire émigrer vers Israël une partie des juifs de France. Il crée ensuite, sur ses propres deniers, un fonds d’aide au départ l’AMI (Alyah pour une meilleure intégration). Son ascension atteint son apogée quand, en Juin 2005, il est élu président du Congrès juif européen (CJE) contre deux importantes personnalités : l’italien Cobi Benatoff, favori des Américains, et l’Américain Edgar Bronfman, président du Congrès juif Mondial. Un an plus tard, il est président du Fonds social juif unifié de France (FSJU) et coprésident de l’AUJF. A la tête du FSJU, Pierre Besnainou aime faire bouger les choses et bousculer les idées reçues. Ne craignant pas l’accusation de double allégeance, il lance l’idée d’une double nationalité pour les juifs de France qui pourraient être à la fois Français et Israéliens. Il veut aussi le changement. Outre la refonte des logos du FSJU, il s’attelle à la restructuration de l’Arche, ce qui lui vaut quelques déboires. « Mon « passif » d’homme d’affaires revenait au-devant de la scène et on me reprochait de sacrifier la culture sur l’autel de la rentabilité écrit-il. Je peux affirmer au contraire, que, de par mon propre parcours, je pouvais très précisément prendre la mesure de l’importance de la culture, du rôle des livres et de l’intelligence pour renforcer une communauté comme la nôtre, et que le combat contre l’ignorance est le premier qu’il nous fallait mener. En janvier 2010, il succède à David de Rothschild à la présidence de la Fondation du judaïsme français.

Ce qui est caractéristique chez ce chef d’entreprise, c’est cette capacité qu’il a de rebondir quand il est au plus profond de la vague. Alors que pour d’autres, les échecs sont insurmontables, ils lui procurent un nouveau souffle pour repartir. Installé aujourd’hui en Israël, Pierre Besnainou démarre, à 59 ans, sa quatrième vie. D’Herzlia, il observe les vicissitudes dont sont constituées ses trois vies pour tenter de faire à nouveau une grande œuvre de sa quatrième vie dont il reconnait lui-même qu’il n’en sait encore rien. «Ce que je sais seulement dit-il sourire en coin c’est qu’elle pose la question à laquelle je n’ai toujours pas de réponse : « Se pourrait-il que les exils prennent fin un jour ? »

(1) Pierre Besnainou : Itinéraire (s) d’un homme pressé