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Cinéma

Prolonger le temps

Au Crépuscule d’une Vie, le documentaire de Sylvain Biegeleisen, revient sur les moments ultimes avec poésie et dérision. Il sera projeté jeudi 3 mars aux Cinémas du Grütli à Genève.

Chansons de Brel à la guitare, cigarettes et verres de vin, insouciance mêlée de crainte que le bruit ne provoque le courroux des voisins. Il ne s’agit pas d’une chambre d’étudiants en littérature essayant de trouver les paradis artificiels aux sources des grands textes, mais une mère face à son fils, face à sa caméra qui capture ces instants.
« Vivre, ça veut dire ouvrir les yeux fermés ! », affirme avec autorité Diane, chassant inlassablement les beaux moments de vie pour les accueillir entre ses mains depuis 94 ans.
Lorsque les médecins lui annoncent que sa mère risque de mourir dans les prochains jours, le réalisateur belge Sylvain Biegeleisen décide de filmer ses ultimes échanges avec elle dans sa chambre aménagée. À sa surprise, les jours se transforment en mois.

Et les moments partagés ne sont pas un océan amer de nostalgie. «…Ils ne sont plus là », chante Sylvain. Ce à quoi Diane répond : « Si, ils sont là ! » Il suffit de les appeler. L’appel, le vrai, pas celui de la faucheuse, mais celui des compagnons de route encore présents en discussion, en chanson.
Diane affirme vouloir « construire la vie sur l’avenir, pas sur le passé, parler de la vie, pas de la mort. Les gens ne voient-ils pas assez de morts à la télé ? », dit-elle avec son accent belge ashkénaze. Yiddish et flamand s’improvisent en invités surprise dans ce dialogue effectué principalement en français, pour rappeler la chance de ce pays d’avoir permis la conjugaison de ces cultures.

Le film est avant tout une partition à quatre mains. Qui se caressent, qui dansent ensemble et rythment l’oeuvre. Les mains d’une mère de 94 ans qui réchauffent celles de son fils en soufflant de l’air et en les serrant dans les siennes. Elles pointent vers le ciel en signe de force. « Il y a toujours quelque chose qui vaut la peine de tenir, de lutter. Je veux encore lutter. »
Sylvain se demande quel est le secret de sa mère. «Comment fais-tu pour être aussi en forme en étant alitée?» « Je ne suis pas obligé de tout dire ! », lui répond Diane.
Sylvain tente de philosopher sur la vie et la mort, le contrat implicite du début d’une existence qui s’achève avec celle-ci. Mais sa mère répond en poésie, en dérision, faisant vaciller les doutes et craintes. Avec des mimiques rappelant Harpo Marx et son innocence sans âge.

Diane revient sur la notion d’attente. « L’attente de quoi ! Ça ne vaut pas la peine de se le demander ! » Les notions de temps ont le tournis face à cette femme qui continue à bâtir l’avenir tout en étant alitée, qui évoque les douces rengaines de son enfance et apprécie chaque seconde du présent entre deux bouffées de cigarette.
« Nulle part on ne nous apprend à affronter les derniers instants d’une vie », regrette Sylvain. Ce à quoi Diane répond : « Tant mieux. À quoi bon le savoir ? » « Afin de faire les choses correctement », dit Sylvain. « Faire les choses correctement cela s’accomplit le long d’une vie, pas un mois ou deux avant la fin », conclut Diane.

La génération de Diane fut celle du silence. La majorité des juifs de Belgique venait d’Europe de l’Est, principalement au début du XXe siècle. Fuyant l’antisémitisme, cette génération travaille durement afin de s’intégrer. Deux décennies plus tard, elle fuit une nouvelle fois avant de revenir et se reconstruire. La pudeur de la génération de Diane, trop occupée à gâter et protéger ses enfants, rend ce documentaire encore plus précieux.
Sylvain Biegeleisen, Au Crépuscule d’une Vie.
Édité par Joëlle Alexis.

Jeudi 3 mars à 19h30 au cinéma du Grütli de Genève. Renseignements : cultur@comisra.ch