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Antisémitisme

Lviv : la mémoire ukrainienne enfin exhumée

Retour en Ukraine. Dans le sillage de la production d’Hôtel Europe, la pièce de Bernard-Henri Lévy largement dédiée à l’Ukraine et à la révolution du Maïdan, qu’il est venu interpréter à Lviv, tout à l’ouest du pays, une ville viscéralement pro-européenne mais à la mémoire juive sinistrée et balbutiante.

« Depuis le début de la guerre, il m’est difficile d’entretenir certaines amitiés. Mon frère est parti au front et j’y pense tout le temps. J’ai peur pour lui. Et j’ai du mal  à parler d’autre chose. De plus en plus de mal aussi avec les discussions légères, futiles. Certains de mes amis ne comprennent pas toujours mon engagement et il est compliqué de le partager parfois. La guerre ravage ce pays. Non seulement sur le front mais aussi insidieusement derrières les lignes. La vie n’est plus la même. Et les relations entre les gens peuvent se briser irrémédiablement, sans l’avoir vraiment voulu ».

Irina a 30 ans, réside à Kiev et effectivement, sa vie ne sera surement plus jamais la même. Nous sommes bien dans un pays en guerre.

Lviv en a connu d’autres, des guerres. Lviv, et ses alentours dont la si funestement célèbre forêt de Lisinitchi, sont un cimetière. Un tiers de la population était juive avant la Seconde Guerre mondiale, une réalité augmentée à partir de 1939, par l’afflux de réfugiés principalement juifs de Pologne orientale fuyant à l’est. Au bout de l’enfer, seuls quelques centaines de juifs seront encore vivants.

Aujourd’hui, de ce yiddishland et de ses près de 50 synagogues, il ne reste quasiment rien et la mémoire peine à percer et à se transmettre, perdue sous les chapes de plombs successives de l’Histoire. Lviv est à ce titre le symbole édifiant d’un double mouvement, à la fois contre les « reconstructions » soviétiques, et pour la  reconnaissance d’une mémoire juive, à l’œuvre dans le pays : « c’est sur ces bases qu’une une grande nation incontestablement européenne devrait s’édifier », dit-on. Lviv a donc rendez-vous avec son histoire, laminée entre l’enclume, le marteau et la Croix gammée.

Ce 28 mai, une ouverture solennelle est aussi célébrée par la communauté juive, celle du Consulat israélien dans la cité. Et pour Alexander Souslenski, Président de la Confédération juive d’Ukraine, et du Babi Yar memorial fund, c’est un grand jour. Il fut également l’un des signataires, en mars 2013, d’une lettre adressée à Vladimir Poutine par une vingtaine de responsables de la communauté juive, accusant le Président russe de brandir la menace du nationalisme et de l’antisémitisme pour légitimer son invasion en Ukraine. Selon Alexander, les relations entre Israël et l’Ukraine ne cessent de se renforcer. Il veut croire au renouveau de la vie juive à Lviv. Sa plus grande crainte ? Un retour en force de l’esprit soviétique via la guerre d’agression orchestrée par la Russie et l’éventuelle inclusion de l’Ukraine dans le fameux espace eurasiatique : « La Russie essaie de recréer un empire russe, l’Union soviétique. Staline est redevenu à nouveau un héro. Et Staline veut dire pour nous le retour d’un antisémitisme gouvernemental ». Alexander est le gardien officiel de la mémoire du plus grand massacre ayant eu lieu au cours le Shoah par balles. Il dit savoir à quel point l’idéologie portée par l’Union soviétique a voulu effacer la « spécificité » juive du génocide en Ukraine. Il s’est agit officiellement durant des décennies de crimes commis « contre le peuple soviétique ».

« Il y avait beaucoup de juifs, et ils ont tous disparus ».

« C’est ainsi que mon grand-père a abordé le sujet », parole d’historien, nous assure Andrii Kozyckyj. Ce dernier s’explique aussi l’effacement de l’Histoire juive comme une conséquence de décennies de contrôle de l’URSS : « Cet absence ne concerne pas seulement la mémoire juive mais toute la mémoire ukrainienne. C’est la conséquence de la politique menée par l’Union soviétique pendant des années. Tout a été fait pour éliminer les traces, les objets, les témoignages, etc. Le but de l’idéologie soviétique a été de construire une nouvelle identité sur la base de la communauté d’un peuple soviétique où les appartenances ethniques ne jouaient aucun rôle. Il fallait construire une nouvelle mémoire collective».

Mais la question de la collaboration ukrainienne durant la Seconde Guerre mondiale restera délicate à approcher avec l’universitaire.

Mémoire juive d’un côté et mémoire ukrainienne de l’autre ? Ce travail de mémoire, s’il est amorcé dorénavant donne le vertige. Andrii assure que la révolution a fait énormément baissé ce qu’il appelle la part de « méfiance antisémite » : « Cela a changé l’attitude envers les Juifs en Ukraine. L’attitude vis à vis de la mémoire juive est en train d’évoluer aussi. ».

En marge de la représentation, Bernard-Henri Lévy aura interpellé la ville de Lviv : « Comme philosophe, je mets l’idée d’Europe au plus haut. Donc j’ai écrit cette pièce, donc je viens l’interpréter à Lviv. Car Lviv est la ligne de front où se joue la bataille de l’Europe. Lviv est la ville où l’on croit le plus en cette idée. Je voulais venir auprès de vrais européens, pour qui ce mot  a un sens. (…) Mais pour que Lviv soit complètement européenne, une condition reste à remplir : retrouver complètement la  mémoire. Vous savez que pendant la Seconde Guerre mondiale  un tiers de la population de Lviv a été exterminée, et ce tiers là, c’était des Juifs. Il n’y a pas de lieu de recueillement, en tous cas  pas digne de ce nom, dans la forêt de Lisinitchi. A l’emplacement de la grande synagogue de la Rose d’or, c’est un trou noir. Et un trou noir dans la mémoire c’est l’amnésie. Une mémoire avec des trous, cela peut rendre fou. Amis de Lviv encore un effort pour être totalement européen. Il y a aujourd’hui moins d’antisémite à Lviv qu’à paris, mais ce travail de mémoire et de deuil qui est en cours est très important pour le futur. »

Promis, un projet international de mémorial est en cours d’édification, assure-t-on. A suivre.

Aline Le Bail-Kremer